CHAPITRE XXII Le système des trois enceintes
lY. La troisième enceinte.
Le bordereau doit être l'œuvre d'un stagiaire.
Le général Roget pense que l'auteur du bordereau est un stagiaire, parce que les documents annoncés par le bordereau intéressent tous les bureaux de l'état-major. — (( On a pensé que c'était un stagiaire, parce que les documents, dont il est question au bordereau, intéressent tous les bureaux de l'état-major. Ces documents propres à l'état-major, sont : la note sur les troupes de couverture, intéressant les 3® et 4« bureaux; la note sur les formations de l'artillerie intéressant le l^r bureau ; la note sur Madagascar, intéressant à la fois le 2^ et le 3^ bureau. » [Déposition du 22 novembre. )
L'examen de cette proposition peut être assez rapide, parce que, la troisième enceinte étant nécessairement renfermée dans la première, la destruction de celle-ci rend difficile la construction de celle-là. Du moment qu'il est impossible de dire
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que l'auteur du bordereau est un officier d'étatmajor, il devient inutile d'examiner s'il est un stagiaire ou un titulaire. C'est une hypothèse subordonnée à la vérification d'une autre hypothèse, et, tant que la première n'est pas démontrée exacte, la deuxième reste dans les contingences du second degré.
M. Cavaignac n'est pas absolument sûr de ce qu avance le général Roget. — Supposons, pour l'amener au premier degré, qu'en effet le général Roget ait raison de soupçonner un officier d'état major; la raison qu'il donne, pour soupçonner plutôt un stagiaire qu'un titulaire, est-elle bonne? A cette question, c'est M. Cavaignac qni se charge de répondre. Il est moins certain de son fait que le général Roget, si l'on en juge par ce passage de sa déposition du9novembre: — «Le bordereau indique, on a dit, un stagiaire, parce que les stagiaires passent effectivement par tous les bureaux de l'étatmajor, — je dirai en tout cas un officier ayant la connaissance la plus variée des sujets qui se traitaient dans tous les bureaux. Cela a quelque chose de tout à fait exceptionnel. » Il est évident qu'aux yeux de M. Cavaignac, l'hypothèse du stagiaire n'est pas l'unique hypothèse possible, même en admettant, comme il le fait, que le bordereau dénote une sorte de science universelle des choses de l'état major.
Il est facile de comprendre pourquoi M. Cavaignac ne peut pas considérer l'hypothèsa du
général Rog«t comme obligatoire. — Cette science universelle, en effet, ne peut être le résultat que de con.versation&. A l'état-major. surtout lorsqu'il s'agit de travaux secrets, ckacun a sa tâche, et ne sait de la tâche du voisin que ce que celui-ci veut bien lui en. dire, dans les Limites, où sa conscience professionnelle le lui permet ; mais le général Roget reconnaît lui-même qu'il y a des imprudences commises, des bavardages, des indiscrétions.
A côté des sujets secrets, il y a les sujets demisecrets. M. Besson d'Ormescheville aparlé de « faits ayant eu un caractère confidentiel, mais non absolument secret, et dont les officiers employés à l'étatmajor de rarm:ée avaient^ par suite, pu s'entretenir entre eux et en la prése^nce de Dreyfus. »
Si donc on est obligé, et on l'est, de supposer que la science de l'auteur dubordereau est le fruit de ses conversations avec des camarades de l'état-major, il n'y a absolument aucune raison de supposer du même coup que ces conversations ont été limités à la catégorie des stagiaires, et c'est pourquoi M. Cavaignac n'a pas pu aller jusque-là.
