‹ Le général Lee;Chapitre 18 sur 20 · GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL

(( J'ai reçu votre mot d'aujourd'hui. Quoique je ne partage pas votre opinion quant à l'inutilité de toute résistance ultérieure de l'armée de Nord-Virginie, je suis de votre avis pour ce qui est d'une effusion inutile de sang. Avant donc de prendre en considération votre proposition, je vous demande quelles sont les conditions de capitulation que vous offririez.

a Votre obéissant serviteur,

a R. E. Lee,

« Commandant les forces confédérées. »

Dans l'intervalle de ces deux lettres, Lee avait par une marche de nuit mis une longue distance entre lui et ses ennemis. Le général Grant répondit à cette missive :

« 8 avril 1865.

(( Général,

« Votre billet d'hier soir en réponse au mien de la môme date, me demandant à quelles conditions j'accepterais la capitulation de l'armée de Nord-Virginie, vient de me parvenir. En réponse, je vous dirai que mon seul désir étant d'arriver à faire la paix, je n'insisterai que sur une condition , à savoir , que les officiers et soldats ne pourront en aucun cas porter de nouveau les armes contre le gouvernement des États-Unis tant qu'ils resteront prisonniers sur parole. Je vous rencontrerai à l'endroit choisi par vous, ou je désignerai des officiers pour se réunir à des officiers que vous nommerez à cet effet, afin d'arrêter définitivement les conditions de la capitulation de l'armée de Nord-Virginie.

« Très-respectueusement votre obéissant serviteur,

« U. S. Grant. »

« Au général R. E. Lee. »

Mais les Confédérés n'avaient pas perdu leur temps. Le 8 au soir, ils entraient à Appomattox Court House. Lynchburg n'était plus qu'à 38 kilomètres. On ne s'était presque pas battu ce jour-là. L'ennemi ne s'était pas montré, et les Confédérés commençaient à espérer qu'après tout ils arriveraient à Lynchburg. La ligne de retraite suivait l'étroite langue de terre qui s'étendait entre le James et l'Appomattox. Voici la réponse que Lee fit à la lettre précédente :

« 8 avril 1865.

(( Général,

« J'ai reçu tard la lettre d'aujourd'hui. Dans celle que je vous ai écrite hier, je n'ai pas eu l'intention de vous proposer la reddition de l'armée de Nord-Virginie, mais de vous demander quelles seraient les conditions que vous offririez. A vrai dire, je ne pense pas que la situation soit assez désespérée pour amener une capitulation ; mais comme le rétablissement de la paix doit être notre unique but à tous, je désire savoir si les conditions que vous poseriez, hâteraient sa conclusion. Je ne puis donc m'aboucher avec vous au sujet de la capitulation de l'armée de Nord- Virginie ; mais en tant que votre proposition touche les forces confédérées sous mes ordres, et peut aboutir à la paix, je serais aise de vous trouver demain, à dix heures du matin, sur l'ancienne grande route de Richmond, entre les avant-postes des deux armées.

« Votre obéissant serviteur,

« R. E. Lee. »

A cette lettre, le général Grant répondit le lendemain matin :

« 9 avril 1865.

(( Général,

« Votre envoi d'hier m'est parvenu. Je ne suis pas autorisé à traiter de la paix. L'entrevue que vous me proposez pour ce matin à dix heures n'aurait donc aucun résultat. Comme vous cependant, général, j'éprouve un vif désir

SA \IE ET SES CAMPAGNES

de voir la paix se rétablir, et le Nord entier est animé des mêmes sentiments. Les conditions auxquelles la paix est possible sont bien connues. Si le Sud met bas les armes, il hâtera la réalisation de ce désir, épargnera des milliers de vies et sauvera des millions non encore engloutis. C'est avec l'espérance sincère que toutes nos difficultés seront arrangées sans le sacrifice d'une seule autre vie que je me dis votre bien respectueux serviteur,

« U. S. Grant. »

Cette réponse ne parvint jamais au général Lee. Sur ces entrefaites, la cavalerie de Sheridan était arrivée le 8 au soir à la station Appomattox, sur le chemin de fer qui mène à Lynchburg, à 8 kilomètres au delà du Court House, barrant ainsi la seule voie qui restât ouverte aux Confédérés. Après s'être emparé de quatre trains chargés de provisions venant de Lynchburg à destination de l'armée de Lee, il se planta sur la ligne de marche des Confédérés, décidé à s'y maintenir, et bien assuré qu'au matin il serait rejoint par l'armée du James, tandis que l'armée du Potomac presserait par derrière les forces sudistes. Un feu de mousqueterie assez vif aux avant-postes annonça aux vétérans de Lee qu'ils étaient cernés de tous côtés.

