ADRIENNE DE NOAILLES
MARQUISE DE LA FAYETTE d'après unt; miniature appartenant à la famille.
produit un glorieux effet dans toute l'Europe {i). Puis il partit avec ses amis pour Versailles et pour Paris. Il arriva inopinément dans la capitale le lundi 21 jan/ier(2), pendant que sa femme assistait, à l'Hôtel de Ville, aux fêtes données en l'honneur de la reine à l'occasion de la naissance d'un dauphin. Le bruit de la présence du jeune héros se répandit aussitôt; les poissardes coururent à l'hôtel de Noailles et lui offrirent deux branches de laurier (3). La marquise de La Fayette, avertie, aurait eu quelque peine à rejoindre son époux, à cause du cortège et de la foule, si la reine ne l'avait fait monter dans un de ses carrosses et ne Tavait déposée à l'hôtel de Noailles (4). Le marquis se précipita au-devant de sa femme, qui s'évanouit de joie ; il la reçut dans ses- bras et la transporta dans ses apparteraents, aux applaudissements des spectateurs (5). Le lendemain 22 janvier,
(i) Cf. Dans les Mémoires la lettre de La Fayette à Washington, en date de Lorient, i8 janvier 1782.
(2) On lit à ce sujet dans la Vie de madame la duchesse d'Ayeii par madame de La Fayette, p. 78 : « Le retour de M. de La Fayette et de mon beau-frère, le 21 janvier, pendant que nous étions à la ville, en fut le complément. »
(]] Cf. Correspondance secrète de Métra, à la date du 24 janvier 1782. t. XII, p. 275, et Lescure, Correspondance secrète inédite sur Louis XVI, t. 1<^|, p.458, à la date du i^'' février 1782.
(41 On lit à ce sujet dans la Correspondance secrète de Métra, à la date du 24 janvier 1782, t. XII, p. 27J : « J'ai pu négliger de vous mander. Monsieur, que le marquis de La Fayette, arrivé, comme on sait, au milieu des fêtes de Paris, fut accueilli par une nombreuse et joyeuse bande de poissardes qui, l'ayant attendu, on ignore sur quel avis, à la porte de l'hôtel de Noailles, lui offrirent des branches de laurier; mais ce que je me reprocherais de manquer de consigner ici, ce sont les témoignages de satisfaction dont l'ont honoré Leurs Majestés et une circonstance qui peint bien l'àme sensible et délicate de notre reine. La marquise de La Fayette s'était rendue à la ville, sur l'invitation qui lui en avait été faite. Au retour sa voiture ne l'aurait ramenée à l'hôtel de Noailles qu'en lui faisant perdre plus de six ou sept heures pour laisser passer tout le cortège. La reine voulut que cette dame prît une place dans l'une des voitures de Sa Majesté et daigna même faire arrêter le cortège devant l'hôtel de Noailles, afin que la marquise pût descendre et se rendre auprès de lui. »
(5) La Ga-ettc d'Amsterdam publia, le is"" février 1782, sous la rubrique de Paris, 25 janvier, le récit suivant : « Le marquis parut mardi à la Cour,
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il se rendit à Versailles et reçut du roi le meilleur accueil. Louis XVI lit l'éloge de Washington. A la Cour comme à la ville, chacun s'empressa autour du marquis et lui lit des protestations d'estime et d'amitié. Le vieux maréchal de Richelieu l'invita à dîner avec tous les maréchaux et porta la santé de Washington. La Fayette en informa son illustre ami dans une lettre écrite de Versailles le 30 janvier ( i ). A l'Opéra, comme il assistait, le 10 février, à une représentation
où Sa Majesté lui témoigna combien elle était sensible à ses services. Tous les courtisans s'empressèrent à l'envi de lui marquer leur estime et leur amitié. Mais rien ne fut plus touchant que la première entrevue du marquis avec sa jeune épouse. Le jeune héros avait voulu la surprendre, mais les cris d'un peuple innombrable qui, au premier instant de son arrivée, faisait retentir son nom de tous les côtés, rendit toutes ces précautions vaines. On eut toutes les peines du monde à retenir la jeune épouse de se jeter dans la foule pour aller à sa rencontre. La reine, avertie de son embarras, envoya un de ses propres carrosses pour la prendre. La marquise arriva ainsi à l'hôtel de Noailles. Le jeune marquis, ayant entendu sa voix, s'élança des appartements, vola à la portière, reçut entre ses bras sa tendre épouse, à qui l'excès de la joie avait ôté la connaissance. Il la porta de la sorte entre ses bras, au milieu des applaudissements d'une multitude qui ne pouvait s'empêcher de faire éclater sa sensibilité sur cette scène touchante de la tendresse conjugale. »
Une autre version se trouve dans le journal inédit du libraire Hardy, t. V, p. 97 ; on y dit que la reine adressa des compliments à La Fayette. — Cf. Pièces justificatives, n" XI.
