DIVISION DE MADRID
Ordre du jour.
« Au moment où les régiments qui composent la division de Madrid vont se séparer et franchir les Pyrénées pour rentrer en France, le lieutenant général sent le besoin d'exprimer aux troupes sous ses ordres sa satisfaction de leur bonne conduite pendant leur séjour dans la capitale de l'Espagne et tous ses regrets de les quitter. 11 se plaît à donner des éloges sincères aux soins vigilans et paternels de MM. les maréchaux de camp et de MM. les chefs de corps, au zèle et au dévouement de MM. les officiers et à la discipline sévère que les sous- officiers et soldats ont' toujours observée. Il espère que les régiments de la division de Madrid, pendant leur route, de même que dans les garnisons qu'ils vont occuper, conserveront cette bonne réputation qu'ils ont acquise sous les yeux du prince généralissime, et qui, non moins que leur valeur, leur a mérité l'estime de toute l'Europe, .
S8 LB QÉHÈRAL ORDONMBAU.
M Le lieutenant général gardera un précieux souvenir de tous les régiments qu'il a eu Thooneur de commander, ses vœux les accompagneroot partout, et il désire vivement que, généraux^ officiers et soldats, tous aient cette assurance qu'U sera heureux de les retrouver là où il y aura à combattre pour le Roi et la gloire de la France.
a Au quartier général à Burgos, le 16 décembre 1824.
« Le lieutenant général baron d'Ordonneau. »
Si nous avons reproduit cette pièce utile, indispensable même pour fixer un point capital de la vie de notre héros et éclairer son premier acte comme lieutenant général, nous ne la donnons pas néanmoins comme un modèle du genre. Elle ressemble à tous les ordres du jour écrits en semblable circonstance; beaucoup, antérieurement, avaient été pareils à celui-ci, et, maintenant encore, nous retrouvons à peu près les mêmes idées, exprimées de la même manière, ce qui prouve que les hommes passent, mais que les ordres du jour sont immuables.
Si Ordonneau s'exprime, dans certains cas, de façon asseï banale, nous retrouvons en lui l'homme à l'esprit précis et au cœur équitable dès qu'il s'agit de questions d'intérêt général, et dès lors nous comprenons qu'il a dû laisser les plus grands regrets à Cadix, où certainement il a agi avec impartialité et avec bonté, si nous en jugeons par les documents officiels que voici, et qui sont extraits du Moniteur Universel du 3 mars 1825 :
La Gazette de Madrid du 5 février a publié les deux ordres du jour suivants de M. le lieutenant général baron d'Ordonneau, commandant la division française de Vittoria (1), sous la date des 21 et 22 janvier :
« i» Vu le refus qu'ont fait plusieurs voyageurs français, à leur sortie de, la Péninsule, ou à leur entrée en Espagne par Irun, d'exhiber à la subdélégation de la police du royaume leur passeport ou leur feuille de route, et d'après les plaintes portées par le gouvernement espagnol et transmises par M. le Marquis de Bois-le-Gomte, chargé des affaires de France auprès de S. M. C. ;
(1) Le général y était arrivé le 31 décembre. Dès le 2 janvier 4825, il aarait pris le commandement supérieur de la division du Haut-Ebre.
LB GÉNÉRAL ORDONNBAU. 89
« Le Lieutenant général ordonne les dispositions suivantes :
« Le commandant des troupes françaises à Irun s*entendra avec M. le délégué de la police, pour qu*à son arrivée tout Français, appartenant ou n'appartenant pas à Tarmée, âoit tenu, au vu du présent ordre du jour, d'exhiber ses passeports, sa feuille de route ou Tordre dont il est porteur. En cas de refus, ou si le voyageur n'a sur lui aucun papier, il en sera rendu compte immédiatement au commandant des troupes françaises, lequel agira alors conformément à ses instructions. »
« 2<* Le Lieutenant général, sur les plaintes qui lui ont été adressées par le gouvernement de S. M. G. relativement à la contrebande, voulant seconder^ autant que possible, les mesures adoptées par les autorités espagnoles, dans retendue de la division de réserve, ordonne les dispositions suivantes :
« {^ MM. les Maréchaux de camp, ainsi que MM. les commandans de place, donneront des ordres positifs pour que, loin de s'opposer à la visite des fourgons, caissons, charrettes, ou autres moyens de transport, les postes militaires français prêtent partout main-forte aux employés de la douane ou du trésor royal de S. M. G.;
« 2<* MM. les Intendans militaires de la division s'entendront avec MM. les directeurs des douanes, pour leur faire connaître, en temps opportun, les effets ou les vivres qui auraient à entrer dans les places pour le service des garnisons ;
« 30 Les escortes, ou autres troupes qui accompagnent les courriers, laisseront partout les autorités espagnoles maîtresses de visiter et reconnaître les voitures des courriers et autres voyageurs.
