‹ Le général Roget et Dreyfus; étude critique sur la déposition du général Roget devant la Cour de cassation (21, 22, 23, 24 novembre 1898, 28 janvier et 3 février 1899]Chapitre 3 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le général Roget est devenu révisionniste au procès Zola.

L'enquête du général Roget a été une enquête personnelle. — Une enquête par ordre aurait pu paraître suspecte. En commençant sa déposition (21 novembre), le général Roget a tenu à déclarer que personne n'avait ordonné la sienne : « J'ai assisté aux audiences du procès Zola, et, quand il a été fini, j'ai fait une enquête personnelle pour éclairer ma propre conscience et pour tirer au clair diifldiu'- nojufs f|ni m'avaient paru oI>'^''M!'v »

■l LE GÉNÉRAL ROGBT ET DREYFUS

J'accepte cette déclaration telle quelle, et je cons tate qu'après le conseil de guerre Esterhazy et \v procès Zola, l'affaire Dreyfus ne paraissait plus assez claire au général Roget, pour qu'il acceptât les yeux fermés le jugement de 18iM. Cet état d'esprit du générai Roget, à la fin de février 1H;»8, était précisément le même que celui des hommes de Ijonue foi, qui, frappés au même moment, ou dt^jà quehjues mois plus tôt, des mêmes obscurités (|Ut' lui, réclamaient la revision du procès Dreyfus.

11 est d'autant plus remarquable de \oir le g^mv rai Roget se joindre alors au parti révisionniste, que, pendant le procès Zola, tous les efforts réunis del'état-major, du ministère public, de la cour et du gouvernement, avaient, au contraire, eu pour objet principal d'empêcher la revision.

De son propre aveu , la conscience du général Roget était intéressée à la revision. — Une autre raison rend beaucoup plus remarquable encore cet état d'esprit du général Roget, à la fin de février 1898, et il semble que lui même y ait fait allu sion, en disant à la Cour de Cassation qu'il s';i irisait pour lui (( d'éclairer sa propre conscience

En effet, bien que le général Roget ait pu dire, sans altérer la vérité, qu'il n'avait été mêlé en rien à l'affaire Dreyfus, attendu qu'il avait quitté !• ministère avant la découverte du bordereau, et que. pendant l'instruction et le procès, il commandait un régiment en province, il n'en est pas moinvraiqu'ilavaitcontribuék créer contre Dreyfus, «lans

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qui, juïitifiés ou non, ont dirigé de son côté les

L'antipathie du général Roget contre Dreyfus date de 1893. — En 1891, devant le commandant d'(.)rmescheville, le colonel Fabre, chef du 1« bureau de l'état-major, a déposé, qu'ayant à noter Dreyfus pour le deuxième semestre de 1893, il l'avait fait d'après les renseignements fournis sur -11 compte par le commandant Bertinetielieutenantcolonel Roget. Or voici la note : « Officier incomplet. Très intelligent et très bien doué, mais prétentieux et ne remplissant pas, au point de eue du caractère, de la conscience et de la manière de servir, les conditions nécessaires pour être employé il r état-major de l^ armée* . » Ainsi, en 1893, le lieutenant-colonel Roget avait une antipathie marquée contre le caractère de Dreyfus, tout en reconnaissant sa grande intelligence, et cette antipathie, exprimée par la note du c<jlonel Fabre, est d'autant plus importante à noter, que les notes données à Dreyfus, pour le semestre précédent et pour le suivant, par les chefs du l^"" ef du 2" burerm. <;()nt élogieuses sans restriction.

L idée de soupçonner Dreyfus (à roccasion du bordereau) a été inspirée au colonel Fabre par le souvenir de l'antipathie du général Roget contre lui. — '< Le géuéralRenouardjdit le colonel Fabre à M. d'Ormescheville, me prescrivit d'examiner cette

/. Revixion du procès Dreyfus i) la Cour de Cassation, d'i, ^8, 20 octobre 1898, pp. 51-53.

