DINER AVEC WILLIAM PUT
garnison, « afin de conserver l'habitude de voir les troupes et de juger leur instruction (i). » Il passa une partie des mois d'octobre et de nov^embre 1786 à Fontainebleau, où résidait momentanément la Cour (2). C'est aussi à cette époque que William Pitt vint à Paris. La Fayette, presque guéri de ses préventions contre les Anglais (3), le reçut à dîner et fut enchanté de son esprit, de sa modestie et de sa noblesse (4).
De toutes parts, les témoignages de considération lui arrivaient. L'impératrice de Russie, Catherine II. allait
France aux Etats-Unis : « Il se glisse ici beaucoup de préjugés contre l'Amérique, dont la plupart sont mal fondés. Je crois que vous rendrez service aux deux nations en vous étendant dans vos dépêches sur les vérités qui peuvent établir la confiance et la bonne harmonie. Je connais bien les reproches qu'on peut faire, mais ils sont exagérés, et il y a beaucoup d'idées que vous pouvez redresser en exposant la vérité avec quelques détails. On vient de nommer un comité composé de conseillers d'Etat, intendants des finances et du commerce, inspecteurs du commerce et fermiers généraux, pour examiner nos rapports mercantiles avec l'Amérique. C'est une opération que je sollicite depuis longtemps, et comme je suis admis dans le comité, j'y disputerai pour la bonne cause, sinon avec des talents, du moins avec de bons poumons. Mon objet est de faciliter les retours d'Amérique pour établir un commerce d'échange et payer en manufactures à nos alliés ce que nous payons en or à nos ennemis. » (Lettre inédite communiquée par M. Noël Charavay.)
(i) Cf. lettre de La Fayette à Washington, en date de Paris, 26 octobre 1786.
(2) La Cour résida à Fontainebleau, du 9 octobre au 16 novembre 1786.
(j) Dans une lettre de La Fayette, datée de Paris, mardi matin, et publiée dans les Mémoires, sans date et sans nom de destinataire, on lit ce curieux passage : « Depuis que nous avons gagné la partie, j'avoue que j'ai un plaisir extrême à voir les Anglais. L'humiliation de l'avant-dernière guerre et leur insolence pendant la paix m'avaient donné contre eux un sentiment d'aversion qui n'a fait que croître avec les horreurs dont ils ont souillé l'Amérique, et l'adjonction de leur nom à celui de la tyrannie en a fait prendre à mes oreilles une habitude défavorable ; mais à présent, je les vois avec plaisir, et, soit comme Français, soit comme soldat américain ou bien même comme simple individu, je me trouve sans embarras au milieu de cette fière nation. Ma conversion n'est cependant pas complète. Sans avoir la fatuité de les traiter en ennemis personnels, je ne puis oublier qu'ils sont ennemis de la gloire et de la prospérité françaises, car, en fait de patriotisme, je puis étonner le public, comme on dit que je l'ai fait en sensibilité. »
(4) On lit dans la lettre sans date de La Fayette : « Mon dîner d'hier a fort bien réussi; M. Pitt était soutenu de cinq Anglais et il y avait une douzaine de rebelles, en comptant les dames. »
n6 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [1786]
partir pour la Crimée ; elle eut la curiosité de voir le héros de l'afFranchissement de l'Amérique et elle le fit prier de venir à Pétersbourg. Le marquis riposta par une demande d'aller en Crimée. Ayant reçu une réponse favorable, il écrivit à Washington, le 26 octobre 1786, qu'il comptait partir dans les premiers jours de février pour la Crimée et revenir par Constantinople et l'Archipel. Un événement inattendu empêcha la réalisation de ce projet, et l'impératrice en témoigna ses regrets au comte de Ségur (i). En effet, Louis XVI convoqua, le 29 décembre 1 786, l'assemblée des notables, pour réformer les finances. Cette assemblée comprenait cent quarante-quatre membres, pris parmi les principaux des trois ordres du royaume, ne possédant pas de charge à la Cour. La noblesse y comptait trente-six représentants. La Fayette fut un d'entre eux. Son nom avait été, prétendait le marquis lui-même, porté sur la liste primitive, effacé, puis rétabli, sur la réclamation du baron de Breteuil et du maréchal de Castries (2); mais le bruit courait que son inscription n'était due qu'à ses vives sollicitations auprès du ministre Calonne, qui, le voyant désolé de ne pas figurer sur la liste des notables, avait proposé son nom et l'avait fait agréer par le roi (3), Quoi qu'il en
(i) Le comte de Ségur a écrit à ce sujet dans ses Mémoires, t. III, p. 52 : «1 M. de La Fayette avait aussi annonce l'intention de venir à la Cour de Catherine, mais, comme il fut nommé membre de l'assemblée des notables, il ne put exécuter son projet. L'impératrice m'en montra un vif regret : elle avait un grand désir de le connaître, car alors l'enthousiasme pour l'alîranchissement de l'Amérique avait gagné tout le monde, jusqu'aux tètes couronnées. »
(2) La Fayette dit à ce sujet, dans une lettre à Washington, en date du 13 janvier 1787 : « J'avais été sur les premières listes, et mon nom ne se trouvait pas sur la dernière; mais on l'a rétabli avant que j'aie pu savoir le motif de l'exclusion. »
(j) Cette version hostile se trouve dans les Mémoires secrets, qui publièrent, à la date du 21 février 1787, la note suivante sur La Fayette (t. XXXIV, p. 166):
« D'un caractère doux et timide, peu instruit, il n'y a pas grand'chose à