VOYAGE A CHERBOURG I3I
qui figuraient sur la table de La Fayette, quand il recevait ses amis ou les Américains de passage à Paris ( i ). Le 24 mai 1786, il écrivit à Washington :
Dans quelques jours, mon cher général, j'irai visiter le nouveau port de Cherbourg et de là, avec le ministre de la marine, Brest et Rochefort. Je me rendrai ensuite à ma demeure d'Auvergne, et ferai peut-être un tour en Hollande; mais je passerai certainement le mois de septembre en Alsace avec les troupes qui sont sous l'inspection de mon beau-père le duc d'Ayen. J'examinerai ainsi le terrain de la dernière campagne de Turenne.
En effet, La Fayette accompagna le maréchal de Castries, ministre de la marine, dans le voyage que celui-ci fit à Cherbourg avec le roi, pour visiter les travaux exécutésMans le port de cette ville par le célèbre ingénieur de Cessart. Les maréchaux de Castries et de Ségur partirent le 19 juin, en compagnie du marquis, et Louis XVI ne se mit en route que le lendemain. Après avoir passé par Rambouillet, Houdan, le château d'Harcourt et Caen, il arriva à Cherbourg le jeudi 22 juin 1786, à onze heures du soir (2), La ville et les bâtiments de la rade étaient illuminés. En arrivant à l'hôtel du gouvernement, le roi y fut reçu par les maréchaux de Castries et de Ségur, par les ducs de Chabot, de Liancourt, de Mortemart, de Polignac et de Guiche, et par le marquis de La
fabrique (vous savez que les dames de Virginie s'estiment elles-mêmes d'après la bonté de leurs jambons) et nous nous rappelons que ce mets était de votre goût. Elle a donc désiré que je vous les offrisse. »
(i) La Fayette écrivait à Washington, le 26 octobre 1786 : a J'ai reçu les jambons et je suis bien reconnaissant de cette aimable attention de Madame Washington. Le premier a été servi, il y a trois jours, à un dîner composé d'Américains, où notre ami Chastellux était invité. «
(2) Cf. Mémoires secrets, t. XXXII, p. 158; Correspondance de Grimm, éd. Tourneux, t, XIV, p. 418; le journal le Courrier de l'Europe, t. XIX, n» du 16 juin 1786, p. 577; \3iJ3aiette de France, nP du 50 juin 1786, p. 215.
Fayette (i). Le 23 juin, dès trois heures du matin, il alla entendre la messe, puis il s'embarqua dans un canot doré, avec les seigneurs de sa suite, et alla assister à l'immersion d'un des cônes qui devaient fermer la rade de Cherbourg. Les jours suivants, l'escadre d'évolution manœuvra sous les ordres du comte d'Albert de Rioms, et donna le simulacre d'un combat naval. Après avoir admiré l'œuvre de Cessart et la flotte, Louis XVI quitta Cherbourg le lundi 26 juin, et il prit dans son carrosse les deux maréchaux, le duc de Liancourt, grand-maître de la garde-robe, et le marquis de La Fayette (2). Le voyage de retour s'effectua par Caen, Lisieux, Honfleur, le Havre, Rouen et Gaillon (3), et le roi rentra à Versailles le 29 juin, à trois heures de l'après-midi (4).
En revenant de cette intéressante excursion, La Fayette séjourna à Paris, puis se rendit en Auvergne, vers la fin de juillet 1786 (5). Il avait acheté, le 18 avril précédent, la terre de Langeac, voisine de Chavaniac, moyennant la somme de 188,000 livres (6). Les mauvaises langues prétendaient qu'il agrandissait ses propriétés dans l'es-
(i) Cf. le Courrier de l'Europe, n» du 18 juillet 1786, t. XX, nouvelles de Paris, du 9 juillet 1786.
(2) On lit dans les Mémoires secrets, h\a date du lijuillet 1786, t. XXXII, p. 108 : « M. le marquis de La Fayette s'étant trouvé à Cherbourg, lors du voyage du roi, Sa Majesté Ta pris dans son carrosse pour le retour, ainsi que les maréchaux de Castries et de Ségur, et le duc de Liancourt, grand-maUre de la garde-robe de Sa Majesté. » — Cf. aussi le Courrier de l'Europe, n» du 11 juillet 1786.
(j) Cf. Correspondance de Griinin, t. XIV, p. 18, et le Courrier de l'Europe, n» du jo juin 1786, p. 215.
(4) Cf. le Courrier de l'Europe, n» du 11 juillet 1786.
(5) Nous ne pensons pas que La Fayette visita Brest et Rochefort, comme il en avait l'intention.
