‹ Le général Lee;Chapitre 19 sur 20 · DERNIÈRES ANNÉES DE LEE A LEXINGTON. — SA MORT 12 OCTOBRE · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ANNÉES DE LEE A LEXINGTON. — SA MORT 12 OCTOBRE

Dans les dernières années de sa vie, la grandeur et la douceur du caractère de Lee, deux traits si rarement réunis, contribuèrent à former un ensemble d'un charme extraordinaire. Jamais l'amertume ou 1 humiliation de la défaite ne lui arrachèrent un seul mot de colère ou d'impatience en parlant du Nord. Quand, autour de lui, des sentiments de haine se faisaient entendre, il les blâmait sans hésiter, donnant ainsi un exemple de modération et de charité qui trouva, nous l'espérons, de nombreux imitateurs. 11 voulut, par la manière dont il subissait ses infortunes privées , réconcilier les populations du Sud avec la dureté de leur sort. S'il apprenait que quelques jeunes gens projetaient de quitter le pays et de s'établir à l'étranger, il leur rappelait que la vraie manière de prouver leur amour pour le Sud était de rester et d'aider à cicatriser ses plaies saignantes. Le but constant qu'il se proposa fut de calmer et de réconcilier les cœurs ulcérés. C'est sur la jeune génération surtout qu'il fonda ses espérances ; c'est à elle qu'il se voua jusqu'à sa mort, refusant toutes les offres généreuses et les situations splendides qui lui étaient proposées , tant dans différentes

villes des États-Unis qu'en Angleterre et en Irlande. « Je suis profondément reconnaissant, disaît-il, mais je ne puis consentir à abandonner l'État où je suis né, à l'heure de sa plus grande détresse. Je dois souffrir avec lui et partager son sort. »

Quelques mois après la fin de la guerre, le général Lee accepta la présidence du Collège de l'État de Virginie à Lexington. Ce collège, comme du reste tout le pays, avait bien de la peine à se relever de ses désastres. Les administrateurs de Washington Collège (c'est le nom que portait le collège de Lexington) songèrent à offrir au général Lee la présidence, espérant ainsi attirer un plus grand nombre d'étudiants et désireux de donner au général un témoignage effectif de leur admiration et de l'affection de son État. La guerre avait englouti la fortune du général Lee et il devenait donc absolument nécessaire, puisqu'il refusait toute offre de secours, qu'il trouvât une occupation qui lui rapportât de quoi vivre.

Lee avait d'abord eu quelques scrupules à accepter, comme le témoigne une très-belle lettre qu'il adressa aux administrateurs, au mois d'août 1865. Il ne se croyait plus en état d'instruire la jeunesse, ou de faire autre chose que d'exercer une surveillance générale ou disciplinaire. Mais l'objection la plus grave pouvait venir, selon lui, de ce qu'étant exclu de l'amnistie du 29 mai précédent, le choix qu'on ferait de lui pour diriger le collège, pourrait faire rejaillir sur cet établissement les sentiments d'hostilité dont lui-même était l'objet.

(( Il est surtout, disait-il, du devoir de ceux qui sont chargés de l'instruction de la jeunesse, de donner l'exemple de la soumission aux autorités constituées. Il me serait donc extrêmement pénible d'attirer sur le collège la moindre défaveur. » Il terminait en déclarant qu'il était aux ordres des administrateurs si ses scrupules leur paraissaient non fondés ou exagérés.

Le 1er octobre il entra en fonctions. Son nouveau poste netait pas une sinécure, et ce n'est pas encore là qu'il devait trouver le calme et le repos dont son esprit et son corps avaient si grand besoin. La guerre avait ruiné le Collège. Sa bibliothèque pillée, l'édifice abîmé, tous les professeurs dispersés, les fonds alloués réduits à rien ; tout était à refaire. Lee se dévoua corps et âme à cette nouvelle tâche. L'illustration de son nom attira des sympathies de toutes les parties du monde, et les étudiants affluèrent en foule, tellement qu'en 1870 leur nombre avait atteint le chiffre de plus de 500.