[i) On y lit ce passage : « J'ai été reçu par la nation en général, par le roi et par mes amis, d'une manière dont vous auriez joie et qui a surpassé toute mon ambition. Le roi m'a parlé de vous dans des termes d'une si haute confiance, m'a tellement exprimé la considération, l'admiration et l'alfection qu'il a pour vous, que je ne puis me dispenser de vous le dire. J'ai été l'autre jour invité à dîner chez le maréchal de Richelieu, avec tous les maréchaux de France. Votre santé y a été portée avec toute sorte de respect, et j'ai été chargé de vous présenter les hommages de ce corps. Tous les jeunes gens de la Cour sollicitent la permission d'aller en Amérique. » — Cette considération p )ur 'Washington n'était pas nouvelle; dès le 10 mars 1781 le comte de Vergennes écrivait à La Fayette : « J'ai lieu de croire que M. Washington sera content des efforts que nous faisons pour le soutien de la cause américaine, et qu'il fera de son côté tout ce qui sera en son pouvoir pour qu'ils ne soient pas infructueux. Je vous prie d'assurer ce général que nous mettons la plus entière confiance dans son zèle, dans son patriotisme et dans ses talents, et que nous le verrons avec bien du plaisir acquérir enfin la gloire d'avoir délivré sa patrie et assuré sa liberté. » (Arch. des Affaires étrangères, Etats-Unis, t. XV, n" 92,)
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6.'lphigénie en Aulide, le public saisit le moment où le chœur chantait : Achille est couronné des mains de la victoire, pour l'applaudir, et l'actrice, mademoiselle Dorlay, s'avança près de sa loge et lui tendit la couronne de laurier qu'elle portait à la main (i). Enfin l'amour ne lui fut pas moins propice, car La Fa3'ette conquit la belle comtesse de Simiane, une des reines de la Cour par la grâce, par l'esprit et par le cœur (2).
La Fayette avait une importante mission à remplir ; il fallait obtenir du gouvernement français de nouveaux
(i) On lit à ce sujet dans les Mémoires secrets de Bachaumont,à la date du II février 1782 : « Hier, on jouait à l'Opéra Iphigénie en Aulide. M. le marquis y était en loge. Le public Ta découvert dans le fond, où sa modestie l'obligeait de se tapir, et a saisi le moment où le chœur chante : Achille est couronné des mains de la victoire, pour l'applaudir. Ce signal a encouragé l'actrice, qui, de son propre mouvement, a dirigé vers lui une couronne de laurier qu'elle tenait en main. Elle n'a pu en faire davantage, n'y étant point autorisée par ses supérieurs. Le parterre a admiré la présence d'esprit de Mademoiselle Torlay, qui avait si bien saisi son vœu, et a redoublé de battements de mains. Tous les talons rouges, présents au triomphe du jeune héros, n'ont pas approuvé l'action de Mademoiselle Torlay; ils sont furieux que M. de La Fayette, à 24 ans, soit désigné maréchal de camp, sans avoir passé par le grade de brigadier; ils disent qu'il n'a rien fait d'extraordinaire et qu'ils en auraient bien fait autant, s'ils avaient eu les mêmes occasions. « (Cf. aussi la Correspondance secrète de Métra, à la date du 15 février 1782, t. XII, p. J07.) — • Le même nouvelliste cite, à la date du 27 juin 178?, ces vers d'un vaudeville historique de circonstance, relatifs au voyage de La Fayette en Amérique :
Dans les champs de l'Amérique Qu'un guerrier vole aux combats, Qu'il se mêle des débats De l'empire britannique; Eh! qu'est qu'ça m'fait à moi?
