‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 69 sur 236 · ACTE DE VIGUEUR · texte numérisé non relu

ACTE DE VIGUEUR

De vifs applaudissements accueillirent cette harangue et la motion de Mirabeau fut votée à une grande majorité. Cette intervention de La Fayette facilita un rapprochement entre les deux rivaux, mais elle valut au premier une sévère mercuriale de Marat dans VAmi du Peuple, du 26 mai 1790 (i). Le 20, La Fayette avait écrit à son cousin le marquis de Bouille que la question sur la paix et la guerre avait séparé son parti en monarchiques et en républicains et il répétait que les amis du bien public ne sauraient trop s'unir. Le 25 du même mois, il arracha, sur le quai de la Ferraille, avec l'aide de son aide de camp Romeuf, des mains de la populace, un charretier accusé de vol et qu'on hissait déjà à un réverbère ; il saisit lui-même au collet un des mutins, en disant : « Je vais vous montrer que toute fonction est honorable lorsqu'on exécute la loi. » Puis il conduisit le coupable au Châtelet et, en sortant de ce lieu, il refusa l'aide de la garde nationale. « Que les baïonnettes se retirent, s'écria-t-il, la force des lois doit suffire. » Et, montant sur le parapet, il harangua la foule et lui reprocha d'avoir voulu soustraire un coupable à la loi :

Non, ceux qui veulent vous soulever ne sont pas vos amis. Je suis bien sûr d'être soutenu dans mes efforts pour com-

(i) Voici un passage de ce curieux article de Marat : » Cet officier général a l'honneur de commander la garde parisienne et il a eu l'art de s'en faire aimer. Comment n'a-t-il pas compris qu'un citoyen, qui a sous ses ordres j6,ooo hommes en armes, doit mettre un furieux poids dans la balance du législateur et que, dans un moment de crise, son suffrage suffit pour la précipiter? Comment n"a-t-il pas senti que, quelle que fût la vivacité du zèle qui l'appelait dans le Sénat de la nation, l'amour de la patrie et de la liberté, la justice, l'honneur, la délicatesse lui faisaient également un devoir de s'abstenir d'y siéger dans les grandes occasions? » Marat concluait en demandant l'exclusion de tous les membres de l'Assemblée nationale possédant quelque emploi civil ou militaire. Fauchet, adoptant cette idée, proposa, le 28 mai, à l'assemblée des représentants, de demander à l'Assemblée nationale de décider l'incompatibilité des places de maire et de commandant général avec celles de député; mais on passa à Tordre du jour. (Cf. Sigismond Lacroix, t. V, p. 581.)

battre les criminelles manœuvres des mal intentionnés; mais, quand même je serais seul, je les combattrai encore jusqu'au dernier souffle de ma vie.

Le peuple acclama La Fayette et le reconduisit triomphalement à sa voiture (i).

Le 26 mai, La Fa3^ette rendit compte à l'assemblée des représentants des troubles des 24 et 25 (2) et de la belle conduite de la garde nationale. Des remerciements furent votés à celle-ci et à son chef (3). Le même jour, le général donna à Louis XVI des avis sur la conduite à suivre :

Le roi sent qu'il n'y a rien à faire que par et pour la liberté et le peuple ; son cœur et sa raison lui en font une loi. Tout autre système éloignerait ses serviteurs et moi le premier. Mais, pour déjouer les factieux, pour prévenir des complots dont tous les bons citoyens frémissent, le roi ne doit négliger

aucun moyen de popularité Je supplie le roi de pardonner

à mon importunité. Je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour éloigner de lui les dangers de la faction, comme je l'eusse donnée pour assurer la liberté de mon pays (4).

Le 27 mai, La Fayette signa, avec Bailly, VA dresse des Citoyens de Paris à tous les Français, adoptée par l'assemblée des députés des sections pour le pacte fédératif et lue à l'Assemblée nationale dans la séance du 5 juin (5).

(i) Cf. dans \ci\Mémoires une lettre de La Fayette, en date du 25 mai 1790, et'Sigismond Lacroix, t. V, p. 547 et suiv.

(2) Le 24 mai, trois jeunes gens, qui avaient volé des couverts chez un traiteur du bo.ulevard de rHôpital-général, près de la Seine, avaient étc pendus par la populace. (Cf. S. Lacroix, t. V, p. 546.)

(î) Cf. S. Lacroix, t. V, p. 531 à 5JJ. — Quatre commissaires portèrent l'arrête du 26 mai à La Fayette, qui les chargea de témoigner son hommage et sa reconnaissance à rAssemblée. (Cf. S. Lacroix, séance du i<^'' juin, t. V,p. 640.)

(4) Cf. Mémoires de La Fayette.

($) Cf. Sigismond Lacroix, t. V, p. 721 à 725.

Nouveau rapprochement tenté entre La Fayette et Mirabeau (i<"' juin 1790).

