LETTRES A BONAPARTE ET A SIÉYÈS
vernement, ni à moi-même. Aujourd'hui, j'arrive à Paris. Avant de partir pour la campagne éloignée où je vais réunir ma famille, avant même de voir mes amis, je ne diffère pas un instant de m'adresser à vous, non que je doute d'être à ma place partout oii la République sera fondée sur des bases dignes d'elle, mais, parce que mes devoirs et mes sentiments me pressent de vous porter moi-même l'expression de ma reconnaissance.
A Siéyès, il invoqua de vieux souvenirs :
Vous exprimâtes, dès votre arrivée au Directoire, le vœu d'établir la République sur les bases de la liberté et de la justice, de réunir autour de vous vos compagnons de 89, et de revoir La Fayette. La satisfaction et l'espérance générales annoncent le résultat de vos patriotiques intentions, et je pense, comme vous, que, lorsque la France redevient libre, je cesse d'être proscrit; mais, avant d'embrasser ici mes amis et de partir avec ma famille pour les montagnes de la Haute- Loire, je m'empresse de vous demander le moment où je pourrai vous parler moi-même des anciens sentiments qui m'attachent à vous, et des obligations que tous les bons citoyens aiment à reconnaître (i).
Le général Clarke remit la lettre à Bonaparte, qui se montra fort en colère de ce retour inopiné de La Fayette. Talleyrand et Regnaud de Saint-Jean d'Angely conseil-
(i) Il est piquant de rapprocher de cette lettre le portrait que La Fayette faisait de Siéyès à La Tour-Maubourg, le 17 octobre 1799 : « 11 est peureux, prend de l'humeur, ne sait pas plaire; il ne peut ni parler d'abondance, ni monter à cheval. C'est un abbé dans toute la force du terme, de manière qu'avec beaucoup d'esprit, de grandes facultés pour l'intrigue et d'excellentes intentions à présent, il est resté au-dessous de sa besogne et de l'attente publique, surtout de celle de l'Europe, où sa réputation en bien et en mal a été fort exagérée. 11 est dans la Révolution ce que l'archevêque de Toulouse a été sous l'ancien régime; tout le monde l'attendait sur le piédestal, et on s'est étonné de le voir si petit. Je pense pourtant que les circonstances peuvent remonter Siéyès et que nous-mêmes devons y contribuer. Son esprit, infiniment supérieur à celui de ses collègues, lui fait voir la réalité de notre situation et les moyens d'en sortir; il n'a pas fait tout ce qu'il aurait pu, mais, depuis son retour en France, il a suivi la bonne route et, lorsqu'on s'en est écarté, c'est malgré lui. »
578 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [•799j
laient à celui-ci de retourner en Hollande, mais il refusa nettement, prêt à braver les menaces et les fureurs du consul. Toutefois, sur les instances de Rœderer et de Siéyès, appuyées par M™^ de La Fayette, qui avait vu Bonaparte, il alla se fixer en Brie, dans la propriété de La Grange-Bléneau, située près de Rozoy, et dont sa femme avait hérité. Le château, bâti sur un plateau, entre les deux vallées où coulent la rivière d'Yères et le ruisseau de ITvron, remontait au xii'' siècle. Il avait appartenu aux grandes familles de Courtenay et deLaFeuillade et était passé, au xviii® siècle, aux mains d'un conseiller au Parlement de Paris, Louis Dupré, qui maria sa fille au fils du chancelier d'Aguesseau (i). Celui-ci eut une fille, qui devint la duchesse d'Ayen. Dans le partage des biens de sa mère, le domaine de La Grange-Bléneau était échu à ^1™° de La Fayette. C'est là que La Fayette s'installa avec les siens. La part recueillie par sa femme dans la succession de sa mère leur permettait de vivre tranquilles et sans souci du présent et de l'avenir (2).
La Fayette éprouva, peu de temps après son arrivée à La Grange, un grand chagrin : il apprit la mort de son illustre ami Washington, qui avait quitté la vie en sage, le II décembre 1799. En même temps, il recevait une paire de pistolets que le Président lui avait lég-uée (3). Il se consola en tournant son activité vers l'agriculture. Il
i) Cf. Eugène Liébert, Le château de La Grange: Coulonimicrs, i86(), in-i8 de 228 pages.