Ce soir même fut tenu autour d'un feu de bivouac, dans les bois, le dernier conseil de guerre de l'armée de Virginie. Étaient présents les généraux Lee, Longstreet, Gordon et Fitz-Lee. Le commandant en chef leur exposa la situation et leur communiqua sa correspondance avec le général Grant. A la suite d'une courte conversation, il fut résolu que le lendemain matin l'armée entière se porterait en avant : que si elle ne trouvait devant elle que la cavalerie de Sheridan, elle la balayerait et poursuivrait sa marche sur Lynchburg ; que si au contraire on rencontrait des masses imposantes d'infanterie ennemie au delà

LE GÉMIiÀL LEE.

du Court House, il faudrait renoncer à tenter l'impossible et qu'un parlementaire irait demander au général Grant d'accorder une entrevue afin de convenir des conditions auxquelles l'armée du Sud mettrait bas les armes.

Bien à contre-cœur, Lee dut approuver cet arrangement. Peu après les généraux se séparèrent, chaque divisionnaire saluant le général en chef, qui de son côté leur rendit leur salut avec une grave courtoisie, puis chacun se rendit à son poste.

Dès trois heures du matin, Lee fit demander à Gordon, qui commandait l'avant-garde, quelles probabilités il y avait que son attaque réussirait : « Dites au général Lee, répondit Gordon, que mon corps est réduit à zéro , et qu'à moins que Longstreet ne puisse me soutenir vigoureusement, je ne crois pas que nous soyons en état de rien faire. » Quand ce rapport fut remis à Lee, pour la première fois des paroles de découragement sortirent de ses lèvres. « Il n'y a donc plus qu'avoir le général Grant, dit-il après un moment de silence, et j'aimerais mieux mourir de mille morts! » Son état-major s'était réuni autour de lui. Un de ses officiers lui fit cette observation : « Mais que dira-t-on si nous nous rendons tant qu'il y a une possibilité de nous tirer d'ici? On ne le comprendra pas. » « Là n'est pas la question, répliqua Lee. Il s'agit seulement de savoir si c'est ce que nous devons faire ; si c'est notre devoir, j'en prends la responsabilité. »

Une expression de calme confiance, de sérénité presque joyeuse avait fait place, chez le général, aune profonde tristesse. La pensée d'avoir à capituler lui était plus amère que la mort. Au moment de quitter sa tente les acclamations de ses soldats: Voilà V Oncle Robert! se firent entendre. Se tournant vers un de ses officiers, il lui dit de sa voix si forte et en même temps si douce : « Combien il me serait facile d'en avoir fini et d'être en paix! Je n'aurais qu'à passer devant mes hommes, à me mettre à leur tête, et tout serait

terminé. » Puis après un instant de silence, avec un grand soupir, il ajouta : « Mais il est de notre devoir de vivre. Que deviendraient les femmes et les enfants du Sud, si nous n'étions plus là pour les protéger? »

Le moment était -enfin venu qui devait décider si la retraite était encore possible. C'est au général Gordon, qui s'était beaucoup distingué dans les dernières opérations militaires, qu'échut le commandement de la colonne d'attaque. L'armée confédérée ne comptait plus que 8,000 hommes armés de fusils. Les 2,000 hommes de Gordon formaient l'avant-garde. Les débris de divers corps sous Longstreet étaient à l'arrière. Entre les deux avait pris place ce qui restait du train des équipages, mêlé à quelques milliers de traînards sans armes pouvant à peine se soutenir, tant la faim et le froid les avaient affaiblis. La cavalerie, au nombre de 2,000 sabres, montée sur des chevaux maigres et efflanqués, était hors d'état de rendre service. Telle était l'armée qui s'apprêtait à percer les lignes du général Sheridan.

Se portant au delà d'Appom,atlox Court House, Gordon attaqua l'ennemi vivement, soutenu par la cavalerie de Fitz-Lee et par l'artillerie du colonel Carter. L'élan de ses soldats fut tel, qu'il poussa devant lui les troupes fédérales sur un espace de près de deux kilomètres. Mais là il se trouva en face d'une masse compacte d'infanterie, évaluée au dire des of/lciers fédéraux eux-mêmes à 80,000 hommes! N'ayant derrière lui en tout que 5,000 baïonnettes, il n'y avait pas possibilité d'avancer. Déjà la masse fédérale s'ébranlait pour se ruer sur lui, quand l'arrivée d'un parlementaire épargna un carnage désormais inutile. Le général Lee s'étant rendu compte de l'état absolument désespéré où il se trouvait, avait dépêché un parlementaire au général Grant pour demander à traiter. C'est cet incident qui avait arrêté le mouvement offensif des Fédéraux. Grant accordait l'entrevue demandée.

