‹ Le général Roget et Dreyfus; étude critique sur la déposition du général Roget devant la Cour de cassation (21, 22, 23, 24 novembre 1898, 28 janvier et 3 février 1899]Chapitre 40 sur 50 · CHAPITRE XXVI Les arguments moraux · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI Les arguments moraux

/. Le ressentiment et Vamhition.

Dans ses dépositions de novembre 1898, le général Roget avait omis complètement les arguments de moralité, qui tiennent tant de place dans le rapport d'Ormescheville. Il ne s'en est servi que le 28 janvier. — En 1894, le commandant d'Ormescheville avait consacré un assez long passage de son rapport à la moralité de Dreyfus, et l'on sait qu'à l'audience du conseil de guerre, le commissaire du gouvernement abandonna, après discussion, ce que l'on pouvait appeler les charges

morales relevées contre l'accusé, pour s'en tenir au seul bordereau.

Il est fort remarquable que, dans ses dépositions de novembre, le général Roget n'ait pas dit un seul mot de ces charges morales. Non seulement il n'en a pas parlé, mais, oubliant qu'il avait, avec le commandant Bertin, inspiré au colonel Fabre la note du deuxième semestre de 1893, il a déclaré à la Cour, le 23 novembre, qu'il n'avait pas autre chose à reprocher à Dreyfus que de lui avoir demandé un jour de faire un transport réel, au lieu de faire un transport fictif de corps d'armée, et que d'ailleurs Dreyfus « était un officier remarquable sous tous les rapports ».

C'est seulement le 28 janvier, lorsque le général eut à répondre à la déposition de M. Bertulus, et le fit, il l'a reconnu lui-même, sans être « parfaitement de sang-froid », qu'il donna son avis sur les mobiles qui avaient pu déterminer Dreyfus à commettre le crime de trahison. Voici le passage.

'( J'ai à signaler un premier point à ce sujet. Dreyfus s'attendait à sortir de l'École de guerre tout à fait dans les premiers. Il en sortit neuvième, parce qu'un des présidents de commissions d'examen lui avait donné une note très basse comme note d'aptitude générale au service d'état major. Dreyfus eut connaissance de cette note, et il alla réclamer auprès du général Lebelin de Dionne, qui «•ommandait l'Hcolc supérieure de guerre. Le général reconnut que la note donnée à Dreyfus était uu peu sévère, et insista auprès de l'examinateur pour qu'elle fût relevée, sans pouvoir l'obtenir.

» Il fit alors appeler Dreyfus et lui tint le langage suivant : « Je reconnais que M. X... vous a traité avec quelque sévérité. Je pourrais rétablir l'équilibre, en relevant la note que je me proposais de vous donner moi-même, mais je ne le ferai pas, pour les trois raisons suivantes :

)) 1° Vous êtes détesté de tous vos camarades;

)) 2° Vous avez, un jour, dans une discussion un peu vive, tenu ce propos qui:, dans votre bouche, et devant le milieu où il se produisait, était au moins d'une très grande maladresse : « En somme, les Alsaciens-Lorrains sont beaucoup plus heureux "SOUS la domination de l'Allemagne que sous celle de la France » ;

)) 3° Vous avez eu une conduite scandaleuse pendant la durée de votre séjour à l'École,

» Deux ans après, au moment du procès, M. Mathieu Dreyfus vint trouver le général de Dionne, pour lui demander de venir au procès comme témoin à décharge. Le général répéta alors à M. Mathieu Dreyfus le discours qu'il avait tenu à son frère, en ajoutant : « C'est tout ce que je pourrai dire devant le conseil de guerre. »

» M. Mathieu Dreyfus excusa son frère pour le troisième grief, en disant que les femmes de l'École militaire ne devaient pas lui coûter bien cher, mais iln'insistapaspour obtenir le témoignage du général.

)) Dreyfus arriva ainsi à l'état-major de l'armée, déjà ulcéré par ce qu'il considérait comme un déni de justice, dû à sa qualité d'Israélite, Dans ce nouveau milieu il se fit détester comme ailleurs, par son caractère arrogant et- vaniteux.

» 11 t'tait, de cette façou, dans des dispositions excellentes pour trahir.