(2) Par acte passé, le 22 f.'erniinal an IX (n avril 1800), devant le notaire Péan de Saint-Gilles, M™<^ de La Fayette reçut sa part de la succession do sa mère. Le total s'élevait à 545,716 fr. 51. Le domaine de La Grange-Bléneau figure pour la somme de j6,ooo francs. (Cf. collection de M. Th. Lhui! ier, de Melun.)
; Le testament de Vv^ashington, en date du 9 juillet 1790, portait celu; clause : « To gênerai de Lafayette ! give a pair of finely-wrought steel pistols, taken from thc enemy in the rcvolutionary war. » (Cf. Jared Sparks, Life 0/ George Washington; Boston, 184J, in-4, p. J52.)
[l800] IL DEVIENT GENTILHOMME CAMPAGNARD 379
se sentait des goûts de gentilhomme campagnard. Sans doute il se rappelait ce que lui avait écrit Benjamin Franklin, le 17 avril 1787 :
Mon petit-fils, dont vous vous inquiétez avec tant de bienveillance, est dans sa propriété de New-Jersey; il s'amuse à cultiver ses terres. Je souhaite qu'il en fasse une affaire sérieuse, et qu'il renonce à toute idée d'emplois publics ; car l'agriculture est, suivant moi, la plus honorable de toutes les professions, parce qu'elle est la plus indépendante (i).
Il avait, d'ailleurs, écrit de Hollande à sa femme, le 28 octobre 1799 :
Si nous sommes destinés à fixer notre retraite en France, mon activité, je le sens, se portera sur l'agriculture, que j'étudie avec toute l'ardeur de ma jeunesse pour d'autres occupations.
La Fayette se préoccupa donc de mettre en valeur son domaine, mais, sans négliger les devoirs de la correspondance. Le 28 pluviôse an VIII ( 1 7 février 1800), il recommandait au conseiller d'État IMoreau de Saint-Méry les députés de la ville de Riom, son ancien fief électoral, qui demandaient qu'on n'enlevât pas à leur cité les établissements judiciaires (2). Le 8 février, Fontanes avait pro-
{i Cl". Corrcspciidancc de Benjamin Franklin, éd. Laboulaye, t. ll,p. 4J2.
(2) Voici le texte de cette lettre inédile, qui m'est communiquée par M. Noël Charavay : <■ Les députés de la ville de Riom me demandent une lettre pour vous, mon cher président ; c'est de cette commune, avec laquelle j"ai des rapports bien plus anciens, que je fus envoyé à l'Assemblée constituante, où vous m'enlevâtes le 15 juillet pour me garder à l'Hôtel de Ville. Je connaissais intimement Riom et son présidial, un des premiers et peut-être le premier de France pour l'étendue, les vertus et les talents. Lorsque nous fîmes les démarcations constitutionnelles, on eut soin d'attribuer les établissements judiciaires à ce ci-devant chef-lieu de la sénéchaussée d'Auvergne. Si on les lui enlevait aujourd'hui, on ne ferait à aucune ville autant de bien que de mal à celle-ci, qui serait aussi complètement qu'injustement ruinée. Vous savez, mon cher ami, que du fond de mon ermitage je ne veux point me mêler d'affaires publiques. J'ai cru pourtant que c'était un devoir de vous présenter celle-ci, et je m'en fais un plaisir. Je vous embrasse, mon cher président, de tout mon cœur. >•
nonce aux Invalides l'éloge funèbre deWashington, et, sur l'ordre de Bonaparte, le nom de La Fayette n'avait pas été prononcé ( i). Le consul voulait faire le silence autour de ce revenant, dont il craignait l'indépendance et l'entêtement. Toutefois. La Fayette obtint, au mois de mars 1800, sa radiation et celle de ses compagnons de fuite, de la liste des émigrés. L'illustre Fox le félicita, le 4 mai 1800, dans une lettre où se trouvent ces judicieuses considérations :
îil La réflexion que vous êtes presque tout seul en droit de faire, d'avoir joué un rôle dans ce qui s'est passé en France, sans avoir rien à vous reprocher, doit être bien consolante, et, toute cruelle qu'a été votre prison, il faut avouer qu'elle vous a épargné la nécessité de faire un choix dans plusieurs crises, où il doit avoir été bien difficile pour un honnête homme d'en faire un qui lui convînt, et, quelle que soit votre opinion sur la tournure que les affaires du gouvernement ont prise, il ne peut que vous être agréable, à un certain point, de voir à la tête de ces affaires le héros auquel vous devez principalement votre délivrance des cachots des tyrans (2).