« Le Lieutenant général aime à croire que tous les militaires de la division verront avec plaisir les mesures qu'il prend pour arrêter des fraudes qui pourraient porter atteinte à la dignité du nom français. »
Ces deux pièces sont immédiatement suivies de la publication ci-après :
Le Roi, notre seigneur, satisfait de ce nouveau témoignage de la sincère coopération de nos alliés au bien et à la prospérité de l'Espagne, par des mesures aussi propres à faciliter l'action du gouvernement dans les différentes branches de son administration, et à écarter tout motif de mésintelligence, ne doute pas que tous les Espagnols, se conformant, comme ils doivent le faire, à la volonté souveraine, s'efforcent de maintenir inviolablement la
90 LS eÉNÉBAL ORDOimAU.
plus étroite et la plus fraternelle harmonie avec les Français, répondant ainsi par une union intime et par une loyauté constante à leur franchise et à leur bonne foi.
Et le Moniteur Universel termine par cette réflexion :
On ne peut que reconnaître, dans le rapprochement de ces différents actes, un témoignage éclatant de la bonne intelligence qui règne entre les autorités des deux pays.
Nous applaudissons à cette manière de voir du Moniteur et nous ajoutons que ce sont des avis de ce genre qui contribuent puissamment à apaiser les passions, surtout dès qu'il s'agit du patriotisme ou plutôt de Tamour-propre des peuples. Le général Ordonneau a montré dans cette circonstance autant d'habileté que de tact.
Est-ce parce qu'il avait conscience d'avoir, tant à Cadix qu'à Madrid et à Vittoria, rendu plusieurs services signalés aux deux pays, qu'il sollicita, le 13 avril 1825, le grand cordon de la Légion d'honneur ou le grade de commandeur de Saint-Louis? Nous ne saurions le dire; mais si Ordonneau, cette fois encore, ne résiste pas k la tentation de demander quelque chose, il faut reconnaître que, par son intelligente et sage administration, il a su servir aussi bien son pays qu^il l'avait fait autrefois sur les champs de bataille.
Malheureusement pour lui, il n'obtiendra pas le grand cordon de la Légion d'honneur. Il recevra seulement le grade de commandeur de Saint-Louis, le 29 octobre 1826.
Ordonneau n'est plus pour longtemps en Espagne; il va quitter ce pays, dans lequel il a pénétré pour la première fois en 1808, et où il ne laissera que de bons souvenirs. Sa dernière campagne, outre qu'elle aura été profitable à ses intérêts personnels, lui aura réservé l'honneur de parvenir à l'une des premières charges de l'armée, et il pourra se dire en partant que, malgré ses cinquante-six ans, il a encore bien fait son devoir.
LB QBNBRAL ORDONNBAU. 91
Ordonneau en disponibilité. — Il est pourvu de différents emplois. — Sa nomination à Lyon, — Insurrection de cette ville. — Demande de maintien en activité ; lettre touchante. — Le général Ordonneau à Autouillet. — M™« de Staal de Launay et Autouillet. — Mise en nonactivité. — Section de réserve. — Ordonneau maire d* Autouillet. — La Révolution de 1848. — Pension de retraite. — Retour à la réserve. — Souvenirs des habitants d'Autouillet. — M. BouUand. — Mort du général et de sa femme. — Article nécrologique du Moniteur Uni' vei'sel. — Conclusion.
L'ère des combats était enfin passée pour Ordonneau. Il avait bien gagné certes le repos qu'il allait prendre avant de terminer sa longue carrière, repos d'ailleurs tout relatif et qui n'était nullement Tinaction; l'ancien volontaire de 92 allait encore exercer des commandements importants, mais en 1823 il avait vu le feu pour la dernière fois.
Ordonneau fut classé comme disponible le 20 mai 1825; dès le 24, il supplie le ministre de l'employer. 11 se trouve alors à Paris, au Grand Hôtel de Rastadt, rue Neuve-Saînt- Augustin, n» 36. Le 30, par lettre datée de Reims, il demande le commandement de la 6® division militaire.
Puis il se retire au Bourgneuf, d'où il sollicite, par lettre datée du 12 octobre, le grand cordon de la Légion d'honneur.
