‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 155 sur 236 · ÉLOGES DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

ÉLOGES DE LA FAYETTE

douze membres chargée de représenter la Chambre aux obsèques (i). Georges La Fayette ayant fait part officiellement de la mort de son père, le président répondit :

Le nom du général La Fayette demeurera célèbre dans notre histoire; elle le comptera parmi les principaux fondateurs de la monarchie constitutionnelle, qu'il a saluée, avec nous, de ses acclamations et de ses vœux (2).

Le Moniteur an 21 mai consacra son premier article à La Fayette :

Ce qui distinguait éminemment M. le général La Fayette, c'était un calme parfait, un courage à l'épreuve, une constance inébranlable. Son esprit était fin, lucide, parfaitement cultivé, son langage plein de mesure et de grâce. Sa mort prive la France d'une grande illustration et fait un vide considérable dans les rangs déjà si éclaircis des premiers fondateurs de nos institutions. Tous les dissentiments politiques se tairont aujourd'hui, et sans doute les partis honoreront en paix et en silence la mort de l'illustre général La Fayette.

C'était là l'éloge officiel; le National parla au nom des amis du défunt. Armand Carrel, dans un éloquent article, compara la destinée de La Fayette à celle de Napoléon. Il déplorait le malheur des temps, qui empêchait la France de faire à l'un et à l'autre des funérailles dignes d'eux. Il s'écriait :

La Fayette et Napoléon, les deux plus grandes renommées françaises de ce siècle, ont trouvé la mort l'un et l'autre dans des jours où cette France, qu'ils avaient affranchie et glorifiée,

(i) Voici les noms de ces douze députés : le général Subervie, le général Bachelu, le général Bertrand, le baron Charles Dupin, Jousselin, Charles Giraud, Duséré, Drault, Bérenger, de Vauguyon, le baron de Richemont et Charles de Rémusat. \Cï. Moniteur du 21 mai i8?4, p. iji4-)

(2) Cf. Moniteur du 21 mai 1854, p. IJ19. — François Delessert avait demandé que le président écrive à la famille de La Fayette, au nom de la Chambre (p. IJ14).

s; 14 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE ['^34]

pliait SOUS le poids des déconvenues et était forcée, par le malheur des temps, d'enfermer sa douleur en elle-même. Nous laissons passer le deuil officiel de La Fayette comme la réintégration de la statue de Napoléon sur la colonne impériale. La France a d'autres pensées ; elle a des pompes plus dignes de ses héros et de ses grands citoyens (i).

Armand Carrel avait raison de parler de deuil officiel. Le gouvernement se rappelant des désordres amenés par les funérailles des généraux Foy et Lamarque, et voulant en éviter le retour, régla officiellement la cérémonie des obsèques par une note insérée au Moniteur. Le jour était fixé au jeudi 22 mai. Le convoi devait partir à neuf heures du matin de la maison mortuaire de la rue d'Anjou-Saint-Honoré, pour se rendre à l'église de l'Assomption, puis de là au cimetière Picpus par la place Vendôme, la rue de la Paix, les boulevards jusqu'à la place de la Bastille et le faubourg Saint-Antoine jusqu'à la rue de Picpus. Un grand déploiement de troupes devait maintenir l'ordre, et tous les corps de l'État étaient conviés aux obsèques (2). Ces mesures n'empêchaient pas les manifestations organisées par les citoyens des Etats- Unis, présents à Paris (3), les Polonais et les électeurs de l'arrondissement de Meaux (4). Pendant ce temps-là David d'Angers prenait une empreinte en plâtre des traits de l'illustre défunt, Ary Scheffer dessinait sa figure et Gudin faisait un croquis de la chambre mortuaire (5).

Le 22 mai 1834, les obsèques furent célébrées selon le

(i) Cf. le texte de cet article aux Pi'cces justificatives, n" XXXVI.

(2) Cf. Moniteur du 22 mai 18J4.

(;) Le National du 21 mai insérait cette note : « Les citoyens des Etats- Unis, qui se trouvent à Paris, sont prévenus que les Américains se réuniront demain mercredi, à midi précis, à la lé^'ation des Etats d'Amérique, rue Chantercine, n" 24, à l'occasion de la mort de lillustre La Fayette. »

(4; Cf. le National du 22 mai 1854.

(5) Cf. Jules Cloquet, p. joi.