J'ai l'humeur très pacifique.
Eh! qu'est qu'ça m'fait à moi.
Quand je chante et quand je bois.
(2) Cf. A. Bardoux, La Jeunesse de La Fayette, p. 147 : « Etre aimé de Madame de Simiane, dit-il, passait aux yeux du vieux duc de Laval pour une conquête aussi difficile que celle des principes de 1780. » La comtesse, qui était une Damas, resta la fidèle amie de La Fayette. Madame Vigée Le Brun fit son portrait, et elle reçut à cette occasion la visite du marquis. « Sa figure, dit-elle, me parut agréable; son ton, ses manières, avaient beaucoup de noblesse, et n'annonçaient pas le moins du monde des goûts révolutionnaires. » (Mémoires, t. I*-""", p. 254.)
Subsides. C'était là chose difficile; Franklin disait qu'il n'y avait rien à espérer (i), mais il fut si bien réconforté par le marquis qu'il écrivait, le 4 mars 1782, à Robert Livingston :
A son retour en France, le marquis de La Fayette a été reçu par tout le monde avec toute la distinction possible. Il gagne journellement dans l'estime et l'affection générale et promet d'être un grand homme en son pays. Il est chaudement attaché à notre cause; nous sommes sur le pied le plus amical et le plus confidentiel, et il m'est vraiment utile dans mes demandes pour obtenir un surcroît d'assistance (2).
Ces graves préoccupations n'empêchèrent pas La Fayette de satisfaire le désir que lui avait manifesté Washington d'avoir les portraits de toute sa famille, et il se fit peindre avec sa femme et ses deux enfants (3). Puis, le 20 mars 1782, il signala au comte
(i) Dans sa lettre du 50 janvier 1782, La Fayette écrivait à Washington qu'il trouvait très difficile, presque impossible, d'avoir de l'argent. « A moi» arrivée, M. Franklin me dit qu'il n'y avait rien à espérer. Cependant, j'ai eu quelques conversations sur cet objet. J'espère, entre nous, que quelque chose pourra être obtenu; je ne voudrais pas cependant que M. Morris y comptât beaucoup. »
(2) Cf. Correspondance de Benjamin Franklin, t. II, p. 1^4.
(5) Le continuateur de Bachaumont publie l'information suivante, à la date du 16 mars 1782 : « Le général Washington a prié M. de La Fayette, partant pour la France, de lui rapporter les portraits de toute sa famille. Ce seigneur a, en effet, fait composer un tableau historique qui remplit parfaitement cet objet. M°i'-' de La Fayette y est représentée dans son appartement, entourée de ses trois enfants; elle tient à sa main un uniforme américain. Le garçon, bouillant de marcher sur les traces de son illustre père, est représenté déjà un bras passé dans une manche, et s'efforçant de mettre l'autre, ce qui jette du mouvement dans la scène. Le marquis de La Fayette est présent, et l'on voit à son étonnement succéder la joie qui brille dans ses yeux. Cette composition, sage, ingénieuse et très convenable aux circonstances, fait beaucoup d'honneur au jeune artiste qui en est l'auteur, et dont c'est, en quelque sorte, le coup d'essai. » — La Fayette annonça à Washington, par une lettre du 14 mai 1784, que ce tableau lui serait porté et remis par John Jay, qui retournait en Amérique; toutefois, ledit tableau n'arriva à destination qu'en avril 178^ En effet, Washington écrivit à La Fayette le 25 juillet 1785 ; « J'ai eu, à la fin d'avril, le plaisir de recevoir en bon état, par un bâtiment venant de Londres,.
[1782^ NÉGOCIATIONS AVEC l"aN'GLETERRE 89
de Vergennes les singuliers agissements de l'Espagne à l'égard des États-Unis. « Je vois, monsieur le comte, disait-il, que les droits de la France à la gloire de cette révolution et à la reconnaissance des Américains ne pourront être justement partagés par aucune puissance de l'Europe. » Le 30, il se trouvait à Antony, chez le marquis de Castries, alors ministre de la marine, qui se reposait pendant la semaine sainte des soucis de son administration. C'est de là qu'il écrivit à Washington :
Indépendamment de ma situation à la cour et dans la société, les marques d'aflfection que je reçois chaque jour du peuple en général me rendent aussi heureux que possible. Toute l'influence que je puis avoir me sera vraiment précieuse toutes les fois qu'elle sera employée au service de notre cause chérie. Je suis parfaitement satisfait des dispositions du gouvernement. Les deux nations seront pour toujours attachées l'une à l'autre, et l'envie et la perfidie britanniques, dont toutes deux sont l'objet, ne peuvent que cimenter entre elles une amitié et une alliance éternelles.
