‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 154 sur 236 · DERNIER DISCOURS DE LA FAYETTE ^OQ · texte numérisé non relu

DERNIER DISCOURS DE LA FAYETTE ^OQ

D'abord, je crois que toutes les opinions sont libres, et, plus on en permet la manifestation, moins elles ont d'inconvénients. Mais il faudrait, avant tout, rendre justice à la portion de la population qui, jusqu'à présent, n'est pour rien dans le droit commun de la législation, à la portion qui souffre ; et, lorsque vous aurez pourvu aux intérêts matériels, je crois que la tranquillité sera beaucoup plus assurée que par l'espionnage et surtout par des provocations.

Messieurs, le vrai républicanisme est la souveraineté du peuple; ce sont les droits naturels et imprescriptibles qu'une nation entière n'aurait pas le droit de violer, de même que la souveraineté nationale est supérieure à toutes les combinaisons secondaires du gouvernement, comme elle doit être toujours vivante et ne jamais être reléguée aux archives.

Puis il termina ce remarquable discours en démentant le propos qu'on lui avait attribué, le 9 août 1830: la meilleure république, c'est la nôtre.

Non, Messieurs, il ne convenait pas à un homme, qui s'est déclaré, même à cette époque, disciple de l'école américaine, à l'ami, à l'associé (qu'il me soit permis de parler ainsi ides Washington, des Franklin, desjefferson, de dire que la combinaison que nous faisions, qu'alors nous avons cru être dans l'intérêt et dans le vœu de la nation, fût la meilleure des républiques.

La Fayette était alors conquis à cette idée républicaine, qu'à deux reprises, en 1792 et en 1830. il avait repoussée. Les républicains allaient désormais l'avoir pour chef. Il était trop tard. Le discours du 3 janvier 1834 devait être le testament politique du héros des deux mondes. En effet. La Fayette ne reparut qu'une fois à la tribune, le 26 janvier, pour appuyer des pétitions relatives aux réfugiés polonais. La veille, une interruption avait créé un incident entre le député de l'Eure Dulong et le général Bugeaud; malgré les efforts des témoins, l'affaire

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ne put s'arranger. Un duel au pistolet eut lieu le 29 janvier, et Dulong, frappé par une balle au dessus du sourcil gauche^ succomba, le lendemain, à sa blessure. Georges La Favette avait été un des témoins de Dulong; le père et le fils éprouvèrent un chagrin d'autant plus vif qu'ils savaient quels liens intimes attachaient le défunt à leur ami Dupont de l'Eure. La Fayette, qui était allé voir le blessé, écrivit, le 30 janvier, à Dupont de l'Eure pour le consoler. Désigné par le sort pour faire partie de la délégation de la Chambre qui devait assister aux obsèques, il remplit à la fois son devoir de député et sa tâche d''ami. Le samedi 1''' février 1834, il suivit à pied le convoi de son malheureux collègue, de la rue de Castiglione, où demeurait Dulong. au cimetière du Père-Lachaise. Cette longue course le fatigua ; il dut s'arrêter un temps assez long pour écouter les discours officiels. Il se refroidit et, ressentant un malaise, il rentra chez lui. Il lui fallut s'aliter ; son médecin Guersent et son chirurgien Jules Cloquet lui prodiguèrent leurs soins; ses enfants vinrent s'installer à son chevet, et son amie la princesse Belgiojoso le visitait souvent. La robuste constitution de La Fayette sembla d'abord avoir raison du mal. Luimême ne doutait pas de sa guérison. et, le 14 avril 1834, il écrivait à Fenimore Cooper :

Vous avez peut-être su qu'après avoir assisté au convoi solennel de mon collègue et ami M. Dulong, victime d'un duel politique, et reçu, dans cette douloureuse circonstance^ beaucoup de témoignages d'affection populaire, je suis depuis plus de deux mois obligé de garder la chambre et le lit, et ne puis espérer ma guérison avant deux ou trois semaines, quoique je ne doute pas d'obtenir mon parfait rétablissement.