Les deux armées restèrent l'arme au bras l'une en face de l'autre pendant la rencontre des deux chefs, qui eut lieu dans une ferme près du Court House. Le général Lee avait avec lui le colonel Marshall, de son état-major; quelques officiers fédéraux accompagnaient le général Grant. Ce dernier fut d'une parfaite courtoisie. Lee resta impassible. Les fatigues de ces jours derniers avaient seules laissé des traces sur ses traits amaigris. La taille droite, le regard ferme, la tenue digne et polie, Lee se borna à traiter l'affaire pour laquelle ils étaient réunis. Assis à une petite table en bois blanc, les deux généraux dressèrent et échangèrent les deux actes suivants :

« Appomattox Court House, 9 avril 1805.

« Au général R. E. Lee, « Commandant en chef des armées des États confédérés.

« Selon le contenu de ma lettre du 8 avril, je consens à accepter la capitulation de l'armée de Nord-Virginie aux conditions ci-dessous désignées.

« Les rôles de tous les officiers et soldats devront être faits en double : une copie devra en être remise à tel officier que je désignerai, l'autre restera entre les mains d'officiers de votre choix.

« Chaque officier donnera sa parole de ne pas porter les armes conîre le gouvernement des États-Unis tant qu'il n'aura pas été échangé ; chaque colonel ou capitaine devra signer un engagement semblable pour les hommes sous ses ordres.

(( Toutes les armes, bouches à feu et objets appartenant au gouvernement confédéré devront être parqués et empilés, pour être ensuite remis aux officiers que je désignerai.

SI VIE ET SES CAMPAGNES

(( Sont exceptés de la disposition précédente les armes, chevaux et effets qui appartiennent en propre à chaque officier.

« Ces conditions remplies, officiers et soldats auront la permission de se retirer chez eux, sans avoir à craindre d'être poursuivis par les autorités des États-Unis, tant qu'ils observeront leur parole et obéiront aux lois du pays qu'ils habitent.

« Très-respectueusement votre serviteur,

« U. S. Grant, lieutenant général. »

« Quartier général de l'armée de Nord-Virginie, 9 avril 1865.

« Au général Grant,

« Commandant en chef des armées des États-Unis.

« Général, j'ai reçu votre lettre de la date ci-dessus, avec les conditions auxquelles vous me proposez d'accepter la reddition de l'armée de Nord-Virginie. Comme elles sont, en définitive, identiques à celles contenues dans votre lettre du 8, je les accepte. Je désignerai les officiers chargés de mon côté d'exécuter les clauses de cette convention.

m Très-respectueusement votre obéissant serviteur, « R. E. Lee, général. »

L'entrevue terminée, les deux généraux se saluèrent. Lee, remontant sur son coursier gris, rentra à son quartier général. L'émotion des Confédérés en revoyant leur chef adoré et en apprenant ce qui venait de se passer, ne se peut décrire. Rompant les rangs, les soldats se jetèrent

au-devant de lui, cherchant à lui prendre la main, appelant sur sa tête les bénédictions du Très-Haut, et demandant au ciel, les larmes aux yeux, de le soutenir dans cette dernière épreuve. « Que Dieu vous vienne en aide, général! » entendait-on de tous côtés. Celte ovation si spontanée toucha Lee profondément. Les yeux humides d'émotion, il jeta sur ses hommes un regard de fierté inexprimable, et d'une voix tremblante il leur dit : « Mes amis, nous avons combattu ensemble toute cette guerre. J'ai fait pour vous de mon mieux. Mon cœur est trop plein pour en dire plus ! »

Les vainqueurs se montrèrent magnanimes. Ils s'abstinrent de tout ce qui aurait pu paraître une insulte aux vaincus. D'abondantes distributions de vivres furent faites aux prisonniers mourant de faim.

Le lendemain de la capitulation, Lee adressa à ses héroïques soldats un dernier ordre du jour, l'adieu suprême du chef confédéré.

« Quartier général de l'armée de Nord-Virginie , 10 avril 1865.

(( Après avoir lutté quatre ans avec un courage et une fermeté au-dessus de tout éloge, l'armée de Nord-Virginie a dû céder à la supériorité du nombre et des ressources.

« Je n'ai pas besoin de dire aux survivants de tant de batailles acharnées, restés fidèles à leur poste jusqu'à la fin, que ce n'est pas parce que ma foi en eux était ébranlée que je me suis soumis à la dure nécessité. Convaincu que leur bravoure et leur dévouement n'accompliraient désormais rien qui fût l'équivalent des pertes qu'entraînerait la prolongation de la lutte, j'ai résolu de ne plus sacrifier inutilement la vie d'hommes devenus si chers à leur patrie par le souvenir des services passés.