Le 12 avril 1782, La Fayette recommanda chaudement à Washington son intime ami, le comte de Ségur, « un des hommes les plus aimables, les plus spirituels et les meilleurs que j'aie jamais vus », et qui abandonnait l'espoir d'un régiment pour aller servir en Amérique.
Cependant des négociations avaient été entamées entre l'Angleterre, d'une part, et la France et les Etats- Unis, de l'autre. L'envoyé britannique, Thomas Grenville, agissait avec lenteur. Le 2 juin 1782. La Fayette alla dîner avec Franklin et tous deux se communiquèrent
votre portrait, celui de Madame de La Fayette et de vos enfants. Ce présent est pour moi sans prix ; je vais lui donner la meilleure place dans ma maison. »
leurs inquiétudes à ce sujet. Le marquis attendait, pour se rendre en Amérique, de savoir s'il y aurait ou non un traité (i). Son impatience devint telle qu'interpellé par Grenville sur son prochain départ, il lui répliqua vertement qu'il voyait bien que l'espérance de paix n'était qu'un jeu. Grenville protesta de la sincérité des intentions de l'Angleterre (2), et les pourparlers continuèrent avec le comte de Vergennes (3). Franklin insistait pour obtenir de l'envoyé du roi Georges des déclarations précises sur les intentions de son gouvernement, mais, atteint de l'influenza, qui rég^nait alors en Europe, il dut charger La Fayette de le remplacer à Versailles. Le marquis vit le ministre, le 20 juin 1782, et rendit compte par écrit à Franklin de sa mission (4), puis il alla le visiter dans la soirée, sans pouvoir lui apprendre rien de nouveau (5). Le 23 juin, de Saint-Germain, il ren-
(0 Franklin dit, dans son Journal des ncgocialions de paix entre la Grande- Bretagne et les Etats-Unis d'Amérique {Correspondance, t. II, p. 242) : « Dimanche 2 juin. Le marquis de La Fayette est venu me voir et a dîné avec moi. Il est inquiet de ces retards; il ne peut partir pour l'Amérique jusqu'à ce qu'il sache avec quelque certitude s'il y aura ou non un traité. »
(2) On lit dans le Journal de Franklin {Correspondance, t. II, p. 257) : « Lundi 10 juin. Le marquis de La Fayette ne vint chez moi qu'entre onze heures et midi. 11 amena avec lui le major Ross. Après déjeuner, comme le major venait de passer dans une autre pièce, il me dit qu'il avait vu depuis peu M. Grenville, qui lui avait demandé quand il comptait partir pour l'Amérique, et qu'il avait répondu : « Je suis resté ici plus longtemps que je ne l'aurais fait, afin de voir si nous aurions la paix ou la guerre; mais comme je vois que cette espérance de paix n'est qu'un jeu et que vous ne faites que nous amuser, sans avoir aucune intention de traiter, je ne compte pas demeurer plus longtemps; je partirai sous peu de jours. >> Sur quoi M. Grenville lui avait répondu que ce n'était point un jeu; qu'ils étaient sincères dans leur intention de traiter, et que le marquis en serait convaincu sous quatre ou cinq jours. »
{)) Franklin, dans son Journal (Correspondance, t. Il, p. 26!;), dit, à la date du 17 juin 1782 : « Le soir, le marquis de La Fayette est venu chez moi ; il m'a dit qu'il avait vu le comte de Vergennes et que le minisire était content des pouvoirs de M. Grenville. 11 me demanda ce que j'en pensais; je lui répétai ce que j'avais dit à M. Grenville au sujet de leur imperfection à notre égard. Il fut de mon avis. »
(4) Cf. Correspondance de Benjamin Franklin, t. II, p. 267.
(5) Franklin écrit à ce sujet dans son Journal : « Dans la soirée le mar-