Malgré les offres les plus séduisantes qui lui furent faites (par exemple, celles d'une Compagnie manufacturière de New York qui lui assurait 250,000 francs par an de traitement fixe, s'il consentait à être son président), sa réponse invariable était toujours : « Mes devoirs au Collège prennent tout mon temps, et je ne puis consentir à recevoir un traitement là où je ne ferais rien. » Il avait 25,000 francs à Washington Collège et le logement.

Il s'était donné une mission, celle de relever le Collège, de donnera la jeunesse qui l'entourait, des leçons de religion, de moralité et d'obéissance, et, par l'entremise de ses jeunes élèves, de réagir contre les tendances démoralisantes du siècle. Cette mission fut noblement remplie. Il se fit adorer de toute cette jeunesse, et il avait fini par donner insensiblement à tout l'établissement l'empreinte de son caractère personnel.

Il était bien rare qu'il s'adressât officiellement aux étudiants. Dans ces occasions paraissait ce que les élèves appelaient « un de ses ordres du jour », et l'appel de leur président bien-aimé était toujours écouté. Nous en offrons ici un échantillon :

« Collège de Washington, '26 novembre 1866.

(( La Faculté désire appeler l'attention des étudiants sur les désordres qui ont troublé les rues de Lexington dans les nuits du vendredi et du samedi. Ils n'ont pu, la Faculté le pense du moins, faire plaisir à personne ; encore moins sont-ils susceptibles d'excuse. Ces désordres sont, dit-on, le fait d'étudiants de ce Collège, dans l'intention de troubler le repos et la paix d'une ville où toutes les portes leur sont toujours ouvertes, et dont les habitanls font tout ce qu'ils peuvent pour contribuer à leur bienêtre et à leurs plaisirs.

« Il est inutile d'insister sur le peu de bienséance d'une pareille conduite , causée probablement par un excès de légèreté et un manque de réflexion. La Faculté fait donc appel à l'honneur des étudiants et à leur propre dignité, pour que pareil fait ne se renouvelle pas, avec la ferme confiance que les égards qu'ils se doivent à euxmêmes, à leurs parents et à l'institution dont ils font partie, leur apprendront plus effectivement qu'autre chose la conduite que doit toujours tenir un galant homme.

« Le Président de Washington Collège, « R. E. Lee. »

Il se livra à ce travail de réorganisation comme si jamais il n'avait eu d'autre, ambition. « Je suis charmé de mes devoirs civils, » écrivait-il. Cette nouvelle vie était du moins un soulagement et un adoucissement aux cruels souvenirs du passé. Ce Collège qu'il avait trouvé pauvre, désorganisé, abandonné, ruiné, il le laissa riche, prospère et regorgeant d'étudiants.

Lee ne parut en public que deux ou trois fois pendant

cette dernière période de sa vie. Le Congrès, à Washington, avait nommé un « comité de reconstruction » , pour s'enquérir de la condition des affaires dans le Sud. L'exchef confédéré fut cité comme témoin. L'étonnement qu'inspirent le nombre et la nature des questions qui lui furent adressées, ne le cède qu'à notre admiration pour la patience vraiment extraordinaire dont fit preuve le général. Non-seulement le comité voulut savoir les opinions des populations du Sud à tous les points de vue sociaux et politiques possibles, mais on chercha aussi à faire développer par le général ses idées sur l'état actuel, les capacités intellectuelles et l'avenir probable de la race noire.

Le calme, la dignité, le bon sens, la franchise des répliques du général font ressortir d'une manière plus éclatante le manque de tact et l'inconvenance de quelques-uns des interrogatoires.

Il ne chercha en aucune manière à atténuer sa part de responsabilité dans la guerre, ou à cacher ses vrais sentiments, se tenant cependant sur une réserve bien naturelle.

