‹ Le général La Fayette, 1757-1835Chapitre 94 sur 236 · PRÉPARATIFS MILITAIRES 29I · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS MILITAIRES 29I

mée fût campée dans ses positions le i*^"^ mai. En conséquence, il pressait la formation des équipages et demandait l'état des bataillons de volontaires et de ligne et des régiments de troupes à cheval qui en auraient été formés. Il ajoutait :

Je finirai par une observatioa relative aux équipages des officiers. Les sommes allouées par l'Etat sont modiques, sans doute, mais je compte établir, dans l'armée que je commande, une simplicité et une frugalité que les armées de l'ancien régime ne connaissaient pas et qui convient également aux mœurs d'un peuple libre et à la vraie discipline militaire.

Le même jour, il envoya une circulaire aux commissaires ordonnateurs et aux trésoriers militaires (i). Le 18 avril, il adressa une lettre politique à sa femme, où il parlait de la tourbe jacobine, que formaient Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, et déclarait que ses amis et lui serviraient (( quiconque voudra faire le bien, défendre la liberté et l'égalité, maintenir la Constitution, en repoussant tout ce qui tend à la rendre aristocrate ou républicaine. » De son côté, Robespierre demandait, le 20 avril, la suppression des bustes de Bailly et de La Faj^ette, qui se trouvaient à l'Hôtel de Ville, et un autre membre le changement de nom de la rue La Fayette (2). Le 23, la Société des Jacobins projetait d'adresser à l'Assemblée une pétition réclamant la destitution du général (3). Le 25, Brissot affirmait n'avoir eu aucune relation directe ou indirecte avec La Fayette depuis le 23 juin 1 791, et il disait :

Vous qui croyez voir dans La Fayette un nouveau Cromwell, vous ne connaissez ni La Fayette, ni votre siècle, ni le peuple

11) Minute, Arch. hist. de la guerre, armée du Centre. (2) Cf. Aulard, La Société des Jacobins, t. III, p. 515. (?) Cf. Aulard, La Société des Jacobins, t. III, p. ?2j.

français. Cromwell avait du caractère, mais La Fayette n'en a pas : on ne devient pas protecteur sans caractère. Quand même il aurait du caractère, cette Société renferme une foule d'amis de la liberté, qui périraient plutôt que de le soutenir. 5'en fais le premier le serment; ou l'égalité régnera en France, ou je mourrai en combattant (i).

Le 20 avril, la guerre fut déclarée au roi de Bohême et de Hongrie, Le 2 1 , La Fayette se plaignit au ministre de la guerre De Grave que les officiers cherchaient des prétextes pour émigrer et il demanda que l'Assemblée maintînt la plus sévère discipline (2).

La nouvelle de la déclaration de guerre lui parvint le dimanche 22 avril, par un courrier extraordinaire. Aussitôt il ordonna que les troupes l'attendissent dans leurs quartiers ; il s'y rendit avec ses généraux et il apprit aux soldats « que la guerre était décidée contre les ennemis de notre liberté ». Les cris de Vive la nation ! Vive le roi! Vive M. de La Fayette! accueillirent cette nouvelle. Le même jour, le 3" régiment de chasseurs à cheval fit bénir ses étendards, que le maire de la ville, La Payette et les deux frères La Tour-Maubourg présentèrent au grand-vicaire de l'évêque de Metz. Celui-ci prononça un discours politique, où il tonna « contre les anarchistes qui, sous un masque populaire, servent l'aristocratie et détruisent la Constitution, en semant partout la méfiance et le désordre (3). »

Le 24 avril, un aide de camp de Dumouriez lui apporta, vers les cinq heures du soir, les dernières instructions

(i) Cf. Aulard, La Société des Jacobins, t. III, p. 528.— Dans le Patriote français du 14 avril 1792 (n» 978, p. 42o\ Brissot avait proteste- contre l'accusation d'avoir vécu de la table de La Fayette, déclarant qu'il n'avait dîné chez le général que deux ou trois fois en 1789.

(2) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre.

(3) Ces détails sont empruntés à une lettre, datée de Metz, 24 avril 1792, et publiée dans le Journal de Paris, du 29 avril, n" 120, p. 484.