— Mirabeau lui propose d'être Richelieu et de le prendre pour Éminence grise. — La Fayette ne se laisse pas prendre au piège. — Il assiste à la procession solennelle du Saint-Sacrement (j juini. — Il fait décréter que personne n'aura le commandement des gardes nationales dans plus d'un département (8 juin). — Lettre aux gardes nationaux de Strasbourg.

— L'Assemblée nationale prend le deuil de Franklin (11 juin). — Revue des gardes nationales. — La Fayette assiste au dîner par lequel la Société de 1789 célèbre l'anniversaire de la constitution des communes en Assem.blée nationale (17 juin), et il est acclamé. — Il s'associe à l'abolition des titres de noblesse (19 juin). — Mirabeau le malmène à ce sujet, le roi lui présente des observations et La Fayette fait amende honorable. — Lettre du roi à La Fayette pour lui enjoindre de s'unir avec Mirabeau. — Elle est écrite, mais non expédiée. — Entrevue avec la reine. — Hommages rendus au général. — Il est représenté dans le cabinet de cire de Curtius. — Pamphlets et caricatures contre lui. — Il s'oppose au retour du duc d'Orléans et donne ses raisons à l'Assemblée le ô juillet. — Préparatifs de la fête de la Fédération. — Menées de Mirabeau pour ruiner son crédit populaire. — Il est proclamé président de l'assemblée des fédérés, le 10 juillet. — Il présente une députation des fédérés à l'Assemblée nationale et au roi (15 juillet). — Fête de la Fédération 114 juillet 1790 . — La Fayette prête le serment sur l'autel de la patrie. — Enthousiasme des fédérés pour lui. — Les fédérés font peindre son portrait par Weyler. — Clôture de l'assemblée des fédérés (20 Juillet). — Le rôle joué par La Fayette à la fête déplaît à la Cour et est dénoncé au roi par Mirabeau. — Rendez-vous entre les deux rivaux. — Il assiste à l'éloge de Franklin par l'abbé Fauchet (21 juillet).

— Pamphlet de Marat contre lui. — Conférence de trois heures avec Mirabeau, le 31 juillet 1790.

Cependant les royalistes, ne pouvant écarter La Fayette, voulurent composer avec lui, afin de le mettre dans l'impuissance de nuire (i). Ils poussèrent de nouveau jMirabeau à un rapprochement, malgré l'échec des précédentes tentatives ; un rendez-vous fut demandé et accepté par le général, qui n'}" alla pas. Le i" juin 1790, Mirabeau écrivit sur ce sujet à La Fayette. Après lui

(i) Ce sont les propres expressions du comte de La Marck. (Cf. Correspondance, t. I, p. 152.)

224 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [l790]

avoir montré combien il pouvait peu compter sur son entourage, il lui disait :

Ici, ce qui me reste à vous dire deviendrait embarrassant, si j'étais, comme tant d'autres, gonflé de respect humain, cette ivraie de toute vertu ;car, ce que je pense et veux vous déclarer, c'est que je vaux mieux que tout cela, et que, borgne peut-être, mais borgne dans le royaume des aveugles, je vous suis plus nécessaire que tous vos comités réunis... Oh! M. de La Fayette ! Richelieu fut Richelieu contre la nation pour la Cour, et, quoique Richelieu ait fait beaucoup de mal à la liberté publique, il fit une assez grande masse de bien à la monarchie. Soyez Richelieu sur la Cour pour la nation, et vous referez la monarchie, en agrandissant et consolidant la liberté publique. Mais Richelieu avait son capucin Joseph; ayez donc aussi votre Eminence grise, ou vous vous perdrez en ne nous sauvant pas. Vos grandes qualités ont besoin de mon impulsion; mon impulsion a besoin de vos grandes qualités ; et vous en croyez de petits hommes, qui, pour de petites considérations, par de petites manœuvres, et dans de petites vues, veulent nous rendre inutiles l'un à^ l'autre, et vous ne voyez pas qu'il faut que vous m'épousiez et me croyiez, en raison de ce que vos stupides partisans m'ont plus décrié, m'ont plus écarté! Ah! vous forfaites à votre destinée (i).

Être Richelieu avec Mirabeau pour Eminence grise, quelle proposition originale et inattendue, surtout de la part d'un homme tout pénétré de sa valeur personnelle et qui savait combien son rival était peu capable d'être un Richelieu ! La Fa3^ette, avec sa finesse et son bon sens, comprit l'ironie et ne tomba pas dans le piège. Il se voyait entouré d'embûches et il doutait de la sincérité de son correspondant, comme s'il avait su que, le même jour oîi il lui témoignait tant de confiance, Mirabeau envoyait pour la première fois au roi une longue note

(i) Cf. Correspondance entre Mirabeau et La Marck, t. II, p. 19 à 2j.

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