Il quitte bientôt cette résidence, le 24 juillet 1826; il écrit an ministre qu'il va se fixer à Dennevy (Saône-et-Loire) et demande de nouveau le commandement d'une division militaire.
Peu après, d'ailleurs, il est obligé de faire un voyage à Paris, pour affaires de famille ; c'est ce qu'il écrit au ministre le 26 septembre, ajoutant qu'il loge à V Hôtel des Etats-Unis^ passage des Petits-Pères. Il est autorisé à séjourner un mois dans la capitale.
92 LB GÂNÂRAL ORDOMNBAU.
Mais Ordonneau demeure toujours sans emploi. Il exprime la tristesse que cette situation lui cause dans une lettre datée de Paris, du 12 décembre 1827, et dans laquell&il insiste encore auprès du ministre afin de n'être pas laissé en disponibilité.
Ce n'est que le 3 janvier 1828 qu'il est nommé commandant de la 2« division du camp d'infanterie (Saînt-Omer) et inspecteur général d'infanterie pour l'année en cours.
L'an d'après, le 1®' janvier 1829, il est de nouveau mis en disponibilité.
. On a vu qu'Ordonneau changeait souvent de résidence; une pièce curieuse, datée du 8 janvier 1830, nous fait connaître que la gendarmerie recherchait en vain à ce moment le domicile du général.
Cependant le vieux soldat de Napoléon ne se résigne pas. De plus, ajoute-t-il dans une lettre datée de Paris^ HôteL de Choiseul, rue Saint-Honoré, 368, du 15 décembre 1830, il, vient d'éprouver une faillite qui lui a enlevé toute sa fortune. Il a donc deux raisons au lieu d'une pour demander le commandement d'une division militaire, ce qu'il fait en rappelant ses campagnes.
Le 7 février 1831, Ordonneau est compris comme disponible dans le cadre d'activité de Tétat-major général.
Le temps passe ; le 27 septembre, il annonce son désir de se fixer à Orléans, à partir du mois d'octobre suivant. Pourtant nous le trouvons encore au Bourgpeuf à cette date.
Sur ces entrefaites, une ordonnance, signée le 28 octobre^ nomme Ordonneau commandant supérieur des troi^ légions de la Garde nationale de la ville de Lyon, des corps spéciaux, ainsi que des Gardes nationales de la Croix-Rousse, la Guillotière et Vaise. En conséquence, par lettre du 9 novembre, notre officier informe le ministre qu'il se rend à Lyon.
L'emploi qu'il allait occuper était nouveau ; le préfet du Rhône en avait demandé la création au secrétaire d'Etat de l'Intérieur, président du Conseil, qui n'était autre que Casimir-Périer. Ce dernier avait transmis la demande au ministre
LB GÉNÉRAL ORDONMBAU.* 93
de la Guerre, Soult, duc de Dalmatie, en le priant de désigner un lieutenant général résidant à Lyon, ou dans les environs. Une liste de six officiers généraux avait été dressée, et Ordonneau, présenté en troisième ligne sur cette liste, avait été choisi pour ce poste important.
Nous ferons remarquer, avant d'exposer les faits qui sui, virent, qu'il n'est nullement question, dans les états de services du général, de ce commandement, dont il a dû se défaire au plus vite, après les incidents dont son arrivée à Lyon a été la cause occasionnelle. C'est là néanmoins une lacune qu'il importe de signaler.
Il y eut dans la vie d'Ordonneau plusieurs faits vraiment curieux; nous avons raconté plus haut son arrestation, en Catalogne, puis la dénonciation dont il fut l'objet à l'île de Ré. Voici maintenant que l'arrivée d'Ordonneau à Lyon, en 1831, déchaîne une insurrection terrible dans cette ville.
Cette insurrection a été racontée par le menu dans V Histoire de dix am, de Louis Blanc ; c'est à cet auteur que nous emprunterons le résumé des faits.
La révolution qui éclata à Lyon le 20 novembre 1831 est relativement peu connue, quoiqu'elle ait eu un grand retentissement ; si l'on songe qu'à cette époque les nouvelles n'arrivaient pas à Paris avec la promptitude à laquelle nous sommes habitués, que les faits ne s'y déroulaient pas, et que le point de départ de cette déplorable affaire, qui causa la mort de nombre d'ouvriers, n'était pas politique, on comprendra que Paris s'est peu soucié du drame sanglant dont la seconde ville de France était le théâtre.
