‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 76 sur 236 · LETTRE DE LA FAYETTE A MIRABEAU · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA FAYETTE A MIRABEAU

238 LE GÉNÉRAL LA FAYETTE [l790j

halle au blé, à l'éloge funèbre de Franklin, prononcé par l'abbé Fauchet, au nom des représentants de la Commune. Il était placé entre le président de la Commune et les secrétaires (i). Le 23, il se présenta à l'assemblée des représentants de la Commune à la tête d'une députation de fédérés. Il y fut reçu avec enthousiasme et exprima les sentiments de fraternité qui animaient les fédérés pour la capitale et pour la commune en particulier. Des remerciments furent votés à la garde nationale et à son commandant (2).

Le regain de popularité de La Fayette devait donner un nouvel essor aux attaques de ses ennemis. Marat publiait contre celui qu'il appelait le général Mot/é, un violent pamphlet, intitulé : C'est fait de nous, et où il le dénonçait comme vendu à la Cour (3). On saisit ce libelle, le 29 juillet 1790, mais La Fayette allait bientôt justifier devant l'opinion publique ces attaques et ces insinuations.

Une entrevue de trois heures eut lieu le samedi 31 juillet, entre le général et ]\Iirabeau (4), qui appelait plaisamment son rival Gilles César (5). Ainsi se terminait le mois de juillet 1790, qui marquait un point culminant de la carrière politique de La Faj^ette.

(i) Cf. Proccs-vcrbaux de l'assemblée des représentants de la Commune de Paris, t. VI 11, p. 589.

(2) Cf. Proces-verbaiix, t. VIII, p. 601 à 605. (î) Cf. A. Tuetey, t. le"", n» IJ25.

(4) Mirabeau ôcrivait à l'archevêque de Toulouse, le i^'' août : « Je ne sais comment je m'étais mis en tête que je devais vous voir hier, où j'eus avec Gilles-César une conférence de trois heures, où il a été sur la piste de Cromwell plus que ne comporte sa pudibonderie naturelle. » '^Cf. Correspondance, t. II, p. I2Ç.)

(5) Ce sobriquet de Gilles-César avait été appliqué, si nous en croyons le comte de La Marck, par le duc de Choiseul à La Fayette, lors de son retour d'Amérique. Le ministre, agacé des éloges sans fin prodigués par des dames dans son salon au jeune marquis, avait dit : « Pour moi, Mesdames, je ne vois dans La Fayette que Gilles-César. »

Révolution des Pays-Bas. — La Fayette envoie Dumouriez à Bruxelles et se désintéresse de cet événement. — Lettre de Washington (ii août 1790). — Insurrection de Nancy. — Correspondance avec Bouille. — Menées de Mirabeau. — La Fayette communique ses impressions à Washington (28 août). — Il rêve de se retirer de la politique active. — Il approuve publiquement la répression des troubles de Nancy, et félicite son cousin Bouille. — On l'accuse de vouloir aller lui-même rétablir l'ordre à Nancy. — Emotion populaire à Paris (2 septembre'^. — Violentes attaques de Marat à cette occasion. — Mort d'Elysée Loustallot et apostrophe de Camille Desmoulins à La Fayette. — Protestations d'estime et d'affection de la part de l'assemblée des représentants, et allocution de l'abbé Fauchet. — Service funèbre en l'honneur des soldats et gardes nationaux tués à Nancy (20 septembre). — Mirabeau prédit la chute prochaine de La Fayette. — Refus de tout traitement (jo septembre). — Débat sur l'accusation de complicité de Mirabeau et du duc d'Orléans avec les fauteurs de la journée du 6 octobre. — L'Assemblée nationale déclare qu'il n'y a pas lieu à accusation (2 octobre). — Mirabeau se plaint amèrement que La Fayette ait manqué à sa promesse de le défendre publiquement et il profère des menaces contre lui (j octobre). — Raisons alléguées par La Fayette. — Renvoi des ministres. — Réflexions de Mirabeau (24 octobre). — Conférences avec la reine. — Pamphlets où on représente La Fayette comme l'amant de Marie-Antoinette. — II est détesté par la reine. — Il félicite la municipalité définitive de Paris (9 octobre). — Il fait connaître ses projets d'organisation de la garde nationale. — Il arrête le pillage de l'hôtel de Castries (15 novembre). — Il présente ses hommages à l'assemblée électorale de Paris (27 novembre). — .Attaques et menaces de Mirabeau. — Semonce de Gouverneur Morris. — Délicatesse de la situation du général. — Il fait arrêter des élèves du collège des Irlandais. — Accusation portée contre lui par Noailles dans la discussion sur l'affaire de Nancy (7 décembre). — Mirabeau tonne contre lui à la tribune des Jacobins (15 décembre). — La Fayette appuie le décret imposant le serment civique aux princes de la famille royale (18 décembre).