Cependant Bonaparte s'était radouci, et il avait consenti à se faire présenter La P^ayette et La Tour-Maubourg, par le consul Le Brun. Il les accueillit d'un air aimable et dit : « Je ne sais ce que diable vous leur avez fait, mais ils ont eu bien de la peine à vous lâcher. » Et comme La Fayette le remerciait au nom de Bureaux de Pusy, et parlait de Du Pont de Nemours, tous deux alors en Amérique : « Il reviendra, et Du Pont aussi, dit le'consul; on en revient toujours à l'eau de la Seine. »
Ce rapprochement valut au fils de La Fayette une sous-lieutenance dans un régiment de hussards, qui lui fut accordée en mai 1800. La P'ayette lui-même fut solli-
(i) Cf. Mes rapports avec le premier Consul. (2) Cl". Licm.
[l8oo] VOYAGE A CHAVANIAC 381
cité par Cabanis d'entrer au Sénat et par Talleyrand d'accepter l'ambassade des États-Unis. Il refusa ces propositions, ainsi que celles du conseil général de la Haute- Loire, auquel il expliqua, le 19 juillet 1800, sa résolution de vivre désormais dans la retraite. Toutefois, il accepta plus tard le titre d'électeur départemental de Seine-etj\rarne(i), «quoiqu'il fût à vie. parce que, dit-il, cette conservation de mon droit d'élire était le résultat d'un suffrage populaire. »
Au mois d'août 1800, La Fayette se rendit avec sa famille à Chavaniac, près de sa vénérable tante, heureuse de serrer dans ses bras un neveu qu'elle n'espérait plus revoir. C'est de là qu'il écrivit, le 25 thermidor an VIII {13 août 1800), à un ancien collègue à la Constituante, Jean-Antoine Huguet, alors préfet de l'Allier :
Mes souffrances personnelles ont été peu de chose en comparaison du malheur affreux de voir notre cause dénaturée, notre patrie saccagée et ensanglantée, les noms les plus sacrés souillés, les citoyens les plus vertueux assassinés par cette bande d'animaux féroces, non moins vils qu'exécrables, auxquels la nation, héroïque au dehors, a été dans l'intérieur si lâchement soumise (2).
Il alla visiter au Pu}* les amis qui avaient, en 1792, empêché sa femme d'être conduite à Paris, et il exprima à l'architecte Vaudoyer sa satisfaction des travaux et embellissement faits par lui au château (3). A son retour,
(1) Nous empruntons ceue expression d'électeur dcpcirtcmcntûl aux Mémoires de La Fayette. Il veut sans doute dire qu'il fit partie d'un des collèges électoraux de département établis par le sénatus-consulte organique du i6 thermidor an X (4 août i8o2\
(2) Cf. aux Pièces justificatives, n" XXX, le texte de cette lettre inédite, qui m'a été gracieusement communiquée par M. Alfred Morrison, de Londres.
