‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 41 sur 236 · SÉJOUR CHEZ LE PRINCE HENRI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

SÉJOUR CHEZ LE PRINCE HENRI DE PRUSSE

une aussi charmante expression qu'il en peut prendre une rude et menaçante à la tête de son armée (i).

Le 4 août, La Fayette se rendit à Rheinsberg, chez le prince Henri, frère du roi, aussi lettré que guerrier. Il y séjourna cinq jours et fut séduit par la bonne grâce et l'esprit de son hôte. «Il aime notre nation avec une préférence vraiment touchante (2); je conviens toujours de ce qu'il dit à notre gloire, parce que, si je sais défendre un peu ma personne des compliments, je n'ai jamais eu la force de refuser un éloge qu'on donne à mon pays. » La Fayette se promenait avec le prince du déjeuner au dîner, était auprès de lui à table et faisait le soir sa partie de loto. Au spectacle, il entendit le Huron, qui l'intéressait, disait-il, comme Français et comme sauvage (3), Il repartit le 8 août, enchanté de son séjour à Rheinsberg, passa quatre jours à Berlin et quitta cette ville, le 12, avec ses anciens compagnons d'armes le brigadier du Portail et le colonel de Gouvion, pour se rendre en Silésie (4). Il

il) Cf. lettre de La Fayette à Washington, en date du 8 février 1786.

(2) Le prince Henri témoignait une grande amitié pour La Fayette, mais il n'en faisait pas de même pour le duc d'York, qui était alors à la Cour de Prusse. Le comte d'Esterno écrivait à Vergennes, le 30 août 1785 : « Nous avons appris de Rheinsberg qu'il y a quelques nuages entre le prince Henri et le roi de Prusse à l'occasion du voyage du duc d'York. Le roi de Prusse voulait que le prince Henri invitât le duc à venir le voir à Rheinsberg et qu'il lui préparât des fêtes. M. le duc d'York est venu précédemment à la Cour de Berlin, n'a marqué aucune espèce d'attention au prince Henri et n'a pas témoigné le désir de le voir. Le prince Henri, qui a de la dignité, doit avoir répondu au roi son frère qu'il recevrait bien M. le duc, si ce premier demandait à le voir, mais qu'il ne lui ferait aucune avance. » (Archives des affaires étrangères, Prusse, t. CCIV, fol. 543 v^V

(j) Cf. lettre de La Fayette à Washington, en date du 8 février 1786.

(4) Le comte d'Esterno écrivit de Berlin, le 16 août 1785, au comte de ■Vergennes : « Le roi de Prusse est parti cette nuit pour la Silésie. Toutes les troupes de cette province sont rassemblées dans un seul camp, qui doit être de plus de cinquante mille hommes... M. le marquis de La Fayette, MM. du Portail et de Gouvion, officiers français, ont permission d'assister au camp de Silésie et sont partis le 12 pour s'y rendre. » (Archives des affaires étrangères, Prusse, t. CCl'V, fol. J20.)

arriva à Breslau, où il rencontra Frederick, duc d'York, second fils du roi d'Angleterre Georges III, et, parmi les officiers étrangers venus pour les manœuvres, son malheureux adversaire, lord Cornwallis (i). Il assista à la grande revue et il vit évoluer, sous les regards du plus grand capitaine de l'époque, trente et un bataillons et soixante-quinze escadrons, formant un total de trente mille hommes. Pendant huit jours, il fut admis à la table de Frédéric II, qui, non sans malice, lui donnait comme voisins le duc d'York et lord Cornwallis. Au cours d'interminables repas de trois heures, le roi interrogeait curieusement La Fayette sur les affaires américaines et sur le général Washington. La Fayette répondait avec son ardeur ordinaire, fier de raconter une campagne où il avait joué un si brillant rôle. Il se laissait aller volontiers à des considérations d'ordre politique, qui n'étaient pas toujours du goût du vieux monarque. Un jour qu'il soutenait avec vivacité que jamais l'Amérique n'aurait ni noblesse, ni royauté, Frédéric II, offusqué d'une théorie si subversive, fixa sur son interlocuteur ses yeux pénétrants et lui dit : « Monsieur, j'ai connu un jeune homme qui, après avoir visité des contrées où régnaient la liberté et l'égalité, se mit en tête d'établir tout cela dans son pays. S avez- vous ce qui lui arriva? — Non, sire, répondit La Fayette. — Monsieur, répartit le roi en souriant, il fut pendu. » Il s'en fallut de peu, sept ans

(i) On ht à ce sujet, dans le Courrier de l'Europe, t. XVII, n" du 6 septembre 1785, p. 154, sous la date de Breslau, 17 août, que beaucoup d'officiers étrangers de distinction étaient arrivés pour la grande revue de l'armée prussienne. « Ceux qui sont au service de France sont MM. le marquis du Portail, brigadier des armées du roi; le marquis de La Fayette, maréchal de camp; le comte de Gaudricourt et le marquis de Jumilhac, capitaines de dragons; M. de Gouvion, lieutenant-colonel; le baron de Fumel, colonel du régiment d'Artois cavalerie; M. de Dumesnil, colonel des hussards, et plusieurs autres officiers subalternes. »

