PROCLAMATION DE LA FAYETTE A SON ARMÉE
VOUS n'attaquiez qu'avec la presque certitude du succès. Peutêtre serez-vous mieux instruit que ne l'a été le ministre des affaires étrangères des mouvements de Brabant? Peut-être votre nom réveillera-t-il dans le cœur du peuple l'amour de la liberté? Mais, à moins de preuves certaines de la disposition des Belges à secouer le joug autrichien, je ne vous demande plus de rien hasarder, car un second échec serait tout ce qu'il aurait de pire. Ainsi, mon cher général, ne suivez l'instruction que je vous ai envoyée qu'avec la plus grande espérance de succès (i).
Il ne s'agissait donc plus d'envahir les Pays-Bas, puisqu'on s'était mépris sur les sentiments des Belges, mais de manœuvrer avec prudence. Ces nouvelles instructions n^étaient pas encore parvenues à La Fayette quand, le i" mai, il adressa à son armée en marche une proclamation à la fois militaire et politique. Aux soldats de la patrie, il déclarait que « dans cette guerre, devenue un combat à mort entre nos principes et les prétentions des despotes, il s'agit des droits de chaque citoyen et du salut de tous. » Et aux soldats de la liberté, il disait :
Soyez patients, infatigables. Votre général doit prévoir, ordonner, et vous, obéir. Soyez généreux, respectez l'ennemi désarmé; des troupes qui feraient toujours quartier et n'en recevraient jamais seraient invincibles. Soyez désintéressés; que l'idée honteuse du pillage ne vienne jamais souiller la noblesse de nos motifs; soyez humains; faites partout admirer nos sentiments et bénir nos lois; soyez enfin, comme votre général, décidés à voir triompher la liberté ou ne pas lui survivre.
Aux soldats de la Constitution, il donnait l'assurance que, pendant qu'ils allaient défendre la patrie, les discussions intestines ne troubleraient pas leurs foyers et
(i) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre.
que « le Corps législatif et le roi s'uniront intimement dans cet instant décisif pour assurer l'empire de la loi (i) ».
La Fayette se concerta avec le maréchal Luckner et fut chargé d'occuper le camp retranché de Maubeuge. La situation était des plus délicates et des plus précaires. Le 3 mai, le général dénonça au ministre la pénurie et la détresse de son armée, qui l'empêchaient de se porter en avant (2). Le 6, il le prévint qu'il avait occupé la position de Rancennes et placé deux avant-gardes sur le territoire autrichien, une vers Luxembourg et l'autre à Bouvines. Sa deuxième division était autour de Dun et le corps du maréchal de camp Riccé près de Longwy (3). Il ajoutait ces paroles désespérantes : « Je ne puis concevoir comment on a pu déclarer la guerre, en n'étant prêt sur rien. »
Pendant ce temps, Rochambeau, malade, envoyait sa démission et, malgré le refus du roi de l'accepter et la proposition de lui accorder un congé, malgré les supplications de Biron, déclarant que l'armée du Nord était perdue si son chef la quittait, il réclamait un successeur (4). A Liège, les gardes du prince-évêque promenaient dans les rues l'effigie de La Fayette et la sabraient (5).
Le 9 mai 1792, le ministre de la guerre de Grave fut remplacé par le maréchal de camp Joseph Servan. Celui-ci écrivit, le 10, à La Fayette, une lettre particulière, qu'il convient de reproduire ici, parce qu'elle montre les pré-
(i) Cf. Moniteur, t. XII, p. 351.
(2) Orig., Arch. hist. de la guerre, armde du Centre, . (j) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre.
(4) Cf. lettre du ministre de la guerre à Rochambeau, du 2 mai 1792, lettres de Rochambeau, du 4 mai au ministre et du 8 mai à l'Assemblée nationale, et lettre de Biron au ministre, du 8 mai. (Arch. hist. de la guerre, armée du Nord.)
(5) Cf. Chronique de Paris, du 8 mai 1792, n" 150, p. 516.