(j; La Fayette écrivit sur ce sujet à Vaudoyer. (Cf. H. Mosnier, Lt' château de Chavaniac-Lafayette, p. 41. 1
j82 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [1800]
il rendit visite à Talleyrand et y rencontra Joseph Bonaparte (i ), qui l'invita à la fête qu'il devait donner à Mortefontaine, à l'occasion du traité d'amitié et de commerce signé, le 30 septembre 1800, entre la République française et les Etats-Unis. La Fayette assista, le 1 1 vendémiaire an IX (2 octobre 1800), à cette brillante fête. Il assista au dîner où Bonaparte porta un toast : « Aux mânes des Français et des Américains morts sur le champ de bataille pour l'indépendance du nouveau monde! » Il vit le feu d'artifice tiré sur la rivière, il entendit le célèbre violoniste Rode et prit plaisir à voir jouer par les artistes du Théâtre-Français la spirituelle comédie de Marivaux, Les Jeux de V amour et dit hasard (2). Pendant les deux jours que dura la fête, il eut occasion de causer avec le premier Consul, u Vous avez dû trouver, lui dit celui-ci, les Français bien refroidis par la liberté. » — « Oui, répartit La Fayette, mais ils sont en état de la recevoir. » — <( Ils sont bien dégoûtés, répliqua Bonaparte, vos Parisiens, par exemple. Oh ! les boutiquiers n'en veulent plus! » — « Ce n'est pas légèrement, général, conclut
(1' La Fayette était en bonnes relations avec la famille Bonaparte, et Joseph eût volontiers fait épouser à son frère Lucien une des filles du général. On lit à ce sujet dans les Mémoires de Lucien Bonaparte, t. II, p. 506 et J07 : « Dans une autre sphère d'alliances riches et honorables, une demoiselle de La Fayette, disait Joseph, aurait été bien plus jnon fait que ma belle veuve. Il est vrai que j'avais pu m'apercevoir que le compagnon et l'ami de Washington ne m'aurait pas refusé pour ijcndre si je m'étais présenté. »
(2) Le Journal de Paris, du 14 vendémiaire an IX (5 octobre 1800), n" 14, p. 80, publia de cette fête un compte rendu dont voici un passage : « Le premier Consul et sa famille ont assisté à cette fête, ainsi que les consuls, les ministres, les ambassadeurs et ministres étrangers, le secrétaire d'Etat, les présidents de section du Conseil d'État, les présidents du Sénat conservateur, du Tribunal et du Tribunal de cassation, le préfet et les députés du département à la fête du i^^ vendémiaire. Le citoyen Joseph Bonaparte y avait aussi invité plusieurs citoyens, dont les uns, ayant reçu l'hospitalité en Amérique pendant la persécution dont ils étaient l'objet en France; les autres, tels que La Fayette, ayant vaillamment concouru à l'indépendance des Etats-Unis, pouvaient rappeler aux ministres américains de doux et honorables souvcnii's. »
[l8oo] CONVERSATION AVEC BONAPARTE 383
son interlocuteur, que j'ai employé cette expression ; je n'ignore pas l'effet des crimes et des folies qui ont profané le nom de la liberté ; mais les Français sont plus que jamais peut-être en état de la recevoir. C'est à vous à la donner, c^est de vous qu'on l'attend. » Bonaparte lui parla des campagnes d'Amérique, et La Fayette répondit modestement : « Ce furent les plus grands intérêts de l'univers décidés par des rencontres de patrouilles. » Et, comme la générosité de son cœur le portait à ne négliger aucune occasion de servir ses amis, il demanda au premier Consul de faire rayer de la liste des émigrés, le comte et la comtesse de Tessé. et l'obtint.
Rentré à La Grange, La Fayette écrivit le 22 novembre 1800, à ]\lasclet :
Je n'irai point en Amérique, mon cher Masclet, du moins, avec un caractère diplomatique. Je suis loin de renoncer à des visites particulières et patriotiques aux États-Unis et à mes concitoyens du Nouveau-Monde, mais à présent je suis beaucoup plus occupé de fermes que d'ambassades. Il me semble que, si j'arrivais là autrement habillé qu'en uniforme américain, je me trouverais aussi embarrassé de ma contenance qu'un sauvage en culotte.
Le mois suivant, La Fayette vint à Paris. Il s'y trouvait, lorsque Bonaparte échappa miraculeusement à l'attentat du 3 nivôse an VIII (23 décembre 1800). Il écrivit, le 26 décembre, à Charles Fox, et lui dit :
Le dernier attentat, aussi effrayant qu'atroce, intéresse de plus en plus au salut de Bonaparte. Je souhaite que sa passion pour la gloire, d'accord avec une ambition bien entendue, prédomine assez pour qu'il cherche dans la liberté le complément de sa prodigieuse existence.