Quand le président du comité lui demanda s'il croyait que, dans le cas d'une guerre entre les États-Unis et une puissance étrangère, la Virginie profiterait de l'occasion pour se soulever de nouveau, Lee répliqua : « Je ne puis répondre sur ce point avec certitude ; je ne sais jusqu'à quel point elle se laisserait entraîner par ses sentiments. Je n'ai rien pour baser mon opinion : autant que je puis le supposer, personne n'y songe en ce moment; quant à l'avenir, je ne saurais le dire. »

« N'entendez-vous pas souvent, continua le président, parmi les sécessionnistes que vous fréquentez, exprimer l'espoir qu'une guerre avec l'étranger éclatera bientôt?

« Je ne puis dire avoir entendu parler ainsi. Au contraire, j'ai entendu des personnes — je ne sais si ce sont

celles que vous qualifiez de sécessionnistes ou non, je veux dire celles avec lesquelles je vis en Virginie — exprimer l'espoir que ce pays ne sera pas entraîné à faire la guerre.»

Puis, quand on lui demanda si en cas d'une guerre il se joindrait à l'étranger contre le gouvernement des États- Unis, sa réponse fut : « Je ne me sens pas disposé à le faire aujourd'hui, et je ne l'ai jamais été dans le passé. »

a Pourrait-on, » pour citer une autre question adressée par le président, « trouver dans votre voisinage, en Virginie, un jury équitablement choisi, qui trouverait Jefferson Davis coupable du crime de haute trahison pour avoir fait la guerre contre les États-Unis?

— Je crois qu'il est probable qu'on ne le regarderait pas comme ayant trahi.

— Mais alors, comment le jury envisagerait-il l'action de Davis? Comment le jury l'excuserait-il ou le justifierait-il en son âme et conscience?

— Autant que je puis le dire, dans le Sud on a jugé que chaque État en se retirant de l'Union entraînait avec lui tous les citoyens de cet État, l'État étant responsable , et non les individus ; — que l'acte de sécession ainsi que toutes les autres ordonnances de l'État qui amenèrent les hostilités entre l'État et le gouvernement central, autorisaient les citoyens à porter les armes contre les États-Unis. Le sentiment général serait de regarder Faction de l'État comme légitime. Les citoyens croyaient qu'ils faisaient simplement usage des droits qu'ils s'étaient réservés par l'acte d'Union.

— Et vous, général, quelle était votre manière de voir, à moins qu'il ne vous soit désagréable de me répondre ?

— J'envisageais la question de la même manière. Ames yeux, l'action de la Virginie en se retirant de l'Union m'entraînait comme citoyen de Virginie; ses lois et ses actes étaient obligatoires pour moi. »

Par suite, d'une allusion faite par le président, Lee ob-

serva : « Il est possible que j'aie dit ou cru que l'attitude hostile que les deux portions du pays avaient prise l'une vis-à-vis de l'autre, était l'œuvre de manœuvres politiques; et que les grandes masses du pays, si elles eussent bien compris le fond de la question, auraient évité le piège... A cette époque, mon opinion personnelle était qu'il n'y avait aucune nécessité pour un appel aux armes, et que la guerre n'aurait pas eu lieu si, de part et d'autre, on eût fait preuve de patience et de sagesse. *

Le président continua : « Avez-vous prêté au gouvernement confédéré un serment de fidélité? Vous êtes libre de ne pas répondre, si vous le préférez. »

Lee sans hésiter répondit : « Je ne me rappelle pas l avoir tait. Il est cependant possible que j'aie prêté serment quand je fus nommé général. J'oublie si cette formalité était exigée. Si elle l'était, j'ai du la remplir, ou si on m'eût demandé de prêter ce serment, je l'eusse fait : mais je ne me rappelle pas si cela a eu lieu ou non. »

