LETTRE DE MIRABEAU A LA FAYETTE
il déclara que tout garde national était prêt à donner jusqu'à la dernière goutte de son sang pour assurer l'exécution des décrets de l'Assemblée, la liberté de ses délibérations et l'inviolabilité personnelle de tous ses membres (i). Le 14, il adressa au roi un mémoire sur les bases de la Constitution (2). Le 20, il alla témoigner à l'assemblée des représentants sa gratitude des remerciements votés par elle, le 16, en faveur de la garde nationale (3).
Mirabeau tenta un rapprochement avec La Fayette. Le 28 avril 1790, il lui écrivit une longue lettre, où il rappela leurs anciennes relations, les raisons de leur rupture, et exposa éloquemment les périls qui menaçaient l'Etat et la nécessité de les conjurer par une action commune. Il se déclarait prêt à accepter l'ambassade de Constantinople, qu'il avait jadis refusée, et il terminait par ces mots :
Monsieur le marquis, il est rare que de pareilles confidences se fassent par écrit; mais je suis bien aise de vous donner cette marque de confiance, et cette lettre a même un autre but. Si jamais je viens à violer les lois de l'union politique que je vous offre, servez-vous de cet écrit pour montrer que j'étais un homme faux et perfide en vous l'écrivant. C'est vous dire assez si mon intention n'est pas de vous être fidèle. Hors ce seul cas, cette lettre ne sera qu'un dépôt inviolable entre vos mains (4).
dessous du buste de Louis XVI et en face de celui de La Fayette. Dès le 22 février 1790 une inauguration intime avait eu lieu à l'assemblée des électeurs, en présence du commandant général. (Cf. S. Lacroix, t. IV, p. 64;.)
(i; Cf. Mémoires, t. IV, p. 112.
(2) Cf. Mémoires de La Fayette, où ce mémoire est reproduit, avec l'approbation qu'y donna le roi.
(j) Cf. Sigismond Lacroix, t. V, p. 97.
(4) Cf. Correspondance entre Mirabeau et La Marck, t. II, p. i à 6. — La Fayette fait allusion à cette lettre dans ses Mémoires et dit qu'elle fut brûlée pendant la Terreur; mais la minute s'en est retrouvée dans les papiers de Mirabeau, recueillis par le comte de La Marck.
2l8 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE ['JÇO]
Condorcet, de son côté, écrivait à La Fayette, le i'^'' mai 1790 :
Il faut absolument que vous teniez deux ministres tout prêts, l'un dedans, l'autre dehors l'Assemblée, pour être préparé à tous accidents de mort, de trahison, de voyage aux eaux, etc., qui peuvent troubler une assemblée de douze cents méthaphysiciens (i).
La Fayette dédaigna les offres de Mirabeau, et, plus tard, il se demanda s'il n'avait pas eu tort de ne pas accepter les propositions de son rival. Toujours est-il que ce dernier, voyant son concours méprisé, se tourna du côté de la Cour et entra, le 10 mai 1790, en rapports de correspondance avec le roi(2). Sur ce nouveau terrain, la rivalité devint plus active, quoique secrète. La Fayette avait, lui aussi, la prétention d'exercer une influence sur Louis XVI; on rapportait qu'il faisait assidûment sa cour à la reine (3). D'autre part, il fonda avec Bailly, le 12 mai, la Société de 1789, pour faire prévaloir une politique modérée (4). Le même jour, il se trouva aux prises avec Mirabeau dans un débat qui s'éleva sur les
(i) Cf. Picccs justificatives, n» XVI bis.
(2) Cf. Correspondance entre Mirabeau et La Marck, t. II, p. 11.
(j) On lit dans la Corj-expondancc secrète, publiée par M. de Lescure, à la date du 7 mai 1790, t. II, p. 44'i : « 11 s'élève des soupçons contre M. de La Fayette. Il est constaté qu'il fait assidûment sa cour à la reine, qu'il en reçoit des marques d'attention. Ses ennemis ont fait ainsi l'anagramme de son nom : dette fatale. »
4, Gouverneur Morris, qui était alors à Londres, n'en continuait pas moins ses avis à La Fayette. Le 7 mai 1790, il lui annonça que l'Angleterre armait et lui donna des conseils pour faire la guerre à cette nation. Il écrivait : « La différence qu'il y a entre la France et l'Angleterre consiste en ce que la première peut exister sans commerce maritime, et que l'autre ne le peut pas. Arrêtez donc ses matelots, ne les lui rendez jamais : voilà le moyen de ruiner à la fois sa marine et ses finances; et, si vous envoyez ces matelots dans l'intérieur du royaume pour les employer à des travaux d'utilité publique, aux grandes routes, etc., ils ne vous coûteront rien et peu à peu ils perdront leur habitude de la mer. « (Cf. Mémorial de Gouperneur Morris, t. Il, p. 54.)