SÉJOUR A BALTIMORE
tible. Justement ému de voir un peuple entier presque à ses genoux, l'illustre vieillard dut, pendant plusieurs heures, serrer les mains de tous ces braves citoyens, fiers de contempler ses traits. Pendant huit jours, les illuminations, les banquets, les réceptions maçonniques se succédèrent. La Fayette eut grand plaisir à revoir un de ses anciens compagnons d'armes, Duponceau, aide de camp de Steuben, et le général Bernard, que l'ingratitude de ses compatriotes avait forcé à se réfugier en Amérique.
Le 5 octobre 1824, les voyageurs s'embarquèrent, à huit heures du soir, sur la Delaware, et ils arrivèrent à onze heures, à Chester; on les accueillit dans la salle où La Fayette avait, en 1777, reçu les premiers soins après sa blessure au combat de Brandy wine. Le 6, ils dînèrent à Wilmington; le 7, à Frenchtown, il revit Dubois- Martin, qui, en 1777. avait acquis pour lui le navire la Victoire, et qui portait gaillardement ses quatrevingt-trois ans. Enfin, le même jour^ il débarqua à Baltimore et fut reçu sous la tente de Washington, que Custis, petit-fils adoptif du président, avait eu l'heureuse idée de faire dresser. Les harangues, les banquets, les les bals, remplirent les quatre jours consacrés à cette ville. « C'est tous les jours, écrivait La Fayette, le 10 octobre, une nouvelle manière de prouver la plus tendre affection publique. » Le 1 1 , il fallut s'arracher à ces ovations réitérées, et, le 12, on arriva à Washington. Au Capitole, le président Monroë reçut solennellement La Fayette; il l'embrassa et lui exprima la gratitude, le respect et l'affection de toute la nation. Le 13, il lui offrit un dîner. Après une visite à George-Town, on partit, le 16, pour aller coucher à Alexandrie. Le lendemain, 17 octobre, La Fayette s'arrêta à Mount-Vernon, où tant de doux souvenirs s'alliaient à d'éternels regrets. Il visita
le tombeau où dormait le fondateur de la république des États-Unis; sur le seuil, Custis lui présenta un anneau d'or renfermant des cheveux de Washington et lui dit :
Vous qui, de tous les généraux de l'armée de l'indépendance, restez seul survivant au milieu de nous, à ce moment solennel et touchant où vous venez vous courber avec respect devant les restes de Washington, un des enfants de Mount- Vernon vous offre l'anneau qui renferme les cheveux de celui que vous avez aimé. L'anneau a toujours été l'emblème de l'union des cœurs: que celui-ci unisse les affections de tous les Américains à votre postérité! Dans la suite des temps, il rappellera à vos descendants les vertus de leur illustre ancêtre, qui le reçut non dans un palais, mais sur le tombeau de Washington.
La Fayette, trop ému pour faire un discours, remercia en quelques mots :
Les sentiments qui oppressent mon cœur m'ôtent la faculté de rien exprimer. Je ne puis, mon cher Custis, que vous remercier de votre précieux don et rendre un silencieux hommage au tombeau du plus grand et du meilleur des hommes.
Alors il descendit, seul, les marches du caveau et se prosterna. Il remonta, les yeux mouillés de larmes, et fit entrer dans le tombeau son fils et son secrétaire.
A cette émouvante visite succéda une cérémonie militaire des plus imposantes; le 19 octobre, La Fayette assista, à York-Town, à la célébration de l'anniversaire de la prise de cette ville. En posant une couronne sur la tête du héros, le général Taylor lui dit :
En présence des citoyens, défenseurs de la Virginie, et sur cette redoute, théâtre de sa valeur, j'offre à La Fayette cette couronne tressée pour un double triomphe : dans les combats il fut un héros et, dans la vie civile, le bienfaiteur du monde.