Après avoir lu cette réponse si franche et si hère , on pourra se faire une idée de ce que dut coûter à Lee la demande de pardon qu'il transmit au gouvernement des États-Unis. Cette démarche a été jugée de bien des manières différentes, et pour beaucoup de ses admirateurs dans le Sud elle reste un sujet d'amers regrets. Quelle plus belle preuve pouvait-il cependant donner de grandeur d'âme? Qu'avait-il à gagner personnellement à obtenir son pardon? Le succès de sa démarche ou sa non-réussite lui étaient parfaitement indifférents. Pour une âme aussi fîère et aussi convaincue de la justice de la cause pour laquelle il avait combattu, quel plus cruel supplice que de se présenter pour ainsi dire la corde au cou? Il se soumit cependant à cette dernière humiliation, soutenu par ce sentiment du devoir qui jusqu'à la fin le maîtrisa, le domina, le guida en tout. Il sentait l'importance immense qu'aurait l'exemple qu'il donnerait. Tous ses anciens sol-

dats et des milliers de citoyens étaient, aux termes des nouvelles lois, forcés de demander l'amnistie, et s'ils ne l'obtenaient pas, ils perdaient leurs droits civils. Des milliers de braves militaires, pour ne pas laisser leurs familles mourir de faim, s'étaient vus réduits par la dure nécessité à embrasser ce douloureux parti. Lee pensait que son devoir à l'égard de ses anciens compagnons d'armes exigeait que lui aussi bût la coupe jusqu'à la lie. Ayant eu sa part de leur gloire, il devait prendre sa part de leur humiliation.

Ce trait dans la vie du chef sudiste est presque trop beau. Du reste, ce pardon lui fut refusé.

Sa douceur inaltérable, l'absence de toute rancune, de tout sentiment d'amertume bien naturel chez un vaincu, l'élevaient à cent coudées au-dessus des préjugés et des haines du jour, pour donner en sa personne à ceux qui l'approchaient, un exemple vivant de charité chrétienne. S'il voulait qu'on restât fidèle aux vieilles traditions du Sud pour tout ce qui touchait à l'honneur, à la vertu, à l'hospitalité, il s'efforçait cependant de déraciner ces haines locales, ces rivalités provinciales qui ne menaient qu'à la ruine.

A une mère qui lui menait ses deux fils et exprimait sa haine pour le Nord : « N'élevez pas vos enfants, madame, à détester le gouvernement des États-Unis, dit-il. Rappelez-vous que nous ne sommes qu'un pays maintenant. Renoncez à toutes ces haines locales et faites de vos fils des Américains. »

Mais voici un trait vraiment charmant qui peindra toute sa bonté. Un de ses amis, passant devant la porte du jardin de Lee, le trouva causant avec un homme pauvrement vêtu, auquel il venait de donner quelque chose et qui paraissait très-heureux de l'accueil courtois du général. Un instant après, il salua et s'éloigna. « C'est un de nos vieux soldats dans le besoin, » expliqua le général Lee. Natu-

rellement l'ami pensa qu'il s'agissait de quelque vétéran confédéré, quand Lee, baissant la voix, ajouta : « 11 n'était pas de notre côté, mais cela n'y fait rien. »

Pendant la guerre, le côté religieux de son caractère ne s'était pas révélé au même degré que celui du général Jackson. Mais dans sa retraite, loin du monde, au milieu de ses méditations sur les souffrances de sa patrie, pour lesquelles il ne pouvait plus rien, il est bien naturel que ce trait distinctif de son àme se soit de plus en plus affirmé. Sentant encore plus profondément l'impuissance de l'homme à remédier au mal, est-il étonnant qu'il ait de plus en plus tourné ses regards vers Dieu? Quoiqu'il fut profondément chrétien, sa piété n'avait rien d'étroit. Une fois qu'on le questionnait d'une manière assez pressante sur ce qu'il pensait de la succession apostolique, il répondit simplement : « Je ne me suis jamais soucié de penser à ces questions, j'ai cherché simplement à être chrétien. »