Le 6 août 1790, le Congrès souverain des états belgiques unis remercia La Fayette du concours qu'il avait prêté à la révolution des Pays-Bas. Celui-ci, en effet, n'avait pas perdu de vue cette révolution, sur laquelle Camille Desmoulins, dans ses Révolutions de France et de Brabant, tena.it l'esprit public en éveil. Il avait-en-

voyé à Bruxelles Dumouriez (i), qui était parti le 9 juillet 1790 (2); mais il ne tarda pas à se désintéresser d'un événement qu'il ne considérait plus que comme une intrigue de l'aristocratie et du clergé (3).

Pendant que La Fayette se débattait au milieu de tant de difficultés et faisait face à de si multiples occupations, Washington lui écrivait, le 11 août 1790, pour le remercier de l'envoi d'une des principales clefs de la Bastille et d'un tableau représentant la démolition de cette forteresse. Il lui disait :

Je suis heureux, mon excellent ami, en voyant qu'au milieu des effrayantes tempêtes qui ont assailli votre vaisseau politique, vous avez pu, par votre talent et votre courage, le diriger jusqu'à présent d'une manière sûre au milieu de tant d'écueils, et je me réjouis de ce que votre jeune roi semble si bien disposé à se soumettre aux droits de la nation... Combien tous ceux qui sont intéressés dans cette course aventureuse devront-ils de reconnaissance au principal pilote lorsque, par ses efforts, le navire aura atteint le port où il trouvera la tranquillité, la liberté et la gloire !

Des actes d'insubordination ayant eu lieu dans la garnison de Xancy, l'Assemblée nationale rendit, le 16 août, un décret contre les fauteurs de ces désordres. Le 18, La Fayette écrivit à son cousin le marquis de Bouille, qui commandait à Nanc}^, pour lui recommander que l'exécution du décret soit <( entière et nerveuse. » Il ajoutait :

C'est de tout mon cœur que je me joins à vous, parce que je suis sûr que vous servirez notre Constitution, et que j'ai autant besoin que vous de l'établissement de l'ordre public.

(i) Dumouriez avait sollicité cette mission dans des lettres écrites à La Fayette, les 2 et ij mai 1790.

(2) Et non en juin,'comme le dit Dumouriez dans ses Mémoires (t. II, p. 85).

(j) Cf. sur ces événements : A. Sorel, L'Europe et la Révolution, t. I", et A. C/iu^ttc^, Jemappes, p. 51.

Si

Ni

La Fayette considérait, en effet, comme nécessaire de prendre des mesures énergiques contre les révoltés de Nancy. Il était en cela d'accord avec la Cour, mais il ne lui en était pas moins suspect. Il n'était pas satisfait des procédés employés à son égard ( i ) . Mirabeau le combattait secrètement dans ses notes confidentielles, en se plaignant, lui aussi, des soupçons qu'on avait sur sa fidélité (2). Les deux rivaux conservaient des relations intermittentes. La Fayette voyait le comte de La ]\Iarck (3), qui renseignait Mirabeau sur les intentions du général. Rien de satisfaisant ne sortait d'ailleurs de ces entrevues. ]\Iirabeau, dans sa note du 2 1 août, accusait La Fayette de lui susciter de terribles embarras en Provence, et il le désignait par le sobriquet de Gilles-le-Gi'and (4). Le général confiait ses impressions à Washington, le 28 août :

Nous sommes dans ce moment troublés par la révolte de plusieurs régiments, et, comme je suis constamment attaqué par les aristocrates et les factieux, je ne puis dire auquel des deux partis nous devons attribuer les insurrections. Notre espoir de salut est placé dans la garde nationale. Nous avons plus d'un million de citoyens armés remplis de patriotisme. Mon influence sur eux est aussi grande que si j'avais accepté le commandement en chef. Je m'attache à établir une subordination légale, ce qui déplaît aux frénétiques partisans de la licence et m'a fait dernièrement perdre de ma faveur auprès

(i) Cf. dans les Mémoires, une lettre de La Fayette, en date d'août 1702.

(2) Cf. la Dix-hiiUicmc note du comte de Mirabeau pour la Cour, en date du 17 août 17Q0 [Correspondance, t. II, p. 136 à ijg). Mirabeau y recommande de << contreminer dans l'opinion M. de La Fayette, aussi insensiblement que possible, puisque l'on se fait si i,'ratuitement et si pcrilleusemeni son auxiliaire. »

(3) Le 18 août 1790, le comte de La Marck écrivait h Mirabeau : <■ Par un billet mesuré, La Fayette m'a demandé hier un rendez-vous pour ce matin, et je l'attends. Venez ce soir à huit heures, et vous saurez comment ce rendez-vous se sera passé. » (Correspondance, t. II, p. 140.)

(4) Cf. Correspondance entre Mirabeau et La Marck, t. Il, p. 141.

Page 1