AUTOBIOGRAPHIE DE LA FAYETTE
vingt-cinq mille livres de rentes, je me trouvai, à seize ans, avoir cent vingt mille livres de rentes.
Mon précepteur y fut plus sensible que moi, qui ne pensais qu'à regretter ma mère et qui ne m'étais jamais trouvé dans aucun besoin d'argent.
On m'avait mis, à mon arrivée, au collège du Plessis; mon grand-père ne voulait pas croire que je pusse entrer en quatrième, ce qui pourtant ne supportait pas une grande habileté. J'y ai fait de bormes études latines: on ne me fit pas apprendre le grec et j'en suis fâché. J'ai passé au collège quatre ans. Ma rhétorique fut assez brillante. J'ai eu des prix de collège et non d'université, parce qu'on donnait aux enfants, pour concurrents, des jeunes gens qui doublaient deux ou trois fois leurs classes; j'ai pourtant manqué un prix pour l'impossibilité où je suis de copier exactement ce que j'ai écrit. J'avais reçu des compliments de tout le monde sur mon triomphe assuré, et je fus très attrappé de ne pas être nommé dans les accessits. On avait compté pour autant de fautes chaque mot d'une phrase oubliée dans ma traduction latine.
Je brûlais du désir d'avoir un uniforme. On me fit entrer à treize ans dans la compagnie des mousquetaires, que mon grand-père avait commandée. J'eus l'honneur de passer une revue devant le roi, d'aller à cheval à Versailles en grand uniforme pour entendre, à son passage, le roi me dire qu'il n'y avait rien à l'ordre, et revenir rendre compte au commandant des mousquetaires de cette nouvelle qui lui était répétée trois cent soixante-cinq fois dans l'année. Tout cela me paraissait charmant, d'autant mieux que, pour passer la revue, il avait bien fallu aller avec mes camarades apprendre l'exercice.
Je puis dire que j'étais fort aimé au collège ; j'avais même pris sur mes camarades assez d'ascendant, et, dès que je paraissais dans la cour, j'étais entouré de jeunes amis, la plupart plus grands que moi, et qui voulaient bien se donner des airs de disciples; ils m'auraient, au besoin, défendu avec acharnement. J'ai voulu faire une émeute pour empêcher l'injuste punition d'un de mes camarades; je ne fus pas aussi soutenu que je l'aurais souhaité; quant à moi, on ne m'a proposé aucun châtiment; j'étais décidé à n'en pas mériter;
mais je me serais, je crois, défendu assez bien, avec mon épée, car, d'après le bel usage du temps, les enfants portaient l'épée en allant dîner en ville, ce qui allait assez bien avec leur habit brodé, leur bourse à cheveux, et leur frisure garnie de poudre et de pommade.
On me donna une fois pour composition la description d'un cheval parfait, à qui la vue de la verge du cavalier suffisait pour le rendre obéissant; je peignis ce cheval parfait jetant, à la vue de la verge, son cavalier par terre. Mon professeur de rhétorique, M. Binet, homme d'esprit, sourit au lieu de se fâcher. Il m'a depuis rappelé cette anecdote. J'allai deux fois passer les vacances en Auvergne ; j'y étais encore, lorsque j'atteignis ma quatorzième année, et nous y reçûmes la nouvelle que mon grand-père avait arrangé mon mariage avec M^'' de Noailles, seconde fille du duc d'Ayen, alors âgée de douze ans. Je vins habiter le Luxembourg où logeait mon grand-père et où. je fus reçu dans la famille de son second gendre, M. de Luzignem, qui avait perdu sa femme. Mais elle fut bientôt remplacée à mon égard par sa seconde épouse, à qui j'ai eu l'immense obligation de voir arranger ce mariage et pour qui j'ai conservé la plus tendre affection de reconnaissance. Mon précepteur restait avec moi.
(Archives de la famille La Fayette.)
II. — Lellre de La Fayette à La Colombe, en date du lo juillet i77<).
A bord de V Alliance, ce lo janvier 1770.
Je crois, moucher chevalier, que rien ne peut vous retenir à Boston et que le meilleur moyen de nous retrouver est que vous partiez le plus tôt possible. Je vous prie donc de vous mettre en chemin aussitôt que vous le pourrez et je vous envoie :
i" Un certificat, une lettre de crédit, une lettre en cas que vous soyez pris, une autre lettre à présenter à toutes les personnes qui sont sur ma liste, et à toutes celles dont vous imaginez que je serais bien aise d'entendre parler, enfin une liste