Pourquoi le général Roget pense-t-il que le bordereau est non seulement d'un stagiaire, mais d'un stagiaire du 2^ bureau? — Le général Roget n'a pas trouvé que la troisième enceinte fût assez étroite, s'il se bornait à désigner comme auteur du bordereau un officier stagiaire; il a voulu la. rétrécir, en désignant tout spécialement un stagiaire du â*' bureau : « Le commentaire du bordereau, dit-il, permet d'établir que l'auteur appartenait à l'ét-at
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major, était un officier d'artillerie, un stagiaire du •?*^ bureau. »
La maladresse est assez forte puisque, au mois d'août où le général Roget place la date du bordereau, Dreyfus n'était pas au 2", mais au 3*' bureau. Il est assez divertissant de voir trainer ainsi, dans l'acte d'accusation du général, un lambeau de celui qui avait été dressé en IHO-i. Alors, quoi qu'en ait dit le général, on datait le bordereau d'avril, et, en avril, Dreyfus était au 2"- bureau. Pour désigner le 2* bureau, on ne se servait pas du texte du bordereau, mais d'un rapport de l'agent Guénée, daté du 6 avril, a faisant connaître, dit le général Roget, que le traître était ou avait été récemment au 2* bureau de l'état-major. » Il y avait déjà quelque chose d'abusif à ne pas tenir compte de avait été, qui présentait une hypothèse où Dreyfus ne pouvait trouver place. Il y a quelque chose de plus abusif encore à retenir, lorsqu'on date le bordereau d'août, une hypothèse qui ne pou\;iit convenir que lorsqu'on datait le bordereau d'avril.
Ainsi, le général Roget, iiprcs ;i\<jir coiuniuius avec raison d'ailleurs, la date d'avril, retient par mégarde une assertion invoquée en 1894, à l'appui de cette date, — prouve ainsi qu'il a eu tort de contester que le commandant Besson l'eût fixée, — se raetenfînencontradiction avec lui-même, en se ser vant d'un argument, qui est mauvais, si la date d'août est exacte, ou (jui va contre elle, s'il est bon.
Le général Roget n'a pas employé le seul moyen de contrôle qu'il eût. pour vérifier si
Fauteur du bordereau était un stagiaire. — Un
moyen s'offrait au général Roget de vérifier si le bordereau pouvait être attribué à un stagiaire de Kétat-major; c'était l'étude de la deroière phrase : « je vais partir en manœuvres ».
Il ne s'en est pas servi. Il s'est préoccupé avant tout, sacliant qu'il enfonçait une porte ouverte, de montrer que cette plirase ne pouvait s'appliquer aux manœuvres de brigade avec cadres, auxquelles Esterhazy a prit part du 21 au 26 mai 1894. — Il a éliminé par prétérition les écoles à feu de la 3" brigade, auxquelles Esterhazy a pris part du 6 au 9 août, au camp de Châlons. — lia enfin admis »ans démonstration « qu'il n'était guère possible » ^'interpréter manœuores autrement que comme grandes manœuvres, et indiqué rapidement, sans preuves à l'appui, que le groupe de stagiaires dont faisait partie Dreyfus avait dû y aller et cru, jusqu'à la fin d'août, qu'il irait.
J'examinerai tout cela au chapitre XXIV. Je note simplement, en passant, que le général Roget aémis l'hypothèse de l'officier stagiaire, en l'appuyant sur une apparence extérieure dont le sens restait indéterminé, et que là où il avait le moyen de faire vm contrôle sérieux, il s'en est abstenu.
Ruina de la troisième enceinte. — La troisième enceinte du général Roget n'est donc pas plus solide que les deux précédentes; ill'a tracée à peine sur le sable, et, du pied, M. Cavaignac l'a lui même effacée.
Du moins nous rest3-t il à constater :
1" Que le général Roget donne arbitrairement à certaines apparences un caractère de précision qu'elles ne peuvent avoir;
2'' Qu'il élimine de ses hypothèses celles qui, tout en se présentant sur la même ligne que les autres, contrarient ses vues sur Dreyfus;
3° Qu'il retient au contraire une hypothèse détruite par lui-même, uniquement parce qu'elle a, dans son temps, paru désigner Dreyfus avec une précision particulière ;
4° Qu'il s'abstient d'ouvrir les yeux précisément <|uand il pourrait voir des faits et des dates contrariant l'attribution du bordereau à Dreyfus.