Pour déterminer la cause initiale de l'insurrection, il faut remonter à 1824. Par suite de la concurrence étrangère et de l'accroissement du nombre des fabricants de soie lyonnais, la main-d'œuvre, qui variait entre 6 et 4 francs, tomba progressivement à 40, 35, 25 sols. En novembre 1831, l'ouvrier intelligent ne gagnait plus que 18 sous pour un travail de dixhuit heures 1
94 LB GÉNÉRAL ORDONNBAU.
On comprend qu'en présence de cette situation, une révolte était, non pas probable, mais certaine. Lyon avait alors . comme préfet M. Bouvier-Dumolard, qui s'interposa entre les ouvriers et les patrons et chercha, d'accord avec les premiers, à faire adopter un tarif minimum. Il y eut de nombreuses ^réunions, mais malheureusement, ainsi qu'il arrive souvent en semblable aventure, au lieu de s'entendre, on s'entêta de part et d'autre, les esprits s'échauffèrent de plus en plus elle moment arriva où l'orage, après avoir longtemps grondé, finit par éclater.
Le dimanche 20 novembre, une revue de la Garde nationale devait avoir lieu sur la place Bellecour, pour la réception du général Ordonneau. Cette revue, dit Louis Blanc, mit en jeu, en les rapprochant, tous les éléments de discorde qui existaient au fond de la population lyonnaise.
De plus, le préfet Bouvier-Dumolard était en mauvais termes avec le lieutenant général Roguet, officier très brave mais dépourvu de cette souplesse qui est le plus puissant facteur d'apaisement dans les affaires de ce genre; il ne comprit pas bien le rôle qu'il avait à jouer et, à cause de ses relations tendues avec le préfet, ne chercha pas à le seconder ; bien mieux, il refusa de le recevoir, lorsque ce dernier vint pour l'entretenir des faits graves qui se passaient. Il en résulta que les dispositions destinées à assurer Tordre public ne furent pas exécutées, ce qui était d'autant plus regrettable que la garnison de Lyon n'atteignait pas 3,000 hommes. Cependant il n'y eut pas de collision le 20 novembre; le choc se produisit le lendemain matin, entre les grenadiers de la 1^® légion, qui était composée de fabricants, et les ouvriers; les premiers firent feu et huit ouvriers tombèrent grièvement blessés.
Un cri d'horreur répondit à cette décharge; puis tous les ouvriers se répandirent dans les faubourgs : « Aux armes l . on assassine nos frères 1 » A cet appel désespéré, les barri* cades se dressèrent d'elles-mêmes,
A 11 h. 1/2, le préfet parut avec le général Ordonneau, k
LE GÉNÉRAL ORDONNBAU. 95
la tête d'une colonne composée de gardes nationaux et de troupes de ligne. Déjà une forte barricade avait été élevée à l'extrémité supérieure de la Grand-Côte. La colonne commandée par le préfet et le général se met à gravir cette montée très rapide et bordée de maisons occupées par des ouvriers. Tout à coup, du haut de ces dernières, tombe une grêle de tuiles, de pierres et de balles ; le préfet est atteint par un caillou ; plusieurs hommes sont frappés autour de lui . et le détachement recule. Une détente se produit à ce moment; mais bientôt la fusillade recommence, le canon gronde et les ouvriers de crier : « Vengeance ! nous sommes trahis 1 » Alors une bande irritée entoure le préfet, lui arrache son épée et le traîne au milieu des sabres levés sur sa tète, dans une maison où il est retenu prisonnier. Le général Ordonneau qui Ta rejoint est saisi de son côté et conduit chez l'ouvrier Bernard, qui lui sauve la vie.
Pendant ce temps, on battait la générale, la fusillade recommençait de plus belle, dans les faubourgs seulement; bientôt le sol était jonché de morts et de blessés. Pourtant le combat continuait et le bataillon de garde nationale, placé sous le commandement de M. Prévost, résistait avec beaucoup de vigueur, lorsqu'on apporta un ordre écrit du général Ordonneau, qui enjoignait à ce bataillon de battre en retraite. Le commandant Prévost ignorait la captivité du général ; il obéit.
Le préfet, attaqué par certains ouvriers et défendu par d'autres en plus grand nombre, finit, à la tombée de la nuit, par les dominer, et, vers 8 heures du soir, il fut relâché. Il retourna à THôtel de Ville, où il retrouva le lieutenant général Roguet, auquel il tendit la main. La réconciliation se fit, franche et complète, entre ces deux hommes; malheureuse- . ment elle était tardive et stérile !
A ce moment, on n'entendait plus que quelques coups de fusil tirés par intervalles; mais le général Ordonneau était encore au pouvoir des insurgés; il ne devait recouvrer la liberté que dans la nuit.