» Extrêmement ambitieux, il a pu aussi chercher à nouer des relations avec des agents étrangers, dans un but d'amorçage. li serait allé ensuite plus loin qu'il n'aurait voulu d'abord.

» Enfin rien ne m'empêche de croire qu'il n'ait tarahi pour de l'argent : il avait de la fortune, diton; il pouvait, eu effet, avoir de vingt cinq à trente mille livres de rentes. Qu'importe s'il dépensait beaucoup plus? Il est certain qu'il dépensait beaucoup d'argent avec les femmes et au jeu. Indépendamment des femmes citées au procès, je crois, il y en a eu d'autres, des femmes de la haute galanterie, chez lesquelles on joue, et avec lesquelles on dépense beaucoup d'argent. Les camarades de Dreyfus à l'état-raajor de l'armée, le capitaine J H k notamment, peuvent donner des renseignej ..lits à ce sujet.

'< Le capitaine Duchâtelet, en ce moment au 131^, je crois, peut aussi dire à la Cour un fait significatif. Ce fait s'est passé après le voyage d'ôtatmajor 1894 ; ce voyage s'était terminé à Charmes. ! aine Duchâtelet et Dreyfus avaient été par le <-hef d'état -major pour ramener tous les chevaux k Paris. Ils descendaient les Champa- II vsées avec les colonnes de chevaux, vers sept /.- ,res un quart du matin. En passant devant une maison des Champs-Elysées, Dreyfus dit à Duchâ- '' ' • : (( Si nous montions chez une telle? nous la lirions à son réveil, et elle nous offrirait une d'excellent chocolat. » Et comme Duchâtelet

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lui faisait remarquer qu'il ne pouvait abandonner la colonne, Dreyfus dit : « Oh ! du reste, je ne tiens pas beaucoup à y aller. J'y ai perdu la forte somme, il y a quelques jours. » Il indiqua comme somme perdue 6,000 ou 15,000 francs.

)) J'ai recueilli quelques témoignages de cette nature; on n'a qu'à interroger les intéressés.

» Il a été établi, au moment du procès ou peu après, que M. Hadamard aurait eu à payer des dettes pour son gendre, ce dont il était très peu satisfait. Il aurait même tenu à ce propos à M. Painlevé un propos significatif. »

Animosité visible du général Roget contre Dreyfus. — Le ton général du morceau est donné par ce passage : « Dans ce nouveau milieu (l'étatmajor), il se fit détester, comme ailleurs^ par son caractère arrogant et vaniteux. » Le témoin qui parle ainsi est celui-là même qui, d'après la déposition du colonel Fabre, à l'instruction de 1894, avait fourni sur Dreyfus, stagiaire au 4" bureau, des renseignements tels^ (( qu'il avait été signalé, sur son folio du personnel, comme ne remplissant pas les conditions voulues pour être employéàl'état-major de l'armée. » Si l'on se rappelle que les notes données à Dreyfus par le colonel de Germiny, chef du l*"" bureau, et par le colonel de Sancy, chef du 2", étaient, au contraire, excellentes sans réserve, on voit qu'il y avait, dès 1893, un levain d'animosité tout à fait personnelle chez M. Roget à l'égard de Dreyfus.

Dans sa déposition de novembre, tant qu'il n'avait eu que des faits à discuter, il s'était efforcé très

sincèrement, je crois, d'oublier ses sentiments de sous-chef du 4^ bureau; il y était même arrivé jusqu'au point de dire, comme nous l'avons vu déjà, que Dreyfus était un officier très remarquable sous tous les rapports. Mais des que, par la déposition Bertulus. il s'est vu obligé de se défendre, le fond de ses sentiments s'est de nouveau découvert, et il a parlé des mobiles de la trahison de Dreyfus avec la morne passion qui le lui faisait noter, il y a six ans, comme impropre au service d'état-major. 11 a donné ainsi un pendant à la phrase ridicule et odieuse, par laquelle le commandant d'Ormescheville avait déclaré que, possédant, avec des connaissances très étendues, une mémoire remarquable, et parlant plusieurs langues, a le capitaine Dreyfus était tout indiqué pour la misérable et honteuse mission qu'il avait provoquée ou acceptée ». La formule du général Uoget, c'est que, universellement détesté à l'étatmajor comme à l'Ecole de guerre, ulcéré par un déni de justice, « Dreyfus était, de cette façon, dans des dispositions d'esprit excellentes pour trahir ».

