J FÊTE DE LA FÉDÉRATION
Un autre témoin s'écriait : « Voyez-vous M. de La Fayette qui galope dans les siècles à venir (i) ! »
Le commandant général pouvait à ce moment jouir de toute la force et de toute l'étendue de sa popularité. Le 1 7 juillet, les fédérés, assemblés dans l'église Saint-Roch, lui demandèrent l'autorisation de faire peindre son portrait par M. Weyler, peintre du roi, e^" de le faire ensuite graver (2) ; puis ils lui envoyèrent une adresse de félicitations et de remerciements. Le 18, La Fayette passa en revue au Champ de Mars six bataillons de la garde nationale parisienne en présence des fédérés et prononça une allocution (3); puis le 20, il clôtura par un nouveau discours la dernière séance tenue par les fédérés. Il leur dit :
Séparons-nous avec le doux sentiment que ces beaux jours ont versé dans le coeur des bons Français, et n'oublions
(i) Le futur général Thiébault, qui assistait à la fête de la Fédération, parte en ces termes de La Fayette dans ses Mémoires, éd. F. Calmettes, t. I'^"', p. 261 : '• Mais un homme qui occupait l'attention de tous les assistants, c'était M. de La Fayette. Chargé de tous les pouvoirs pendant cette solennité, et quoiqu'il ne commandât que des fédérés, il semblait commander à la France entière. Monté sur un cheval blanc, je l'aperçois encore, parcourant à peu près en maître ce vaste espace, et je citerai un mot d'uji homme d'esprit, qui, me le montrant du doigt, me dit : « Voyez-vous M. de La Fayette qui galope dans les siècles à venir ! »
(2) Cf. Moniteur, t. V, p. 564. — Le portrait de La Fayette fut exécuté par Weyler en octobre 1790; il figura au Salon de 1791 et fut gravé en 1792 par Christophe Guérin. Le 14 octobre 1790, La Fayette avait écrit à Chambonas, commandant de la ville de Sens, le billet suivant, publié dans les Mémoires : « M. Weyler vous dira. Monsieur, que je me suis rendu aux ordres dont vous avez été l'organe. Mais je veux vous exprimer encore une fois ma vive sensibilité pour un témoignage si flatteur de l'estime et de l'amitié de mes frères d'armes. Puissent-ils, en revoyant les traits du plus affectionné de leurs camarades, se rappeler les sentiments qu'il leur a voués jusqu'au dernier soupir ! »
(5) Cf. Moniteur, t. V, p. 188. — Le iç juillet, le district de Henri IV avait donné une fête sur le Pont-Neuf, devant la statue de ce prince, parée d'une écharpe tricolore et d'un bouquet. « Sur le devant de la grille, on voyait un rocher sur lequel était élevé l'autel de la patrie; aux deux côtés étaient placés deux pins, à la tige desquels on voyait deux médaillons : l'un représentait M. de La Fayette et l'autre M. Bailly, offrant chacun un bouquet à Henri IV. »
pas que c'est à la justice et à l'ordre à finir la révolution qu'un généreux effort a commencée (i).
Le rôle joué par La Fayette à la fête de la Fédération, l'enthousiasme des fédérés pour le major général, les acclamations de la foule, avaient déplu à la Cour. Le roi et la reine surtout en furent profondément blessés dans leur dignité et dans leur puissance. Mirabeau le constatait dans une note adressée au roi le 17 juillet 1790 :
Il est inutile de s'appesantir sur la Fédération déjà passée, de montrer à quel point on a compromis le roi, sans profit pour son autorité, à quel point on a servi l'homme redoutable, et servi malgré lui-même, à quel point on a réparé ses propres fautes, à quel point on l'a rendu l'homme de la Fédération, l'homme unique, l'homme des provinces, quelque incapacité qu'il ait montrée dans cette solennelle occasion, où, avec les plus grands moyens imaginables, il a amoindri tout ce qu'il a touché (2).
Le même jour, Mirabeau annonçait à La Marck qu'il verrait La Fayette à un rendez-vous sollicité par celuici (3). Le 21 juillet, le général assista, dans la salle de la
(i) Cf. Mémoires de La Fayette.
(2) C(. Douzième noie du comte de Mirabeau pour la Cour. [Correspondance, t. II, p. loj.)
(j) Cf. Correspondance, t. II, p. 109. — Je possède un billet inédit de Mirabeau à La Fayette, sans date, mais que le comte de La Marck attribue à l'année 1790. J'en donne ici le texte et le fac-similé, à titre de spécimen dh la correspondance des deux rivaux :
« Votre lettre contient des raisonnements sans réplique : il y a de l'autre côté une force d'inertie qui retarde votre plan et quelques circonstances qui me font varier d'avec vous sur l'époque. Causons ensemble aujourd'hui, et si l'heure de huit vous convient, je vous attendrai chez moi avec Maubourg et La Côte. Je ne puis vous exprimer combien j'ai été satisfait de notre dernière conversation et désire bien que vous soyez content de moi.
« Lf.
« Ce vendredi.
<i J'ai pris copie de la lettre sur les subsistances, comme vous me 1 aviez permis. »