96 LE GENERAL ORDONNKAU.
Le mardi 22, Tinsurrection gagna toute la ville, la place des Gélestins, la rue Neuve et le quai de Retz. On combattit, sur ce dernier point et tout le long du Rhône, avec un acharnement extrême, et finalement la victoire resta aux ouvriers. --Les troupes avaient été refoulées sur la place des Terreaux et l'autorité était cernée dans THôtel de Ville.
Le préfet regagna la Préfecture avec une peine inouïe; là, il sut calmer les insurgés, qui consentirent à rédiger une adresse appelant tous les bons ouvriers à se joindre à eux, ainsi que, dans toutes les classes de la société, les amis delà paix et de Tunion qui doivent, en bon Français, se solidariser.
Telle fut, dans ses grandes lignes, cette insurrection sanglante, dans laquelle Ofdonneau se trouva si étrangement engagé, et qui eut pour conséquence la destitution du préfet, pour le rôle noble, humain et périlleux qu'il avait joué lors de ces événements. Il sortit de la ville de Lyon, qu'il avait pourtant su conserver à l'autorité royale, chassé comme un malfaiteur!
Ici s'arrêtent nos renseignements en ce qui concerne le général; mais il est bien probable qu'après la réception dont il venait d'être l'objet, il ne désira pas rester à Lyon; en 1832, par lettre du 4 juin, il annonce son dessein de se fixer à Moulins.
Mais, le 25 janvier de Tannée suivante, paraît au Moniteur Universel une ordonnance du Roi nommant Ordonneau adjoint à Poiré-sous-Bourbon, en Vendée.
Ces changements continuels de résidence jetaient l'incertitude dans les esprits de ses parents et amis, au sujet de son adresse; on ne s'étonnera pas de voir son frère, Fran- ^çois Ordonneau, demeurant à Bordeaux, 14, rue du Loup, demander au ministre à plusieurs reprises l'adresse du général.
Mais l'heure de la retraite va sonner, pour un temps très court d'ailleurs, car Ordonneau ne reste que peu d'années dans cette position. Le 17 juillet 1835, à la veille du jour fatal, il demande à être maintenu en activité;
LE QÉNÉRAL ORDONNBAU. 09
Voici du reste cette lettre curieuse, émouvante même, par le ton de réelle tristesse qui s'y remarque :
. Monsieur le maréchal,
Je vois approcher l'époque où tous mes souvenirs militaires •vont me devenir tristes et pénibles ; on ne saurait sans chagrin voir avancer Tinstant qui efface tous les services rendus à son pays -et qui met au rang des hommes nuls celui qui jouit encore de toutes ses facultés pour servir de nouveau son roi et sa patrie. Telle est ma position, car l'heure fatale de ma retraite va sonner, :si votre bonté pour moi, Monsieur le maréchal, n'était point (sic) assez étendue pour prendre en considération les droits que je crois avoir pour me faire conserver sur le cadre d'activité.
Si j'ai ce bonheur, je ne serai pas le seul à le partager {sic) ; j'ai ma famille à soutenir.
Je suis avec un profond respect, etc..
Un rapport préalable au ministre, du 44 juillet, fait connaître une raison particulière de cette demande. Si Ordonneau était maintenu dans le cadre d^activité jusqu'au 3 octobre suivant, il aurait droit à cette date au cinquième en sus de la pension pour douze ans de grade.
Cependant, le l^*" août, il est admis à faire valoir ses droits à la retraite et à faire partie du cadre de vétérance.
On verra plus loin que l'accroissement du cinquième de sa pension lui fut acquis. •
En décembre, des affaires d'intérêt appellent de nouveau le général dans la capitale. Le 29, en effet, en réponse à une demande d'adresse, le ministère écrit que le lieutenant général Ordonneau demeure à Paris, rue Saint-Honoré, n^ 368 (Hôtel de Choiseul),
Las cependant de changer sans cesse de résidence, il venait d'acquérir le château d'Autouillet, où il devait mourir, presque vingt ans plus tard.
Autouillet est situé près de Thoiry, dans l'arrondissement de Rambouillet. Le château, qui était fort agréable, n'existe plus depuis quelques années. Néanmoins, nous avons eu la bonne fortune de retrouver une photographie de ce domaine,
iOO LB eÉNBRAL ORDONNBAU.
parue dans les Monographies communales (canton de Montfort-rAmaury) publiées en 1900, à Toccasion de TExpositioD universelle. M. Gh. Bouillette, instituteur à Autouillet, auteur de la monographie de cette commune, a bien voulu nous permettre de prendre cette photographie, de laquelle notre excellent ami Maurice Brunet, artiste peintre, a fait le joli croquis que nous reproduisons.