En effet, La Fayette conservait toutes ses facultés ; il

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lisait les Mémoires de Gouverneur IMorris, s'intéressait à l'insurrection de Lyon, et songeait avec mélancolie aux lois illibérales préparées par le gouvernement. Le i" mai, il écrivit à Murray, président de la Société d'émancipation des noirs, à Glascow, et applaudit aux mesures prises par le Parlement anglais pour l'émancipation des esclaves. C'était un des rêves de sa jeunesse qui peu à peu entrait dans le domaine de la réalité, et La Fayette pouvait revendiquer pour la France et pour luimême l'honneur d'avoir montré la voie. Ce fut la suprême manifestation de cet illustre amant de la liberté.

Le malade s'énervait de sa longue inaction ; il obtint enfin la permission de sortir en voiture, le g mai. Cette promenade lui fut fatale ; il reprit froid, et dès lors son état s'aggrava. Les médecins ne tardèrent pas à s'apercevoir de leur impuissance à combattre le mal. Jules Cloquet et Guersent appelèrent en consultation les D'* Marjolin, Andral et Fouquier (i) ; des bulletins furent rédigés et le National, qui était en quelque sorte le journal officiel de La Fayette, les insérait. Le public était attentif à cette agonie. On sentait qu'une des gloires nationales allait disparaître. Une même émotion remplissait le cœur des amis et des adversaires du mourant. Le président de la Chambre, Dupin aîné, fit prendre des nouvelles, le 19 mai, et Georges La Fayette remercia par une lettre, où il signalait une légère amélioration dans ^l'état de son père (2). En eifet, le bulletin, publié dans le National du 20 mai, indiquait que la respiration était devenue plus

(1) Cf. Jules Cloquet, p. 29J à 295.

{2) A la séance du 19 mai 1854, Dupin aîné prononça ces paroles : « J'espère aussi que la Chambre, selon le désir exprimé par plusieurs de ses membres, approuvera la démarche que j'ai faite pour demander des nouvelles de notre illustre collègue, M. le général La Fayette. » (Cf. Moniteur des 19 et 20 mai 1854, p. 129^ et 1299.)

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facile et la toux moins fréquente (i). C'était l'accalmie qui précède ordinairement la fin des vieillards. D'ailleurs, en haut lieu on connaissait la vérité. L'amiral de Rigny, ministre des affaires étrangères, écrivait, le 19 mai 1834, à Talleyrand: « M. de La Fayette s'en va mourant ce soir, demain ou après au plus tard (2), » En effet, le 20 mai 1834, sur les quatre heures du matin, La Fayette, plongé dans une sorte de coma, sembla se réveiller et chercher quelque chose sur sa poitrine. Son fils lui mit dans la main le médaillon qu'il portait constamment à son cou et qui contenait le portrait et des cheveux de sa femme. Le mourant porta cette relique à ses lèvres et retomba dans sa torpeur (3). Ainsi sa dernière pensée avait été pour la compagne de sa vie, et c'était justice. A quatre heures et demie, La Fayette expira doucement, entouré de tous les siens, à l'âge de soixante-seize ans. L'acte de décès fut dressé à la mairie du I" arrondissement de Paris, sur la déclaration de deux amis intimes du défunt, le député Victor de Tracy et le maréchal de camp Carbonel (4).

La nouvelle de la mort de La Fayette se répandit et causa une émotion profonde, A la séance de la Chambre, du 20 mai 1834, après la lecture du procès-verbal, le président Dupin annonça la perte que la France venait de faire. Selon l'usage, on tira au sort la délégation de

(i) Voici le texte du bulletin de santé de La Fayette, publié par le National du 20 mai 1834 :

« L'état du ^'énéral La Fayette s'est un peu amélioré depuis hier; sa respiration surtout est devenue plus facile. L'accès d'aujourd'hui s'annonce comme devant être moins grand.

« Le 19 mai 1854, à 10 heures du matin.

« Marjolin, Andral, Goersent, Fouquier, Jules Cloquet, Nicolas,

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(2) Cf. Mémoires de Talleyrand, t. V, p. 405.

(î) Cf. Mémoires de (iui:{ot, t. 111, p. 277 à 279.

(4) Cf. le texte de l'acte de décès aux Pièces justificatives, n» XXXV.

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