() I.i: GÉNÉRAL ROGET ET DREYFLw

pièce (le bordereau), afin de voir si l'écriture ne se rapportait pas à celle d'un officier sous mes ordres. A la suite de cet examen, je rendis compte qu'elle ne se rapportait certainement pas à l'écriture d'aucun des officiers faisant actuellement partie du 4^ bureau. Mais, deux jours après, le général Kenouard me fit remettre par le général Gonse une photograpbie de la pièco originale. Quelques jours après encore, en causant de cette affaire avec le lieutenant colonel d'Aboville, sous-chef du 4« bureau, l'idée me vint de comparer cette photographie avec l'écriture d'un officier stagiaire, qui avait passé l'an dernier par le bureau, et qui n'a vait pas produit une bonne impression sur ses camarades, et sur les officiers sous les ordres desquels il avait été directement employé, à telle enseigne, qu'ayant eu à noter cet officier, le capitaine Dreyfus, d'après les renseignements qui m'avaient été fournis sur son compte par le commandant Bertin, son chef direct, et par le lieutenant-colonel Roget, à cette époque sous-chef du bureau, je l'avais signalé, sur son folio personnel, comme ne remplissant pas les conditions voulues |)our être employé à l'ôtat-major de l'armée. Pour comparer cette photographie avec l'écriture de cet officier, je pris une feuille d'inspection, dont il avait rempli l'eu-tète, et je fus immédiatement frappé par la similitude absolue du mot artillerie, qui figure à la fois sur la pièce photographique et sur la feuille d'inspection. Jeme suis fait alors présentercertaiues autres pièces écrites par cet officier, qui existaient h In rnmmi'^'îinn du réseau de l'Est, où il avait fait

<on stage. Ce nouvel examen comparatif m'ayaut révélé de nouvelles similitudes, je suis allé rendre compte des soupçons que j'avais dans mou esprit, au général Gonse, qui en a rendu compte lui même au général de Boisdeffre, chef d'état-major génc rai. »

Il ressort très clairement de ce texte, que les soup- ',<>ns du colonel Fabre, en 18!)4, n'ont été que la transformation des impressions personnelles du lieutenant-colonel, aujourd'hui général Roget, eu 1893, et que, s'il y a eu erreur sur l'identification d'écritures, ou si seulement un doute peut subsister ;t cet égard, le résultat produit par ces impressiondépassé de beaucoup ce que peut accepter la conscience d'un honnête homme.

Est-ce lu ce que sa conscience a dit au général Roget, après le procès Zola? Que ce soit cela ou autre chose, toujours est il que, de son propre aveu elle a réclamé un supplément de lumières, et (|uc. pour lui-même, le général a jugé nécessaire de faire la revision, que le gouvernement refusait depuis plu>^ de quatre mois aux défenseurs de Dreyfus.

Les sentiments du général Roget. sur la nécessite d'une revision, ont été partagés par ses chefs, à la suite du procès Zola. — Il y a plus. Du moment que les chefs du général Roget « l'ont autorisé à faire une enquête, et lui ont donné toutes facilités pour la faire », c'est donc que leur .sentiment, sur la nécessité de cette enquête, n'était pas très éloij;né du sien, et qu'eux aussi, le procès Zola les avait rendue révisionnistes.

s LK GÉNftBAL ROGET ET DREYFl'S

Aiusi, sur le prinnipe même de la nécessité d'une revision, le témoignage du général Rnget nous apprend, qu'après la violente bataille de février 189H, le ministère de la Guerre, considérant lui-même sa victoire comme une victoire à la Pyrrhus, s'est, en réalité, rangé à l'opinion de Zola.

Mais, tandis que^ mis en défiance par le juge* ment à huis clos de l!^94, Zola réclamait une revision au grand jour, le ministère de la Guerre entendait la faire lui même, hors du contrôle de l'opinion, et en imposer ensuite les résultats. Il a fallu l'accident arrivé à M. Cavaignac, le jour où il communiqua à la Chambre le compte rendu sommaire de cette revision, pour que la révélation complète en devînt nécessaire, et c'est cette rcrlaion militaire que nous possédons aujourd'hui, dans les dépositions du général Roget, devant la Charnière criminelle de la Cour de Cassation. Le général Mercier, M. Cavaignac, le général Zurlinden l'ont tous les trois reconnu, en déposant avant lui ; ils ont prié la Cour de s'adresser à lui, pour entendre démontrer, d'une manière complète, que le bordereau devait être de Dreyfus, et pour apprendre toute la série des actes de trahison antérieurs, qu'il y avait lieu de lui imputer.

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