M"»« de Staal de Launay, dame de compagnie de la duchesse du Maine, parle ainsi d'Autouillet dans ses Mémoires bien connus (1), page 239 :
J'allai à Sceaux passer cette semaine que j'avais destinée ailleurs. J'y appris quelques jours après la mort de mon amie (M°»« de Bussy); ce fut le comble de ma douleur. Les marques d'amitié qu'elle me donna dans son testament ne serviraient qu'à justifier mes regrets. Elle me laisse une jolie maison de campagne, toute meublée, dont elle avait fait ses délices...
Et page 240 :
Je fis un voyage à Anet où je n'essuyai que des désagréments. J'en rapportai l'unique satisfaction de voir en passant, à mon retour, l'aimable ermitage qui m'avait été donné, peu écarté de la route que nous faisions; mais je ne pus m'y arrêter qu'une demi-heure. Ce simple coup d'œil me laissa un grand désir de vivre dans cette paisible retraite.
Mais revenons au nouveau châtelain.
Le 28 août 1836, une ordonnance royale met Ordonneau e» non-activité.
Ce n'est pas là d'ailleurs le dernier avatar de notre héros»
Le 24 juillet 1841, il est placé dans la section de réserve.
En 1843, il est élu maire d'Autouillet; il conservera ces fonctions, dans lesquelles il sut certainement utiliser les talents d'administrateur dont il avait donné tant de preuves à Barcelone, à Cadix et à Vittoria, jusqu'en 1845.
Cependant Ordonneau se trouvait dans une situation de
(1) Publiés par F. Barrier. Firmin-Didot, 1864.
LB aÉNÉRAL ORDONNBAU. iOi
fortune, sinon gênée, du moins trop modeste à son gré ; on se rappelle qu'il avait beaucoup perdu dans une faillite en 1830. Une lettre du ministre des Finances au président du Conseil, ministre de la Guerre, datée du 25 février 1843, nous apprend qu'Ordonneau avait sollicité une recette générale. Le ministre des Finances se montra favorable à cette demande, qui n'eut <l'ailleurs pas de suites.
La Révolution de 1848 ne semble pas avoir déplu k Ordonneau, si nous en jugeons par la lettre suivante, datée du ^ mars 1848, de Paris, rue de la Ferme-des-Mathurins, 25 :
Citoyen ministre, J'ai l'honneur de vous prévenir que je donne mon adhésion pleine et entière à la République, avec d'autant plus de plaisir que je partage les sympathies des membres composant le gouvernement provisoire.
Agréez, Citoyen ministre, mes sentiments respectueux.
Signé : Dordonneau {en un seul mot).
Décidément notre héros poussait l'amour des gouvernements nouveaux jusqu'à l'hystérie.
Le décret du 11 avril 1848 ayant supprimé la réserve, Ordonneau fut admis à la retraite à dater du 12 avril.
Voici comment fut décomptée sa pension :
Pension de retraite pour trente ans de service
effectif 4.000 fr.
Pour vingt ans et plus, accroissement 2.000 fr.
Total 6.000 fr.
Cinquième en sus 1.200 fr.
Total général .... 7.200 fr.
Ce n'est pas fini!
Le 31 décembre 1852, Ordonneau est relevé de retraite sur sa demande et admis dans la section de réserve, à dater du 1er juillet 1853. i\ avait alors quatre-vingt-trois ans.
La fin de cette vie si curieuse, et somme toute si respectable, est proche. Les derniers jours du glorieux vétéran se
102 LB GÉNÉRAL ORDONNKAU.
passeront auprès d'une fennme dont nous aurions aimé h parler si nous avions trouvé à son sujet des documents suffisamment intéressants; il s'agit de M"»® la baronne d'Ordonneau, née de la Tour du Pin Gouvernet, et que le général épousa, on se le rappelle peut-être, en 4819.
Mais, si les documents font défaut, il y a encore de nom* breuses personnes, parmi celles qui ont habité Autouillet à cette époque, qui se souviennent bien et du général et de sa femme.
Lors de notre visite à cette localité, nous eûmes le plaisir d^ causer avec plusieurs anciens du pays ; les uns avaient été, lors de leur jeunesse, au service du général, et les autres le connaissaient pour le voir chaque jour. Voici comment il& nous l'ont dépeint :
Le général était un homme fort, gros, rougeaud, portant moustache (1), les jambes arquées, comme tout homme qui monte à cheval. Quant à la bonté, qui, sous ses allures un peu brusques, avec ses mots un peu gros parfois, faisait le fond de son caractère, elle n'était surpassée que par celle de sa femme.
