‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 164 sur 236 · AUTOBIOGRAPHIE DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

AUTOBIOGRAPHIE DE LA FAYETTE

un boulet traversa la maison où le général Philipps était malade. Il expira sur-le-champ.

Ma famille était composée de ma grand' mère, femme du plus haut mérite, respectée de toute la province, et qu'on venait consulter de vingt lieues sur tout ce qui pouvait intéresser les familles. Sa bonne tête, l'élévation de son âme et son existence dans le pays étaient fort remarquables. Elle avait deux fïUes, dont l'une, mariée à M. de Chavaniac, de la province voisine (le Gévaudan), s'établit tout à fait avec sa mère lorsqu'elle perdit son mari; c'est elle qui a vécu jusqu'à un âge très avancé et que j'ai perdue plusieurs années après mon retour en France. Elle a joui jusqu'à sa mort d'une grande considération. L'autre fille n'avait pas voulu se marier, ne pouvant se résoudre à quitter sa famille. Elle portait le nom de M'^'^ Dumottier.

Elle se chargea de ma première éducation; c'est une personne d'un mérite extraordinaire. Ma tante de Chavaniac avait une fille, plus âgée que moi d'un an. Jamais frère et sœur ne s'aimèrent plus tendrement que nous. Elle se maria quelque temps après moi et mourut en couches pendant que j'étais en Amérique; ce fut un des plus grands malheurs de ma vie.

Ma mère était une femme de beaucoup d'esprit; elle habitait Paris, chez son père, le marquis de La Rivière, et à côté de son grand-père du même nom, qui avait donné sa fille en mariage à un vieux cousin, de manière que le père et le gendre étaient à peu près du même âge. Sa grand'mère de La Rivière, une des plus belles femmes de son temps, n'existait plus. Quoique ma mère m'aimât beaucoup, la pensée de m'enlever à ma grand'mère La Fayette ne se serait jamais présentée à son idée, tant sa belle-mère était vénérée. Ma mère venait passer plusieurs mois avec nous et retournait ensuite retrouver son père. C'est ainsi que j'ai été élevé jusqu'à l'âge de onze ans.

A cinq ans, on me donna pour précepteur un abbé de beaucoup d'esprit. Il fallut me donner, à sept ans, un autre précepteur, excellent homme; mais je crois que la véritable éducation se trouve surtout dans les sentiments de la famille qui environne un enfant, et jamais, à cet égard, on ne fut

plus heureusement situé que je ne l'ai été. 11 était naturel que j'entendisse beaucoup parler guerre et gloire dans une famille toujours occupée de ses souvenirs et de ses regrets, et où la mémoire de mon père était adorée. C'est sans doute ce qui m'a donné, dès l'âge de huit ans, un si vif désir de rencontrer une hyène échappée dans le Gévaudan et les montagnes de l'Auvergne; je crois que je n'en aurais pas eu peur; je n'en répondrais pourtant pas, mais je suis furieux que, par une erreur de nom, on donnât le mien à un autre homme qu'on prétendit n'avoir pas pu tuer la bête parce qu'il avait eu peur. J'écrivis au journaliste une lettre que mes parents eurent le bon esprit de ne pas envoyer.

J'avais onze ans, et ma mère obtint enfin la permission de m'emmener à Paris. Je me séparai avec le plus grand chagrin d'une grand'mère, de deux tantes et une cousine que j'adorais. La curiosité de voir la capitale ne me toucha point. Je me rappelle mon étonnement de ce que, sur la route, tout le monde ne m'ôtait point son chapeau, comme on le faisait à Chavaniac pour le petit seigneur du village.

Arrivé à Paris, on me présenta à mes deux grands-pères. Le premier, qui avait une figure charmante et qui venait de quitter le commandement de la seconde compagnie des mousquetaires, était un homme de société; il est mort pendant mes premières campagnes en Amérique. L'autre, le marquis de La Rivière, était un vieux gentilhomme breton, fort instruit, tout occupé des affaires de la province. 11 avait été compromis dans la conspiration de la noblesse bretonne contre le Régent, et obligé, pour sauver sa tête, de fuir en Espagne. Quelques contretemps le mirent en danger; il fut même arrêté pour un autre. Ces circonstances l'avaient empêché d'entrer au service militaire. Il passait une grande partie de l'année dans son vieux château de Kéroflois. 11 était fort riche et passait pour avare, vivant avec une parcimonie très singulière, ne donnant presque rien, à ce qu'on croyait, lorsqu'après sa mort on a découvert qu'il faisait des aumônes très considérables.

Je perdis ma mère à l'âge de treize ans; son père, qui avait l'air dur et qui était fort sensible, mourut de douleur quelques semaines après. Destiné à n'avoir, comme mon père, que

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