Les preuves morales ne peuvent servir que dans la mesure où le leur permettent les preuves de fait. — A entendre ces deux voix accusatrices, il semble presque que Dreyfus ne pouvait pas ne pas trahir : c'est là ce qu'on appelle des preuves morales. On ne s'aperçoit pas que ces preuves n'en sont pas : elles ne peuvent, en effet, en aucune manière, entrer dans l'agencement de preuves matérielles, ou de notations historiques, par lequel on établit l'authen- {\c\t6 d'un f-'iit; l'IIfs ne vienu»Mit (iii':ii>rt''s coni).

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comme explications supplémentaires, et, à ce titre, elles ne Talent qu'autant que vaut la méthode par laquelle a été étaVjlie l'authenticité du fait.

Si la méthode est mauvaise, si la preuve a été mal faite, si la vérité apparaît contraire au fait qu'on avait cru établir, les explications morales disparaissent avec lui ; non seulement elles ne peuvent rien sauver de ce qui est prouvé faux, mais encore elles ne se sauvent pas elles-mêmes.

Tel est le cas pour Dreyfus : à supposer que l'injustice de ses supérieurs et la haine de ses camarades ait réellement provoqué dans son cœur des sentiments de révolte et de rancune^ ces sentiments ne sauraient prouver qu'il ait trahi.

Si sa trahison est prouvée d'autre part, on en pourra conclure, et c'est tout, que, dans certains cas, le ressentiment provoque au crime, — Si la trahison n'est pas prouvée, il n'y a qu'une possibilité morale s'ajoutantà des possibilités matérielles, et ne réduisant en rien la distance qui les sépare des réalités démontrées. — Si l'innocence vient à être prouvée, cela montre que, dans certains cas, le ressentiment peut ne pas provoquer au crime.

Ainsi les faits d'ordre moral, dépourvus de toute valeur comme preuves de faits d'ordre matériel, n'ont, comme explications de ces faits, qu'une valeur variable, et môme ils n'ont que celle qu'ils reçoivent des faits.

Les ressentiments de Dreyfus ne prouveraient pas sa trahison ; la trahison de Dreyfus prou- •verait que l'injustice et la haine peuvent être une semence de crimes.

11 n'y a rien à tirer contre Dreyfus du propos sur l'Alsace-LiOrraiue< si sa trahison n'est pas prouvée par ailleurs. — Il en est de môme du propos sur les Alsaciens Lorrains, que le général Lebelin de Dionne aurait reproché à Dreyfus, lorsque celui-ci \ 'ni ih. i^mer contre sa note d'aptitude générale.

Rien n'est moins sûrement établi que ce propos ; aucun de ceux qui l'auraient entendu n'eu a témoigné ; on ignore s'il s'agit d'une boutade, d'une discussion purement théorique, s'il a été exactement compris, et, de bouche en bouche, exactement rapporté.

Mais, Dreyfus eût-il dit (-e qu'il a dit, dans les termes et avec le sens rapportés par le général Roget, ce n'est encore une fois intéressant à relever que si, sur le fait du bordereau, la trahison a été péremptoirement prouvée, et nous savons que ce n'est pas le cas.

L'argument moral de l'ambition effrénée et du zèle imprudent na aucune valeur absolue, et contredit celui du ressentiment. — J'en dirai encore autant de rambiti(in de Dre\ fus. Seulement, ici, la vanité de cet argument moral est encore plus facile à discerner du premier coup, parce qu'il ne se rattache pas à la culpabilité par une hypothèse simple, mais par une hypothèse double :

1" Dreyfus amorçant;

:j Dreyias eutrainé plus loin qu'il n'aurait voulu.

Tout cela n'existe que dans l'imagination du général Roget.

Je ne parle pas des invraisemblances de l'amorçage aussi bien du côté français que du côté allemand. Quelle apparence qu'on ait à attendre quoi que ce soit de l'attaché militaire allemand, en échange de documents français? Et, si l'on se croit tout de même en état de tenter l'entreprise, quelle apparence qu'on n'ajoute pas aux chances de succès, et qu'on ne s'assure pas le bénéfice immédiat de la tentative, en obtenant l'autorisation de ses chefs ?