La Fayette alla porter au premier Consul ses félicitations. Ils conversèrent ensemble sur les auteurs de
:j84 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [1800]
l'attentat. Bonaparte lui conta que le prétendant lui avait écrit pour désavouer ce crime, et l'avait engagé à le mettre sur le trône. Il lui répéta gaiement les propositions que les royalistes lui faisaient transmettre par sa femme. « Ils me promettent une statue, dit-il, où je serai représenté tendant la couronne au roi. J'ai répondu que je craindrais d'être enfermé dans le piédestal. » Et, comme La Fayette lui disait qu'ils l'en tireraient pour faire pis, il reprit :
Vous savez que pour nous ce danger n'est rien, mais leur rendre le pouvoir serait de ma part une infâme lâcheté! Vous pouvez désapprouver le gouvernement, me trouver despote; on verra, vous verrez un jour si je travaille pour moi ou pour la postérité... Mais enfin, je suis maître du mouvement, moi que la révolution, que vous, que tous les patriotes ont porté où je suis, et, si j'appelais ces gens-là, ce serait vous livrer à leur vengeance.
La Fayette^ touché de ces sentiments, serra la main du premier Consul. 11 eut avec lui d'autres entrevues ; ils se rencontraient chez M""' Bonaparte. C'est là qu'il vit le général Moreau et put le remercier de l'intérêt que celui-ci lui avait témoigné pendant sa captivité. Le projet de Concordat excitait la verve de La Fayette, « Avouez, disait-il, que cela n'a d'autre objet que de
casser la petite fiole, » — « Vous vous f. de la petite
fiole, et moi aussi, répondait Bonaparte, mais croyez qu'il nous importe au dehors et au dedans de faire déclarer le pape et tous ces gens-là contre la légitimité des Bourbons (i). »
La Fayette passa l'année 1801 dans sa terre de La Grange, à s'occuper d'agriculture et à correspondre avec
(i) Tous ces détails des conversations de Bonaparte avec La Fayette sont empruntés à Mes rapports avec le premier Consul.
[l802j VOTE CONTRE LE CONSULAT A VIE 38)
ses amis des deux mondes (i). Il alla cependant passer le mois de juin à Chavaniac (2) et vit Bonaparte à son retour. L'année suivante, d'accord avec le premier Consul, il demanda, le 15 mars 1802, au ministre de la guerre Berthier sa mise à la retraite, après trente années de service, et, le 13 avril, il obtint une pension de six mille francs (3J. Ses relations avec Bonaparte tournaient à l'aigre ; sa franchise ne pouvait que déplaire. « Je dois vous dire, général La Fayette, disait le premier Consul, et je vois avec peine que, par votre manière de vous exprimer sur les actes du gouvernement, vous donnez à ses ennemis le poids de votre nom. » Et La Fayette répondait avec sa vivacité ordinaire :
Que puis-je faire de mieux? J'habite la campagne, je vis dans la retraite, j'évite les occasions de parler : mais toutes les fois qu'on viendra me demander si votre régime est conforme à mes idées de liberté, je répondrai que non; car enfin, général, je veux bien être prudent, mais je ne veux pas être renégat.
L'établissement du consulat à vie consomma la rupture entre l'incorrigible libéral et le maître de la France-. La Fayette formula son vote en ces termes :
Je ne puis voter pour une telle magistrature, jusqu'à ce que la liberté publique soit suffisamment garantie : alors, je donnerai ma voix à Napoléon Bonaparte (41.
(i) Le 20 juin 1801. La Fayette écrivit à Jefferson, alors président des Etats-Unis.
(2) La Fayette dit, dans Mes r.ipports avec le premier Consul : "J'étais à Chavaniac, lorsque le roi et la reine d'Étrurie vinrent lui faire leur cour et parurent à une fête sur le sol même de l'échafaud de leurs malheureux parents. » Or, le roi et la reine d"Étrurie arrivèrent à Paris vers le milieu de mai 1801 et en repartirent le jo juin. (Cf. Paul Marmottan, Le royaume d'Étrurie, p. 64 à 69.)
(j) Cf. Arch. adm. de la guerre.
(4) Le texte de ce vote est inexactement rapporté dans les Mémoires sur le Consulat, par Thibaudeau, p. J19 et 520.