[1792] PROJET d'envahir LE PAYS DE LIÈGE 293

ministérielles. Sur-le-champ les ordres furent expédiés et, le 25, à quatre heures du matin, tout était prêt pour le rassemblement de l'armée. Le même jour, La Fayette prévint le ministre de la guerre que les troupes étaient pleines d'enthousiasme, que ses instructions étaient exécutées, et qu'il serait, le 28, à Givet. Il demanda des éclaircissements sur certains points. « Le pays de Liège, dit-il, n'étant pas terre autrichienne, sur quel pied dois-je m'y annoncer? » Puis, il ajouta, de sa main, le postscriptum suivant :

La question que je vous fais, Monsieur, sur la manière dont je dois envahir le pays de Liège, si nous sommes en état de le faire, porte également sur toute invasion de territoire qui ne se reconnaîtra pas dépendant du roi de Bohême et de Hongrie. Personne ne connaît et n'a plus pratiqué que moi le principe que tout usurpateur de la souveraineté du peuple ne peut être reconnu par des hommes libres, mais la Constitution a décrété les formes de déclaration de guerre au nom de la nation et j'ai besoin que vous me répondiez sur cet objet(i).

Le ministre des affaires étrangères, Dumouriez, répondit, le 28 avril 1792, à La Fayette, qu'il ne devait avoir aucun scrupule à envahir le pays de Liège, et il lui en donnait les raisons :

Nous avons déclaré la guerre au roi de Bohême et de Hongrie ; le général français a droit et il est de son devoir de poursuivre les Autrichiens, partout où il les trouve et partout où on les reçoit, et d'occuper les postes qu'ils occupaient pour la sûreté des opérations militaires. Il n'est tenu, par toutes les lois de la guerre et même par le droit des gens, qu'à observer vis-à-vis des peuples et du souverain que la neutralité la plus exacte, s'ils restent exactement neutres ; mais, dès qu'ils ont admis, sans se plaindre, les Autrichiens, dès qu'ils

(i) Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre.

leur ont donné de gré à gré logement et secours, ils n'ont pas droit de se plaindre de ce que les Français viennent dépister leurs ennemis, et ils leur doivent les mêmes secours et la même neutralité, ou bien ils se déclarent ennemis euxmêmes et doivent, sans aucune difficulté, être traités comme tels(i).

La Fayette jouissait d'une extrême popularité dans son armée; bien qu'il fût sévère sur la discipline, les soldats l'adoraient et disaient : « Hommes et chevaux, nous nous ferions couper en quatre pour lui (2). » Il poussa ses troupes en avant; le 2g, ses patrouilles rencontraient celles de l'ennemi et, le 30, son avant-garde était à Bouvines (3). Cette belle ardeur se calma par la nouvelle de la déroute de Quiévrain et du massacre du maréchal de camp Théobald Dillon et du colonel du génie Berthois, par leurs propres soldats (4). Le 30 avril 1792, le ministre de Grave annonçait, en termes indignés, ces tristes événements à La Fayette. « De telles horreurs, disait-il, sont bien loin des mœurs d'un peuple qui doit aimer la liberté », puis il ajoutait :

Maintenant où il me paraît prouvé que le Brabant n'est rien moins que disposé à l'insurrection, je suis d'avis que

(i) Copie certifiée par Diimouriez, Arch. hist. de la guerre, armée du Centre.

(2) On lit dans le supplément au Journal de Paris, n" 57, 25 avril 1792 : « On écrit de Metz que M. de La Fayette a éprouvé, de la part de la noblesse, des désagréments qui ont mis de son côté le peuple qui la hait et les officiers qu'elle affecte de ne pas recevoir. Il maintient la discipline avec une extrême sévérité et les soldats ne l'en aiment que mieux. Leur expression ordinaire, en parlant de lui. est : « Hommes et chevaux, nous nous ferions couper en quatre pour lui. »...Tous les jours la parade défile en sa présence au son de l'air Ça ira. Les soldats sont enchantés et le peuple, qui s'y trouve toujours en foule, bat la mesure des pieds et des mains. »

(5) Cf. lettre de La Fayette écrite de Givet, le 2 mai, au ministre. (Orig., Arch. hist. de la guerre, armée du Centre.

(4) Cf. A. Chuquet, La première invasion prussienne, p. 46, et Jacques Charavay, Les généraux morts pour la patrie, p. i.

Page 1