[1834] FUNÉRAILLES DE LA FAYETTE ^Ij

programme officiel; quinze Polonais, conduits parle général Dwernicky, portèrent le cercueil, de la chambre mortuaire au catafalque (i). Des corps de troupe précédaient le char funèbre ; les cordons du poêle étaient tenus par les députés Jacques Laffitte, Eusèbe Salverte et Odilon Barrot, pour la Chambre; par Eugène Laffitte, pour la garde nationale ; par le général Fabvier, pour l'armée; par M. Baston, pour les Etats-Unis; par le général Ostrowski, pour la Pologne, et par un électeur de l'arrondissement de Meaux (2). La famille, les membres des deux Chambres, les grands officiers civils et militaires suivaient, encadrés par des troupes de ligne. Le maréchal Lobau conduisait trois mille gardes nationaux, en uniforme et sans fusil. Un seul incident se produisit, place Vendôme, où une centaine déjeunes gens, groupés derrière l'un d'eux portant un drapeau, voulurent rompre le cortège, mais furent repoussés. Partout la foule regardait silencieusement passer ce grand mort. Chateaubriand était parmi les curieux et il nous a transmis ses impressions :

J'étais dans la foule, à l'entrée de la rue Grange-Batelière, quand le convoi de M. de La Fayette défila : au haut de la montée du boulevard, le corbillard s'arrêta; je le vis, tout doré d'un rayon fugitif de soleil, briller au-dessus des casques et des armes : puis l'ombre revint et il disparut (3).

Le convoi arriva au cimetière de Picpus. Les seuls membres de la famille y pénétrèrent. La Fayette avait voulu reposer dans ce petit cimetière, où on avait enseveli une partie des victimes de la Révolution et où sa femme l'attendait depuis vingt-sept ans. On couvrit sa

(i) Cf. le National du 2j mai 18^4.

{2) Cf. le National des 2] et 24 mai 1854. et Jules Cloquet, p. 50;,

(j) Cf. Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, t. XI, p. J71.

5l6 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [1834]

tombe de terre qu'il avait rapportée d'Amérique, A trois heures et demie la cérémonie était terminée et le gouvernement pouvait se féliciter d'avoir enterré son plus dangereux adversaire, sans émeute, ni manifestation hostile.

Ainsi disparut un des personnages les plus considérables de son temps. Le peuple le pleura (i), mais ne prit pas part à ses funérailles. Le déploiement des troupes et le souvenir de la sanglante répression de l'année précédente avaient retenu la population ouvrière des faubourgs. Armand Carrel traduisit le sentiment populaire en écrivant dans le National du 23 mai 1834 :

Pour approcher du cercueil de La Fayette, il eût fallu livrer une bataille rangée ; on ne l'a pas tentée, et certes l'ombre de La Fayette s'en fût indignée. L'ami véritable du peuple de Paris en était séparé par les baïonnettes et les sabres du soi-disant ordre public (2).

(i) On lit dans le National du 21 mai 1854 : « Nos bureaux sont à chaque instant visités par des citoyens appartenant à toutes les conditions, et qui viennent moins se confirmer dans la fatale nouvelle, que nous conjurc-r de leur donner une dernière espérance. »

(2) On lit à ce sujet dans les Mémoires de Barcre, publiés par Hippolyte Carnot et David dAnf:;ers, t. IV, p. 272 : « La mort de La Fayette fut l'occasion d'une parade militaire et non d'un convoi. Il y avait un mort, mais pas de funérailles; les fonctionnaires publics de l'époque s'affligèrent par ordre, et le pouvoir conduisit le deuil. La Fayette était là, mais comme dans les cachots d'Olmutz ! L'armée française le gardait emprisonné dans une bière comme l'armée autrichienne l'avait tenu enfermé dans une prison d'Etat. La Fayette était là sans vie, mais non sans gloire! Le char funèbre marchait inaperçu au milieu d'un bataillon carré, dont les baïonnettes, encore souillées de sang français, empêchaient le peuple de rendre hommage à son libérateur. Le convoi de l'auteur de la Déclaration des droits fut l'objet des plus sévères dispositions militaires, et de cette stratégie funèbre,- inventée par les officiers généraux de l'époque. Ces précautions, menaçantes et cet insultant déploiement de forces transformèrent la capitale en une ville de guerre, au milieu d'une calamité publique. Le cimetière, qui attendait les dépouilles de l'illustre défenseur de la liberté, fut mis en état de siège. Nul, si ce n'est le mort et sa famille, ne put approcher du champ du repos. La reconnaissance publique voyait braquée contre ses démonstrations naturelles une artillerie plus nombreuse que celle qui serait déployée contre les invasions étrangères. L'on eût dit que le gouvernement regardait les restes mortels de l'ancien ami de la liberté comme une

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