386 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [l802J
Il eut soin d'expliquer ses raisons dans une lettre qu'il adressa de La Grange à Bonaparte, le 20 mai 1802 :
Général, lorsqu'un homme pénétré de la reconnaissance qu'il vous doit, et trop sensible à la gloire pour ne pas aimer la vôtre, a mis des restrictions à son suffrage, elles sont d'autant moins suspectes que personne ne jouira plus que lui de vous voir premier magistrat à vie d'une République libre.
Le 18 brumaire sauva la France, et je me sentis rappelé par les professions libérales auxquelles vous avez attaché votre honneur. On vit depuis dans le pouvoir consulaire cette dictature réparatrice qui, sous les auspices de votre génie, a fait de si grandes choses, moins grandes cependant que ne le sera la restauration de la liberté.
Il est impossible que vous, général, le premier dans cet ordre d'hommes qui, pour se comparer et se placer, embrassent tous les siècles, vouliez qu'une telle révolution, tant de victoires et de sang, de douleurs et de prodiges, n'aient pour le monde et pour vous d'autre résultat qu'un régime arbitraire. Le peuple français a trop connu ses droits pour les avoir oubliés sans retour; mais peut-être est-il plus en état aujourd'hui que dans son effervescence de les recouvrer utilement ; et vous, par la force de votre caractère et de la confiance publique, par la supériorité de vos talents, de votre existence, de votre fortune, vous pouvez, en rétablissant la liberté, maîtriser tous les dangers, rassurer toutes les inquiétudes. Je n'ai donc que des motifs patriotiques et personnels pour vous souhaiter, dans ce complément de votre génie, une magistrature permanente ; mais il convient aux principes, aux engagements, aux actions de ma vie entière, d'attendre, pour lui donner ma voix, qu'elle ait été fondée sur des bases dignes de la nation et de vous.
J'espère que vous reconnaîtrez ici, général, comme vous l'avez déjà fait, qu'à la persévérance de mes opinions polititiques se joignent des vœux sincères pour votre personne.
Cette lettre, si ferme dans le fond et si modérée dans la forme, marqua la fin des relations de La Fayette avec
i'l802] MARIAGE DU FILS DE LA FAYETTE 387
Bonaparte, malgré l'éloge qui s'y trouvait du 1 8 brumaire et de la dictature réparatrice (i). La Fayette se consacra désormais à sa famille et à ses travaux agricoles. Le 7 juin 1802, il maria son fils Georges à la fille de Destutt de Tracy, son ancien collègue à la Constituante, membre du Sénat conservateur et de l'Institut, et qui, dans sa maison d'Auteuil, aimait à philosopher avec ses amis. Cabanis fut un des témoins de cette union. Peu après La Fayette se rendit, comme tous les étés, à Chavaniac. Il revint à Paris pour voir Charles Fox et sa femme, le général Fitz-Patrick, lord Holland, Erskine, qui avaient profité de la paix d'Amiens pour visiter la France. L'impression produite sur ces hommes éminents fut peu favorable au régime consulaire. Ils pensaient que, même en Angleterre, la liberté était compromise. Toutefois, Fox disait prophétiquement : « La liberté renaîtra, mais non pour nous, pour Georges tout au plus, et sûrement pour ses enfants. )>
La Fayette prenait au sérieux son nouvel état d'agriculteur. En mai et juin 1802, il acheta des béliers et des brebis à Rambouillet et fit choisir par l'agronome Tessier douze brebis. Il constitua ainsi un troupeau, qui devint d'année en année plus florissant et comptait, en 181 1, sept cent vingt bêtes (2). Quoique retiré des affaires publiques, il s'intéressait aux relations des Etats-Unis avec la France. Les négociations d'un nouveau traité et de l'acquisition de la Louisiane par les Américains le préoc-
(i) M. Aulard, dans sa remarquable étude : L'établissement du consulat à vie. a fait justement remarquer que le mot de La Fayette : Le i8 brumaire sauva la France, « exprime à merveille l'illusion naïve de ces libéraux, qui, effrayés de la démocratie, avaient cru, avec Siéyès, obtenir d'un homme cette liberté qu'ils avaient demandée aux lois et aux mœurs. » (Cf. F. -A. Au lard, Etudes et leçons sur la Révolution française, 2<^ série, p. 282.)
