‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 39 sur 236 · DÉPART POUR LA FRANCE I I · texte numérisé non relu

DÉPART POUR LA FRANCE I I

de New-York (i). Au moment de quitter l'Amérique, La Fayette remercia Washington de sa lettre du 8 décembre (2) et lui adressa un dernier et tendre adieu :

Non, mon cher général, notre récente séparation ne sera pas un dernier adieu. Mon âme se révolte à cette idée, et, si je pouvais un instant accueillir une telle pensée, en vérité, elle me rendrait malheureux. Je vois bien que vous ne viendrez jamais en France; je ne puis espérer l'inexprimable plaisir de vous embrasser dans ma maison, de vous recevoir dans une famille où votre nom est adoré...

Adieu, adieu, mon cher général, c'est avec une peine inexprimable que je sens que je vais être séparé de vous par l'Atlantique. Tout ce que l'admiration, le respect, la gratitude, l'amitié et l'amour fdial peuvent inspirer, se réunit dans mon cœur pour le dévouer bien tendrement à vous. Je trouve dans votre amitié une félicité que des paroles ne peuvent pas rendre. Adieu, mon cher général; ce n'est pas sans émotion que j'écris ce mot, quoique je sache que je reviendrai bientôt. Veillez sur votre santé. Donnez-moi de vos nouvelles tous les mois. Adieu, adieu (3).

Les pressentiments de Washington ne le trompaient pas; quoiqu'il dût vivre encore quatorze années, la séparation était définitive et les deux amis ne se revirent jamais.

Ci) Cf. Saint-John de Crèvecœur, t. III, p. J77. — La date du 25 décembre 1784, donnée par lui, est erronée. Celle des Mcmoircs de La Fayette, 25 janvier 1785, l'est encore davantage.

(2) C'est la lettre de Washington, dont un passage a été cité plus haut.

(3) Cette lettre fut écrite à bord de la Nymphe, le 21 décembre 1784. Washington adressa à La Fayette, d'Annapolis, le 25 décembre, une lettre où il lui souhaitait bon voyage et lui disait : « Vous et vos héritiers mâles, vous avez été faits citoyens de cet État [de Virginie] par un acte de l'Assemblée. Vous en recevrez l'avis officiel. Cela est à propos (This is by the by). .. (Cf. Jared Sparks, t. IX, p. 82.)

La Fayette débarque à Brest le 20 janvier 17S5. — Il s'arrête à Rennes et est reçu par les Etats de Bretagne. — Il rentre à Paris et se propose de faire réformer l'état civil des Protestants. — 11 visite, à cet effet, Nîmes et les Cévennes, et revient par Lyon, où il est reçu par une loge maçonnique. — Il part pour la Prusse ei écrit de Sarreguemines, le 14 juillet 1785, à Washington. — 11 visite Cassel et Brunswick, et arrive à Berlin. — Il est reçu à Potsdam par Frédéric II. — Portrait de ce prince. — Séjour à Rheinsberg, chez le prince Henri de Prusse. — Il va à Breslau et assiste aux grandes manœuvres de Silésie et à la revue de Tarméè prussienne (août 178Ï). — Il est admis à la table de Frédéric II et a pour voisins le duc d'York et lord Cornwallis. — Conversations sur l'Amérique et sur Washington. — Curieuse réflexion du roi. — Il va à Vienne et a une conférence avec l'empereur Joseph II. — Il revient à Potsdam, en passant par Prague et Dresde. — 11 assiste aux grandes manœuvres. — Jugement sur le prince héréditaire de Prusse. — Il va à Magdebourg et revient à Paris, par la Hollande, en octobre 1785. — Jugement sur les armées prussienne et autrichienne. — Remarquable lettre de Washington. — Achat d'une plantation à Cayenne, pour y faire l'essai de l'affranchissement des nègres. — Il renonce à la pension à lui accordée par le roi en 1759. — Il obtient la création dun comité de commerce chargé d'examiner les rapports mercantiles entre la France et les Etats-Unis. — Il réclame l'abolition du monopole du tabac. — Faveurs particulières accordées aux Américains. — Touchante marque de gratitude donnée à La Fayette par les habitants de l'île de Nantuket.

Après trente jours de traversée, La Fayette débarqua à Brest le 20 janvier 1785. Il .se dirigea sur Paris, mais fit une halte à Rennes, où les États de Bretagne étaient réunis. Le général était d'origine bretonne par sa mère et il avait des propriétés dans cette province ( i ). Il fut reçu

(i) Les terres que La Fayette possédait en Bretagne lui rapportaient, en 1777, 60,000 livres. Pour subvenir aux dépenses de ses voyages en Amérique, il vendit successivement les terres de La Touche, près Malestroit (72,000 livres : de Ploeuc, près de Quinlin (150,000 livres); du Pelinet, près de Guingamp (i20,ocx) livresi ; de Lisle-Aval de Vaucouronné (9.000 1.) ; et de la ville Dorée Beaumanoir, près de Saint-Brieuc (121,000 liv;es). En 1785, il lui restait encore en Bretagne les terres de Ker-Martin, de Ker- Garric et du Pont-Blanc, près de Tréguier. évaluées 176,000 livres, et celles de Keraufrait, Saint-Michel et La Rivière, rapportant 24,000 livres. (Cf. le compte dressé, en 1792, par l'avocat Morizot, et publié par M. Henry Mosnier, p. ^4 à 59.)