Un jour, dans une revue près de Winchester, passant devant l'aumônier, il souleva son chapeau , en disant : « Je salue l'Église de Dieu ! » Près de Petersburg, on le vit humblement agenouillé un peu à l'écart de la grande route sur laquelle à ce moment défilait son aimée. Dans son invasion de la Pennsylvanie, certaines influences auraient voulu pousser Lee à user de représailles et à agir comme les Fédéraux avaient agi en Virginie. « Non, répondit-il, si je le permettais, je ne pourrais demander à Dieu de bénir nos armes. »

Après sa mort, une Bible bien usée fut trouvée dans sa chambre. Elle portait à la première page ces mots : « R. E. Lee, lieutenant- colonel. Armée des États-Unis. » Ainsi, depuis des années, au Mexique et dans les prairies de l'Ouest, ce grand homme de bien avait cherché à régler sa vie selon les préceptes de l'Évangile.

On le félicitait sur le degré de prospérité dont jouissait

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le collège sous sa direction. « Ce serait pour moi une amère déception, dit-il, si je n'atteignais pas le but principal que je me suis proposé en venant ici, et si les jeunes gens dont j'ai charge ne devenaient pas de vrais chrétiens ! »

Les pauvres elles nécessiteux n'étaient jamais oubliés. Il donnait beaucoup — c'est-à-dire beaucoup pour ses trèsmodestes ressources, car les vastes propriétés qu'il possédait avant la guerre avaient été confisquées. A ce propos, il convient de citer un fragment de lettre qu'il écrivait à un ami qui avait bien voulu s'intéresser pour obtenir que Ton rendît à la femme du général Lee les souvenirs et objets précieux qui avaient appartenu à Washington et qu'elle tenait de son père. Ces objets avaient été enlevés par les Fédéraux d'Arlington, résidence de Lee avant la guerre.

« Lexington, 12 février 1869.

... (( Madame Lee s'est décidée à suivre votre conseil et à s'adresser au président Johnson pour obtenir la restitution des objets précieux d'Arlington, déposés aujourd'hui dans le Patent Office à Washington. D'après ce que j'ai appris, un grand nombre d'objets ayant appartenu jadis au général Washington et légués depuis à ma femme par son père, tels que livres , meubles, armes, argenterie, etc., etc., ont été enlevés par des particuliers et sont dispersés de tous côtés. J'espère que leurs nouveaux possesseurs savent les apprécier et qu'ils se proposeront comme exemple la vie de leur premier propriétaire, dont la conduite doit parfois leur revenir à la mémoire en contemplant ces silencieux souvenirs. De cette façon, leur influence aura encore été bienfaisante pour le pays. »

Le Congrès s'opposa à ce que cette restitution fût faite.

Lee respectait toutes les formes que pouvait prendre le sentiment religieux. Pendant les derniers jours de la douloureuse lutte sous Petérsburg, un soldat Israélite fit parvenir au général une pétition demandant la permission d'aller à Richmond faire ses pâques. Son capitaine avait écrit en marge une note assez vive et défavorable à la demande. Lee refusa, en effet, d'accorder la permission, mais en motivant son refus en quelques lignes courtoises sur ce que la situation militaire était trop critique pour qu'il pût accéder à un désir en lui-même légitime et louable. 11 ajouta sous la note du capitaine ces mots : « Il nous faut toujours être charitables pour ceux dont la religion diffère de la nôtre et aider, autant que nous pouvons, chacun à remplir les devoirs que lui impose sa foi. »

La dernière chose qu'il fit fut d'assister au comité paroissial, tenu dans l'église de Lexington, et sa dernière action fut une charité.

Nous arrivons au terme de cette noble vie occupée de nobles pensées et consacrée à de bonnes actions. La mort le trouva préparé. Le 28 septembre 1870, après une journée fatigante passée à son bureau, le général Lee présida le comité paroissial de l'église épiscopale. 0 rentra ensuite chez lui prendre le thé. Madame Lee trouvant qu'il avait l'air &lacé, le lui dit. « Merci, répondit-il, je suis chaudement vêtu ! » Ce furent les derniers mots qu'il prononça distinctement. Au moment de s'asseoir, il ouvrit les lèvres pour dire les grâces, habitude à laquelle il n'avait jamais manqué, même sous la tente, mais aucun son n'en sortit. Un instant après il retombait sur sa chaise, frappé de paralysie.