(2) Cf. lettre de La Fayette à l'abbé Tessier, en date de La Grange, 29 décembre 1811. (Orig. aut., collection de M. Th. Lhuillier, de Melun.)
388 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [l80î]
cupaient. Le 24 frimaire an XI (15 décembre 1802), il fit part de ses réflexions à Pichon, chargé d'aiFaires de la République française aux États-Unis (i).
Le 23 février 1803, La Fayette était à Paris et sortait du ministère de la marine quand il glissa sur la glace et se brisa le col du fémur. Il fut aussitôt transporté chez ]\I. et jNI"'' de Tessé et soigné par les chirurgiens Boyer et Deschamps, renommés par leur habileté. On expérimenta sur lui une machine nouvellement perfectionnée par Boyer et qui devait empêcher l'estropiement. Il souffrit le martyre pendant cinquante jours et n'eut d'autre satisfaction que de savoir que son cas avait fait modifier le procédé et épargné des souffrances à d'autres malheureux. Il était encore sur son lit de douleur,' lorsque, le 20 avril, dans une chambre voisine de la sienne, le père Carrichon, celui-là même qui avait assisté la duchesse d'Ayen sur l'échafaud, vint bénir le mariage de la seconde fille de La Fayette, Virginie, avec le comte Louis de Lasteyrie du Saillant, lieutenant de dragons. Pendant ce repos forcé, La Fayette eut la consolation de recevoir de toutes parts des témoignages d'affection. Les généraux Bernadotte, Moreau , O' Connor et Kosciuszko envoyaient chaque jour prendre de ses nouvelles et le visitèrent. Il eut aussi la joie d'apprendre la naissance d'une fille de son fils Georges (2).
La Fayette se rétablit lentement ; il fallut une cure au Mont-Dore pour lui rendre l'usage de sa jambe, où il ne garda qu'une raideur, provenant, « non de la fracture, mais du traitement ».
(i) Cf. Pièces juslificalives, n" XXXI.
(2) Natalie-Rcnce-Einilie, née à Auteuil le 2j mai i8o;, mariée, en 1828, à Adolphe Perler.
Sollicitations des Américains. — Jeft'erson propose à La Fayette le gouvernement de la Louisiane 4 novembre i8oj). — Intérêt porté au général Moreau, après la condamnation de celui-ci. — Voyage au Mont-Dore et à Chavaniac août 1804 . — Il décline Tinvitation de se rendre aux États- Unis 8 octobre 1804). — Il refuse un rang élevé dans la Légion d'honneur. — • 11 assiste à un dîner pour Tanniversaire de la naissance de Kosciuszko (12 février i8o6\ — Georges La Fayette et Louis de Lasteyrie quittent l'armée et rentrent à La Grange 'septembre 1807). — Mort de M™" de La Fayette 24 décembre 1807). — Douleur de La Fayette. — Lettre à La Tour-Maubourg (janvier 1808). — Napoléon essaie de le compromettre dans la première conspiration Malet juillet 1808 . — Lettres à Jetferson (1809 et i8io\ — Mort de sa tante M™» de Chavaniac 6 mai 1811 . — Napoléon le déclare incorrigible. — La Fayette déplore la mort de son ami le général Louis Romeuf et de son neveu Alfred de Noailles, et fait à Pougens un tableau de sa vie de gentilhomme campagnard (22 décembre 1812). — Sentiments d'admiration pourTalma. — Il vient à Paris janvier 1814). — Lettre à Pougens (17 janvier . — Mort de sa tante, la comtesse de Tessé (i^"" février 1814). — La Favette offre son concours pour repousser l'invasion, mais ses avis ne sont pas écoutés. — Le jour de l'entrée des alliés dans Paris, il se renferme chez lui et fond en larmes (ji mars 1814'. — Lettre au comte d'Artois (15 avril:. — 11 est reçu avec politesse par Louis XVIII, et avec svmpathie par le duc d'Orléans. — Eloge de ce prince, qui est le seul Bourbon compatible avec une Constitution libre. — Il remercie le roi de Prusse d'avoir mis en liberté son gendre Charles de La Tour-Maubourg.