M™« la baronne d'Ordonneau était la bonté même et on ne saura jamais tout le bien qu'elle a fait dans notre pays. Les pauvres surtout étaient l'objet de ses soins et sa grande préoccupation était de soulager le plus possible toutes les infortunes. Quand elle s'en est allée, précédant de quelques jours seulement son mari dans la tombe, la commune d'Autouillet a fait une grande perte, et, lorsque le général, lui aussi, est parti pour le grand voyage, beaucoup des gamins de ce temps-là, qui sont des hommes de soixante-cinq à soixante-dix ans maintenant, ont été rêveurs, parce qu'ils sentaient que le pays perdait un homme d'une nature toute spéciale, un de ces soldats de Napoléon I^i* dont leurs grands»
(1) Ce détail est à retenir, car aucun des deux portraits d'Ordonneau ne le représente ainsi. Il a dû ne laisser pousser sa moustache que dans les dernières années de sa vie.
Q as O
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parents leur avaient tant parlé et dont il restait si peu ; un de ces hommes enfin qui appartenaient à une génération presque disparue déjà et dont les derniers représentants sont morts maintenant depuis bien longtemps.
Voilà ce que nous ont dit les vieux d'Autouillet. Et ce qui nous a fait particulièrement plaisir, ce fut de retrouver à Paris cet excellent M. Boulland, le possesseur des portraits du général et de la baronne, qu'il a mis avec tant de complaisance à notre disposition, ce dont nous lui sommes très profondément reconnaissants. Lui qui, dans sa prime jeunesse, a été, ainsi que son père, au service du baron d'Ordonneau, nous a redit ces mêmes paroles que nous avions déjà entendues, et le libraire parisien, qui vit dans ce grouillement perpétuel de la grande ville, n'a que des sentiments de respect, d'admiration et de gratitude au souvenir des vieux châtelains du petit village de Seine-et-Oise. Allons, la société n'est pas aussi mauvaise qu'on veut bien le dire, et parfois encore on rencontre d'honnêtes gens et de braves cœurs!
On nous pardonnera certainement d'avoir reproduit ces entretiens avant de terminer ce travail; telles nous avons recueilli ces impressions, telles nous avons cru devoir les publier; ne sont-elles pas en réalité des documents vécus?
Le général et sa femme moururent à quelques jours seulement d'intervalle, ainsi que nous venons de le dire.
Mme d'Ordonneau rendit l'âme le 25 septembre 1855. Voici la teneur de Tacte qui fut dressé :
Décès d'Eugénie-Joséphine de la Tour du Pin Gouvernât, née à Combronde (Puy-de-Dôme) en juin 1794, fille de feu Hercule, comte de la Tour du Pin Gouvernet, et de feu Marie-Victoire-Adélaïde de Courtraurel de Bouzat, épouse de Monsieur le Lieutenant-général Baron Louis d'Ordonneau, décédée au Château d'Autouillet.
Témoins : Alfred Stanislas de Montguers, sans profession, âgé de 36 ans; Amable Boulland, domestique, 47 ans : tous deux domiciliés au Château.
Le général expira le 28 septembre, trois jours après sa
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femme. Le ministre de la Guerre fut informé aussitôt du décès par M. de Caudemberg, ingénieur en chef des ponts et chaussées en retraite, seul parent sur les lieux, d'après sa propre déclaration (i). Il ajoute dans sa lettre que les obsèques auront lieu au cimetière d'Autouillet par Thoiry, le i«' octobre, à midi. L'acte de décès est ainsi conçu :
28 septembre 4855. —Décès de Louis, Baron d'Ordonneau, général de division du cadre de réserve, Grand officier de la Légion d'honneur, Commandeur de TOrdre royal et militaire de Saint- Louis, Grand croix de Tordre royal et militaire de Saint-Ferdinand d'Espagne, né à Saint-Maurice (Charente- Inférieure), le 23 sep» tembre \ 770, fils de feu Pierre Ordonneau et feu Madeleine Girard» décédé en sa demeure au Château d'Autouillet.
Témoins : Alfred Stanislas de Montguers, 36 ans. Denis Lamarre, instituteur, 39 ans.