Mais je veux admettre que Dreyfus ait pu être possédé d'une ambition assez folle, pour préférer cette voie compliquée et peu sûre au large et droit chemin que lui ouvraient son intelligence, son savoir et son zèle. Ce que je comprends difficilement c'est que le même homme qui emploie l'argument moral du ressentiment et de la haine, emploie en même temps celui du zèle surexcité par l'ambition.

L'anecdote du pont de Charmes, racontée par le général Roget lui-même, démontre l'inanité de ces arguments moraux. — Ce qu'enfin je ne comprends pas du tout c'est que ces considérations morales contradictoires soient présentées par le général, alors que, deux mois auparavant^ il avait montré, avec une sorte de complaisance exagérée, Dreyfus recevant publiquement du chef de l'étatmajor lui-même une marque de bienveillance propre à guérir dans son cœur toutes les rancunes contre le passé, à le flatter à la fois dans son amourpropre et à le satisfaire dans ses désirs ambitieux. Le passage vaut d'être reproduit tout entier.

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« Dreyfus a fait partie en 1894, du 27 juin au 4 juillet, d'un voyage d'étatmajor que dirigeait le chef d'état-major général. Je faisais également partie du voyage. Un jour, le groupe d'officiers dont faisait partie Dreyfus, et le groupe du chef d'état-major lui-même, dont je faisais partie, se trouvèrent cantonnés à Charmes. Le chef d'étatmajor invita les officiers de ce groupe à prendre leur repas avec nous. Le soir, pendant le diner, Dreyfus parla des diverses expériences faites par les commissions de Calais et de Bourges, et nous donna des renseignements qu'aucun de nous ne possédait, et tellement intéressants qu'il en fut question jusqu'à la fin du diner.

« En sortant de taljle, le chef d'état-major emmena le capitaine Dreyfus et continua à causer avec lui, seul à seul, pendant plus d'une heure, en se promenant sur le pont de la Moselle. Nous suivions par derrière, d'ailleurs, et les jeunes gens remarquèrent fort la faveur spéciale qui était accordée à leur camarade ce jour-là. » {Déposifinn du 22 novembre.)

Ainsi, à la veille nuMue du jour où l'on vcui que Dreyfus ait envoyé le bordereau, et traître depuis longtemps, si l'on en croit le général Roget, il a étalé en plein déjeuner d'état-major, sous les yeux du général de Boisdeffre, une science si étendue qu'on lui attribue aujourd'hui des origines coupables, et la surprise du chef, loin de tourner alors à la méfiance, a provoqué de sa part une marque éclatante de faveur. Dira t-on que ce soit là ce qui

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Roget, « dans des dispositions d'esprit excellentes pour trahir » ?

Non seulement l'argument du ressentiment ne prouve rien par lui-même, et ne s'accorde pas avec celui de l'ambition effrénée, mais le général Roget savait qu'il n'avait pas le droit de l'invoquer. — Le général Roget a prétendu confirmer l'accusation de trahison par les arguments moraux du ressentiment et de l'ambition : il n'a pas vu que ces deux arguments s'excluaient l'un l'autre; il ne s'est même pas aperçu qu'en fait ils n'étaient pas fondés. En tout cas, il n'a pas prouvé qu'il n'y eût place dans le coeur de Dreyfus que pour des sentiments de rancune, ni que son ambition fût réduite à de louches manœuvres; bien au contraire, il a montré lui-même, par un exemple saisissant, qu'en juillet 1894 Dreyfus avait tous les motifs du monde pour se sentir satisfait à la fois dans la haute opinion qu'il avait de lui-même, et dans l'ambition née de cet amour-propre.

Ce qui rend impardonnable l'erreur du général Roget, c'est que, s'il commentait la note du gêné rai de Dionne, où il a puisé ses renseignements moraux sur Dreyfus, il savait que cette note était de juin 1898*, et il ne pouvait ignorer qu'elle était en contradiction absolue avec la note de sortie donnée à Dreyfus, par le même général de Dionne, en 1892.

J'en reproduis tout ce qui concerne le caractère et

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