(6) Cf. Henry Mosnier, Le château de Chavaniac-La Fayette, p. 24 à 26. — Le 28 avril 1786, les habitants de Langeac prirent une délibération pour féliciter La Fayette et ils envoyèrent ensuite des commissaires congratuler M™" de Chavaniac sur l'achat fait par son neveu. La Fayette leur adressa ses remerciements le 8 juin suivant. (Cf. Tablettes historiqu du Vclay, 1872, p. J17.)
[1786] SON BUSTE PLACÉ A l'HOTEL DE VILLE I33
poir de faire ériger son domaine en duché (i). Quoi qu'il en soit, le 13 août 1786, monté sur un cheval blanc, il alla, de Chavaniac, où une escorte d'honneur l'était venu chercher, à Langeac, et il prit possession avec solennité de cette belle seigneurie. Le syndic de la ville lui présenta les clefs de la ville et le vin; une grand'messe fut célébrée dans l'église Saint-Gai, et on chanta le Te Deiim. Le nouveau seigneur visita les établissements publics, au milieu des habitants enthousiasmés, et la fête se termina par un banquet et par des réjouissances publiques (2).
La Fayette rentra à Paris pour assister à une manifestation encore plus flatteuse pour son amour-propre. Les Etats de Virginie avaient fait exécuter par le sculpteur Houdon le buste du marquis, pour le placer dans leur capitale. Ils en offrirent un exemplaire à la ville de Paris. Le 27 septembre 1786, Jefiferson, ministre plénipotentiaire des Etats-Unis, écrivit aux prévôt des marchands et échevins :
Les Etats de Virginie, en reconnaissance des services du major général le marquis de La Fayette, ont résolu de placer son buste dans leur capitale. Leur intention d'ériger un monument à ses vertus et aux sentiments qu'ils lui ont voués, dans le pays auquel ils sont redevables de sa naissance, leur a fait
(i) Son compatriote le comte d'Espinchal racontait à ce sujet: « La Fayette, naturellement très ambitieux, ne dédaignait point alors les grâces de la Cour. Il se flatta d'être fait duc et, dans cette espérance, il fit l'acquisition de quelques terres aux environs de ses possessions en Auvergne, pour pouvoir asseoir un duché. » (Cf. Revue rétrospective, de Paul Cottin, 1894,
(2) Un avocat auvergnat fit une relation en vers de cette prise de possession, sous le titre suivant : « La belle journée ou relation fidèle de la fête donnée à M. le marquis de La Fayette par les habitants de Langeac, le ij août 1786, par J.-B. Belmont, avocat en Parlement, lieutenant civil, criminel et de police de la prévôté royale de Saint-Ilpize, en Auvergne. » Cette relation a été publiée par M.Paul Le Blanc dans les Tablettes historiques du Velax, 1872, p. 505.
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espérer que la ville de Paris consentirait à devenir la dépositaire de ce second témoignage de leur reconnaissance. Chargé par les Etats de l'exécution de la délibération qu'ils ont prise, j'ai l'honneur de solliciter MM. les prévôt des marchands et échevins d'accepter le buste de ce brave officier et de le placer dans un lieu qui puisse rappeler toujours cet hommage honorable et attester le dévouement des alliés de la France (i).
L'offre futagréée et, le lendemain 28 septembre, Short, ancien membre du conseil des Etats de Virginie, remplaçant Jefferson malade, apporta à l'Hôtel de Ville le buste de La Fayette. Le prévôt des marchands. Le Peletier de Mortefontaine, le reçut; Ethis de Corny, avocat et procureur du roi, ancien commissaire des guerres à l'armée de Rochambeau et, comme tel, décoré de l'ordre de Cincinnatus, fit un discours, et le buste fut placé sur un socle, au bruit d'une musique militaire et aux acclamations des spectateurs. Cette manifestation excita la curiosité publique et les Parisiens coururent voir à l'Hôtel de Ville l'œuvre de Houdon (2).
La Fayette trouvait le temps de cultiver assidûment les relations mondaines. 11 allait dîner à Saint-Ouen, chez Necker, avec M™^- de Staël et de Lauzun. Il rendait visite au duc de Nivernois, et lui remettait un petit projet de réforme de la jurisprudence criminelle, rédigé par Condorcet. « C'est plutôt pour l'acquit de ma conscience, disait-il, que je fais cette démarche, que dans l'espoir de rien obtenir (3). » Il écrivait à Barbé de ^Marbois, consul de France aux Etats-Unis, pour dissiper les préjugés des Européens contre l'Amérique (4). Il visitait des villes de
(i) Cf. Mémoires secrets, t. XXXIII, à la date du 7 octobre 1786, p. 76.
(2) Cf. Mémoires secrets, t. XXXllI, à la date du 6 octobre 1786, p. 76.
(3) Cf. un fragment de lettre de La Fayette, d'août 1786, dans les Mémoires.
(4) Le xo septembre 1786, il écrivait a Barbé de Marbois, consul de