[l7'^)] RETOUR A PARIS

avec distinction par l'assemblée, le 24 janvier, et l'abbé de Boisbilly interrompit le discours qu'il faisait sur l'utilité des canaux pendant la guerre et pendant la paix, pour complimenter le jeune héros. La Fayette remercia les Etats de cet accueil flatteur et déclara qu'il espérait appartenir bientôt à cette auguste assemblée (i). Il repartit pour la capitale, où il trouva sa femme, ses enfants et toute sa famille en parfaite santé. Il remit à Franklin une lettre de AVashington (2 ) et se rendit ensuite à Versailles, d'où il écrivit, le g février, à son illustre ami pour lui annoncer son retour. Il continua à s'occuper des intérêts américains, comme en témoigne une lettre adressée à John Jay, le ig mars 1785, mais une pensée généreuse donna un nouvel élément à son activité.

Depuis la révocation de l'édit de Nantes, la situation des protestants était déplorable. La Fayette l'explique en ces termes à Washington, le 1 1 mai 1785 :

Les protestants en France sont soumis à un intolérable despotisme. Quoiqu'il n'y ait pas à présent de persécution

(i) Ces renseignements sont fournis par les Mémoires secrets, t. XXVI II, à la date du 24 février, d'après une lettre de Rennes du 15 de ce mois. (> L'introduction du marquis de La Fayette dans l'Assemblée des États à la séance du lundi 24 janvier n'est pas moins remarquable. La commission pour l'examen des opérations concernant les canaux commençait son rapport lorsqu'il parut à son retour d'Amérique. Il fut reçu avec acclamation, et on le fit placer sur le banc des barons, auprès de M. le président de la Noblesse. M. l'abbé de Boisbilly, qui parlait en ce moment, reprit son discours, qui roulait sur l'utilité dont les canaux seraient pendant la guerre et sur le fruit qu'on en retirerait en temps de paix. Il prit occasion de ce mot pour complimenter le jeune héros. Il ajouta : <> Combienjn'est-il pas flatteur d'avoir sous les yeux un de ceux qui ont contribué à nous procurer cette paix désirable. » Le marquis de La Fayette, en se retirant, avec sa modestie ordinaire, témoigna aux Etats sa sensibilité sur la distinction glorieuse dont ils venaient de l'honorer, et dit qu'il espérait bientôt devenir un des membres de cette auguste assemblée. »

(2) Benjamin Franklin écrivit à Washington, le 8 février 1785 : « J'ai reçu, par le marquis de La Fayette, votre bonne lettre du ij décembre. » (Cf. Correspondance, t. îl, p. 302.)

Il8 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE ['7^5]

ouverte, ils dépendent du caprice du roi, de la reine, du parlement ou d'un ministre. Leurs mariages ne sont pas légaux; leurs testaments n'ont aucune force devant la loi ; leurs enfants sont considérés comme bâtards, leurs personnes comme pendables. Je voudrais amener un changement dans leur situation. Pour cet objet, je vais, sous quelque prétexte, avec le consentement de M. de Castries et d'un autre, visiter leurs principales résidences. Je tâcherai ensuite d'obtenir l'appui de M. de Vergennes et du parlement avec celui du garde des sceaux, qui fait les fonctions de chancelier. C'est une œuvre qui demande du temps, et qui n'est pas sans quelque inconvénient pour moi, parce que personne ne voudrait me donner un mot écrit, ni souteniir quoi que ce soit. Je cours ma chance.

C'était en effet de l'audace que de se consacrer à une telle œuvre et il fallait le tempérament de La Fayette pour se lancer dans cette aventure. Le marquis ne recula pas; il alla à Nîmes et dans les Cévennes faire une enquête 'sur les vexations dont souffraient les protestants; il s'entretint avec les pasteurs du désert, et surtout avec le plus éminent d'entre eux, Paul Rabaut ; il écouta leurs justes doléances et épousa leur cause avec ardeur. Il préludait ainsi au combat qu'il devait livrer et gagner, deux ans plus tard, à l'assemblée des Notables. En revenant de Nîmes, il s'arrêta à Lyon, oii la loge maçonnique le Patriotisme lui fit une réception solennelle (i).

A peine de retour à Paris, La Fayette se prépara à de nouveaux voyages. Désireux d'améliorer son éducation militaire, il obtint du gouvernement la permission d'aller assister aux grandes manœuvres de l'armée prussienne en Silésie. Le roi Frédéric II était, à bon droit, considéré

(i; La Fayette rappela ce fait dans un discours prononcé à Lvon, en 1829, dans une réception maçonnique. (Cf. bibliothèque du Grand-Orient de France.)

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