— Conversation avec l'empereur de Russie Alexandre I*^"" chez M™<= de Staël. — La Fayette, désillusionné, rentre à La Grange. — Lettre à Jetferson (14 août 1814). — Visite à M""^ de Staël (14 janvieri8i5). — A la nouvelle du débarquement de Napoléon, il se rend à Paris mars 181 5).
— Pamphlets royalistes publiés contre lui. — Sollicitations de Benjamin Constant, de Joseph Bonaparte et de Mathieu Dumas. — 11 se rend à Paris le 20 avril et a une conférence, le 21, avec Joseph Bonaparte. — 11 refuse toute faveur. — Dîner chez Joseph Bonaparte. — Il retourne à La Grange et y apprend la convocation d'une Chambre (i"'' mai 1815).
— Il est nommé président du collège électoral du département de Seine-et-Marne '8 mai: et député (10 mai). — Lettre à la princesse d'Hénin (15 mai). — Il obtient des voix pour la présidence de la Chambre (4 juin). — Il est élu vice-président \^ juin). — Il assiste à l'ouverture de l'Assemblée et a un colloque avec Napoléon (7 juin). — Récit de cette scène par La Fayette. — Protestation contre la formule de serment et mot de Napoléon. — Discussion des termes de l'adresse
lo juin). — La terme de héros est substitué à celui de grand homme.
— Piquante observation de Lanjuinais. — Discours de La Fayette, à la nouvelle du désastre de Waterloo. — Projet d'arrêté et altercation avec Lucien Bonaparte (21 juin 181,. — Réunion aux Tuileries (21 juin). — Il réclame l'abdication de Napoléon, mais n'est pas nommé membre
5f)0 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [1804]
du gouvernement provisoire (22 juin). — Il est envoyé comme commissaire au quartier général des alliés (2,- juin). — 11 part avec ses collèi^ues le 25 juin et arrive à Hagucnau le jo. — Les souverains étrangers refusent de les recevoir. — Inutile démarche de La Fayette auprès de l'empereur Alexandre. — On nomme des plénipotentiaires pour conférer avec eux. — Les pourparlers n'aboutissent pas, la paix ne pouvant être discutée à Haguenau. — Lord Stewart exige la remise de Bonaparte entre les mains des alliés. — Verte réplique de La Fayette.— Les commissaires rentrent à Paris le 5 juillet. — La Fayette rend compte de sa mission (6 juillet). — On lui refuse l'entrée du palais Bourbon. — 11 réunit chez lui les députés exclus du lieu des séances (8 juillet). — Il écrit à la princesse d'Hénin, le 11 juillet 1815, et se retire à La Grange, sans abandonner ses espérances.
Les Américains sollicitaient la venue de La Fayette dans leur paj^s. Le 4 novembre 1803, le président Jefferson exprimait le regret de n'avoir pas pu, à cause de son absence, lui donner le gouvernement de cette Louisiane, que la France venait de céder aux Etats- Unis et que revendiquait l'Espagne. La Fayette répondit de La Grange à Jefferson, le 26 février 1804, pour le remercier de cette bonne pensée; il témoignait son chagrin de voir le nom du général Moreau porté sur la liste des complices de Pichegru. Dans ces circonstances, La Fayette se montra reconnaissant de l'intérêt que Moreau lui avait marqué ; quand celui-ci eut été condamné à deux années de prison et ensuite exilé, il lui donna des lettres de recommandation pour ses amis d'Amérique et il alla voir sa belle-mère et son enfant (i). Or, cette manifestation en faveur d'un condamné politique n'était pas sans péril pour son auteur.
Sa blessure n'étant pas encore guérie, La Fayette se rendit, avec sa femme, en août 1804, aux eaux du Alont- Dore et de là à Chavaniac (2)'. On le portait sur un bran-
(i) Cf. Mes rapports ai>ec le premier Consul.
(2) Le 8 octobre 1804, La Fayette écrivait à JelTerson : « J"ai été aux eaux du Mont-Dore, qui, probablement, compléteront ma guérison à un second voyage. J'ai été ensuite à Chavaniac chez ma vénérable tante, âgée de quatre-vingt-trois ans. »