« Aux termes de la convention, officiers et soldats rentreront dans leurs foyers pour y rester jusqu'à ce qu'ils soient relevés de leur parole.

« Vous emporterez avec vous la satisfaction qu'entraîne toujours le sentiment d'un devoir fidèlement rempli. Je prie Dieu bien sincèrement qu'il veuille dans sa miséricorde étendre sur vous sa protection paternelle et vous combler de ses bontés.

« C'est le cœur rempli d'admiration pour votre constance et votre dévouement à votre patrie, c'est avec un souvenir reconnaissant de votre affection pour moi que je vous fais ici mes adieux affectueux.

a R. E. Lee, général. »

Le 12 avril, l'armée confédérée de Virginie se forma en divisions pour la dernière fois. Dirigés sur un point près d'Appomattox Court House, les soldats prisonniers durent y parquer leur artillerie, empiler leurs fusils, déposer tout leur équipement, et finalement se séparer pour toujours de ces drapeaux qu'ils avaient tant aimés. Sept mille cinq cents hommes mirent bas les armes, mais près de dix-huit mille traînards sans armes profitèrent de la capitulation. Deux mille hommes de cavalerie sous Fitzhugh Lee et Rosser s'étaient échappés avant que les troupes de Sheridan n'eussent fermé toutes les issues. Mais quelques heures plus tard ils se rendirent également. Le général Grant eut la délicatesse de déléguer un de ses généraux pour recevoir les prisonniers. Il s'abstint de paraître à la cérémonie.

Les douloureux détails de la capitulation terminés, le général Lee s'apprêta à rentrer à Richmond comme le dernier de ses soldats, simple prisonnier sur parole. S'arrachant aux manifestations passionnées de ses soldats, il partit dans la direction de Richmond. Pour la dernière

fois ses vétérans le virent sur son fidèle Traveller, qui avait traversé sans égratignures tous les dangers de cette campagne. Son escorte se composait d'un détachement de cavalerie fédérale, précédé par un guidon. Vingt-cinq officiers confédérés l'accompagnaient. Quelques fourgons remplis de bagages et d'effets personnels suivaient, entre autres la petite voiture ouverte dont Lee s'était servi à plusieurs reprises pendant la guerre, quand par suite d'accident ou de maladie il ne pouvait monter à cheval. C'est généralement dans cette petite voiture qu'il mettait de côté ses provisions de chojx pour les blessés.

Tout le long de la route Lee parut bien plus préoccupé du triste état auquel étaient réduits les malheureux habitants que de sa situation personnelle. Il fut extrêmement touché des soins délicats dont l'entourèrent ces pauvres gens, qui lui préparaient des repas chauds et le recevaient avec tous les témoignages de la plus profonde affection. Malgré les offres hospitalières qui lui furent faites, il continua à coucher sur la dure, ne voulant en rien être mieux traité que ses compagnons de route. Même chez son frère, il passa la nuit dans sa petite voiture. Aux approches de Richmond, Lee, devançant son escorte et suivi seulement de quelques officiers, passa le James sur les pontons, le pont ordinaire ayant été incendié lorsque les Confédérés avaient évacué la ville. L'aspect de Richmond était désolant. Une grande partie de la ville basse avait été brûlée le 5 avril, et de tous côtés on ne voyait que des ruines noircies.

Quelques personnes ayant reconnu le général, le bruit de son arrivée se répandit avec rapidité; aussitôt les habitants se portèrent en foule au-devant de lui, l'accueillant avec des acclamations et agitant leurs chapeaux et leurs mouchoirs. Désireux d'éviter toute manifestation publique, l'illustre prisonnier, saluant ses nombreux admirateurs, se déroba autant qu'il put à cette ovation improvisée et

atteignit bientôt la maison où sa famille l'attendait. Les soldats fédéraux, groupés autour de sa porte , lui rendirent les honneurs militaires. Ce ne fut pas sans difficulté qu'il put descendre de cheval, tant l'encombrement était grand, chacun voulant le prendre par la main, entendre sa voix ou toucher sa personne : quelques-uns embrassèrent le fidèle Traveller qui l'avait porté sain et sauf à travers tant de périls. Se hâtant de franchir le seuil de sa maison que l'admiration passionnée de ses concitoyens eut le bon goût de respecter, Lee s'y tint constamment renfermé, ne sortant que la nuit, pour éviter des démonstrations aussi douloureuses qu'inutiles, et qui, de plus, auraient pu attirer la colère des autorités fédérales sur le peuple déjà si éprouvé de Richmond. Sa porte cependant continua à être longtemps assiégée par des curieux et des soldats confédérés rentrant dans leurs foyers et désireux de voir leur général une dernière fois.

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