Le bruit de ce malheur se répandit aussitôt. Pendant ces jours d'angoisses, toutes les contrées du Sud attendirent avidement des nouvelles de l'illustre malade. Son état d'insensibilité durait toujours. A certains intervalles on l'entendit murmurer indistinctement des paroles de guerre et

de combats. Une fois il dit de manière à être compris : « Pliez ma tente ! Envoyez chercher Hill ! »

Sa santé avait toujours été si parfaite et il était encore si vigoureux, que les médecins ne désespérèrent pas d'abord. Mais ce qu'ils ignoraient alors, sa famille le savait. Son cœur, accablé sous le poids des épreuves de son pays, avait fini par se briser. La congestion cérébrale n'était qu'un symptôme de la maladie morale qui le minait lentement. Chaque courrier lui apportait les appels les plus touchants de la part de ses anciens soldats et de leurs familles qui se mouraient de faim. Ces souffrances qu'il ne pouvait soulager le mettaient à la torture. D'année en année s'éloignait toute espérance de voir revenir des jours de paix complète et de tranquillité prospère. Cette angoisse, longtemps cachée, même aux siens, avait fini par briser les ressorts de cette vigoureuse organisation.

Il resta dans cet état d'insensibilité jusqu'au 12 octobre, quand, à neuf heures du matin, entouré de sa famille, il rendit sa belle âme à son Créateur. Il était dans sa soixantequatrième année.

Le deuil dans le Sud fut universel. Partout la dépêche annonçant la mort du grand Yirginien tomba comme un glas funèbre sur des milliers de cœurs. Le son lugubre des cloches, le drapeau virginien à mi-mât, les réunions de citoyens en deuil encombrant les églises pour célébrer un service funèbre en honneur du héros mort, les adresses à sa famille, témoignèrent du sentiment profond qui animait le Sud dans cette grande perte. La Chambre législative de Virginie s'ajourna. On voulut faire à l'illustre défunt des funérailles publiques et enterrer son corps à Piichmond. Mais les siens préférèrent le garder auprès d'eux. Il repose dans la chapelle du collège. Selon son désir, aucun discours ne fut prononcé sur sa tombe, et l'on se borna à lire l'admirable service des morts de l'Église anglicane.

Là, dans cette belle vallée de Virginie, dort cette grande victime de la plus terrible guerre civile des temps modernes.

Un sentiment de profonde tristesse envahit le cœur en voyant cette belle existence fournir un nouvel exemple de cette loi fatale qui fait qu'entre deux causes également justifiables, celle qui triomphe est celle qui a pu disposer de plus d'argent et sacrifier sans faiblir le plus grand nombre de vies. Et ce sont toujours les consciences les plus pures, les vies irréprochables, les vertus les plus élevées qui, jetées en pâture à la médiocrité, tombent victimes de la force brutale et de la stupide puissance du nombre !

Mais inclinons-nous devant ce mystère, un de plus à ajouter à ceux qui nous environnent. Dans sa sagesse impénétrable, le Créateur a voulu que rien ici-bas ne fût parfait , et puisque les belles âmes qu'iï nous prête pour notre enseignement acceptent sans murmurer la défaite et l'humiliation comme couronnement de leur vie, soumettons-nous à notre tour et ne cherchons pas à sonder l'insondable.

Lee lui-même n'avait-il pas écrit : « Je m'incline avec résignation devant la volonté de Dieu tout-puissant, dont l'omniscience ne peut se tromper, dont la tendresse infinie ne peut vouloir notre malheur, et qui sait non-seulement les épreuves qui sont bonnes pour nous, mais aussi le moment où il vaut mieux que nous les subissions ! »

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