Suivant l'usage consacré, les scellés furent apposés au château d'Autouillet, et un officier de gendarmerie délégué par le juge de paix examina avec soin les papiers laissés par Ordonneau. D'après une pièce datée du !«' octobre, cet officier reconnut « qu'il ne s'y trouvait aucun document intéressant l'Etat et susceptible de lui faire retour ».
Le 3 octobre, le Moniteur Universel publiait l'article suivant :
NÉCROLOGIE. — Un des glorieux vétérans de la République et de l'Empire vient encore de succomber dans un âge avancé. Le Général Baron d'Ordonneau est décédé le 28 septembre, en son château d'Autouillet près Thoiry (Seine-et-Oise), dans sa quatrevingt-sixième année; il était né dans le département de la Charente-Inférieure, en juillet 1770. Pendant toute sa carrière militaire, Tavancement fut toujours pour ce digne soldat la juste récompense du sang versé et des services rendus. Il débuta comme simple volontaire à Tarmée du Nord; un an après son engagement^ il était sergent-major ; Tannée suivante, il était promu sous*
(1) Nous reproduisons ce litre de parent tel que noUs Tavons trouvé dans les documents ; mais nous ignorons si ce M. de Caudemberg appartient à la famille du général ou à celle de sa femme.
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lieutenant, puis capitaine, et le 2 Pluviôse an VII (Janvier 1798) il était nommé chef d'escadron. De même qu'en obtenant ces différents grades il avait acquis une gloire personnelle, de même il BUt toujours se concilier la haute estime de nos généraux les plus distingués, à Tarmée des Alpes comme à Tarmée de réserve, dans la campagne de Marengo et à l'armée gallo-batave.
Le gouvernement de la Restauration, appréciant ses loyales et solides qualités militaires, lui confia des commandements importants, dont le dernier le ramena en Espagne pour y recevoir son plus bel honneur, le gouvernement de Madrid (1) et du corps de réserve après le départ de M. de Bourmont. Dans cette capitale, où tant de passions brûlantes étaient en lutte, le Général Ordonneau usa de sa juste influence avec une habileté qui tourna au profit de Tordre. Grâce à sa modération, unie à une mâle fermeté, le représentant de l'armée française sut se faire regretter même par les vaincus. Ce rôle de pacificateur est, avec sa coopération dans la campagne de France, le plus beau titre de gloire du baron d'Ordonneau. A cette dernière époque, en effet, il fut chargé, sous les ordres d'Augereau, de concourir à la défense du territoire du côté des Alpes, entre Lyon et les contreforts du Jura.
L'expérience acquise, l'ardeur du patriotisme, lui firent trouver en cette occasion des forces surhumaines pour repousser les Autrichiens jusqu'à Lons-le-Saunier, faire partout face à un ennemi trois fois supérieur en nombre, sans être lui-même secouru, et malgré deux blessures reçues devant Mâcon.
Le Général de Division Baron d'Ordonneau était commandeur de Saint-Louis, Grand- officier de la Légion d'honneur et Grandcroix de l'Ordre militaire de Saint- Ferdinand d'Espagne.
A la mort du général, le château d'Autouillet échut à M. de Villermé, conseiller général de TOrne, qui le vendit vers 4857 au baron Galendra de Boccolino. M. de Villermé était cousin de M°»® d'Ordonneau et d'Amédée de la Tour du Pin Gouvernet, frère de la baronne. Ce dernier, qui habitait également au château, mourut le 31 août 1856, âgé de soixante ans.
Les restes du général et de sa femme, primitivement inhu-
(1) Le Moniteur Universel a commis la môme erreur que beaucoup d'auteurs; nous avons démontré précédemment que jamais Ordonneau n'a été gouverneur de Madrid.
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mes dans le vieux cimetière d'Autouillet, ont été réunis et transportés dans le nouveau.
Et maintenant notre tâche est achevée ; nous avons fait les efforts les plus consciencieux pour ne rien écrire qui ne fût rigoureusement contrôlé; n'ayant nullement cherché à mettre notre héros sur un piédestal, nous espérons qu'on voudra bien rendre justice, tout au moins, à notre impartialité et aussi aux réelles qualités du général.
Nous avons eu la bonne fortune de tirer de la poussière des archives la mémoire d'un homme dont la vie a été probe, dont les sentiments militaires n'ont jamais faibli, dont les capacités ont été louées par les plus grands capitaines; d'un homme enfin dont la figure est digne d'attirer, non seulement l'estime des honnêtes gens, mais encore une admiration sincère. Si nos lecteurs partagent ces sentiments, notre but est atteint.
Tombe du général et de sa femme.
LE aÉNÉRAL ORDONNBAU.