[1785] VISITE A l'empereur JOSEPH II I23

plus tard, que la prédiction de Frédéric II s'accomplît. Le 25 août, les manœuvres étant terminées (i), La Fayette se rendit de Silésie à Vienne avec le colonel de Gouvion. Il ne resta que peu de jours dans cette capitale. Le 4 septembre 1785, il fut présenté à l'empereur Joseph II par son oncle le marquis de Noailles, ambassadeur de France, qui lui avait pardonné son équipée de 1777. Le monarque le reçut avec distinction et eut avec lui une assez longue conférence, où on parla beaucoup de l'Amérique, peu de la France et pas du tout de la Prusse (2). Le lendemain, 5, le marquis de Xoailles écrivit au comte de Vergennes :

J'ai été hier à la Cour, Monsieur le Comte, pour présenter à l'Empereur le marquis de La Fayette et M. de Gouvion, officier français, qui est venu avec lui de Breslau. L'Empereur a questionné très longtemps M. de La Fayette sur ses campagnes en Amérique. La conversation ne s'est pas autant étendue sur les camps qui viennent d'avoir lieu en Silésie. L'Empereur n'en a point du tout parlé. M. de La Fayette

(i) Frédéric II était parti pour la Silésie, le i6 août 1785; il revint, le 50. à Potsdam. — Une correspondance, datée de Berlin, 26 août, et insérée dans le Courrier de l'Europe, t. XVII, n" du 20 septembre 1785, p. 185, dit que la grande revue s'est terminée à la grande satisfaction de tous les spectateurs.

(2) Cf. lettre de La Fayette, en date de Rheinsberg, 29 septembre 1780, dans le Bulletin d'autographes de la maison Jacques et Etienne Charavay. de décembre 1888, sous le numéro 52852. — Dans une lettre adressée à John Jay, de Paris, le 11 février 1786, La Fayette donna les détails suivants: « Mon séjour à Vienne a été court; mais j'ai eu avec l'empereur une très longue conférence, dans laquelle nous avons beaucoup parlé du commerce américain, et je l'ai trouvé imbu des préjugés britanniques. Le jour suivant, le prince de Kaunitz entama avec moi le même sujet et témoigna son étonnement de ce que les Etats-Unis ne faisaient pas d'avances à l'empereur. Je répondis que des avances avaient été faites dans le temps, et plus qu'il n'était nécessaire, de la part de l'Amérique; que l'Autriche avait autant d'intérêt qu'elle à chercher ces alliances: mais que mon attachement pour Sa Majesté impériale me faisait souhaiter qu'il s'adressât pour cet objet aux ministres du Congrès actuellement à Paris et à Londres, par l'intermédiaire de ses propres ambassadeurs. J'ajoutai que la meilleure mesure à prendre immédiatement serait d'ouvrir les ports italiens au produit des pêches américaines. »

n'est que pour très peu de jours ici. Il est obligé de retourner au dernier camp de Potsdam, qui est pour le 20 de ce mois. Il n'est pas donné à tout le monde de combiner les choses les plus opposées avec autant de sagesse que M. de La Fayette. Il est venu de Berlin et il y retournera en partant d'ici, sans qu'on lui en sache précisément mauvais gré. Nous sommes convenus ensemble qu'il dirait à M. le prince de Kaunitz qu'il n'a fait que se montrer à Vienne pour demander la permission d'y venir l'année prochaine pendant tout le temps que dureront les camps (i).

La Fa3'ette vit aussi le prince de Kaunitz, chancelier de l'Empire, les feld-maréchaux Haddik et Lascy, le comte de Clerfayt et le général Laudon, dont l'honnêteté et la modestie lui plurent beaucoup. Il conversa avec les ambassadeurs de Hollande (2). Il assista à des exercices de régiments d'infanterie et de cavalerie, et il écrivit à ce sujet à un général prussien :

Il m'a semblé qu'ils étaient fort instruits, mais moins simples que vous dans leurs mouvements. Je ne vois encore qu'en Prusse ces formations lestes, où l'on marche en avant sans perdre du temps à s'aligner au cordeau. Le régiment d'artillerie de Prague, commandé par un excellent officier, m'a paru mieux instruit que je ne m'y attendais (3).

La Fayette visita ensuite Prague et Dresde et il arriva à Berlin le 18 septembre (4). Il n'y resta que deux heures

(i) Archives des affaires étrangères, Vienne, t. CCCL, fol. 152.

(2) On lit dans la lettre de La Fayette, du 29 septembre 1780 : « Comme Français et républicain, j'ai beaucoup vu les ambassadeurs de Hollande, que j'aurais beaucoup mieux aimé n'y pas voir. »

(jj Cf. lettre de La Fayette, en date du 29 septembre 1786.

(4) Falciola, remplaçant le comte d'Esterno, qui s'était blessé à la main droite, écrivit de Berlin, le 18 septembre 1785, à Vergennes : « M. le marquis de La Fayette est arrivé aujourd'hui de Vienne en parfaite santé. Il est parti deux heures après son arrivée pour se rendre à Potsdam, où les manœuvres commencent le 21. » (Arch. des affaires étrangères, Prusse, t. CCIV, fol. J95.)

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