‹ Le général Roget et Dreyfus; étude critique sur la déposition du général Roget devant la Cour de cassation (21, 22, 23, 24 novembre 1898, 28 janvier et 3 février 1899]Chapitre 39 sur 50 · CHAPITRE XXV Le contrôle effectif · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV Le contrôle effectif

//. Le Projet de Manuel de tir.

Comment le général Roget s'est arrangé pour ne pas utiliser cette indication précise du bordereau, en vue d un contrôle effectif. — Pour le Projet de Manuel de tir, le géuéral Roget ne s'est pas non plus posé directement la question essentielle : « A-t-il été possible que Dreyfus l'eût entre les mains, de manière à l'envoyer à Schwarzkoppen ?» Il a d'abord indiqué, à propos de la date du bordereau, que celle d'avril ne pouvait convenir, si on la rapprochait des dates où le Projet de Manuel avait été expédié dans les corps ; et cela a bien son intérêt, puisque cela jette la suspicion sur la façon dont on a fait l'enquête et l'instruction de 1894, mais cela ne fait rien à Dreyfus.

Ensuite il a fait un long commentaire, pour prouver que les difficultés, dont parle le bordereau, ne s'expliquent pas, si l'auteur est Esterhazy, mais s'expliquent très bien, si c'est Dreyfus; il a glissé sans insister ni préciser les détails chronologiques,

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qui seuls permettent un contrôle effectif de la culpabilité de Dreyfus. Il a mis l'accessoire au premier plan et l'essentiel au second ; il en savait cependant assez pour faire ce contrôle, et, s'il ne l'a pas fait,, c'est qu'il ne l'a pas voulu.

Le général Roget, tout en faisant l'histoire du « Projet de Manuels, a négligé de donner la date essentielle par rapport à Dreyfus. — Le général Roget nous apprend que, le Projet de Manuel étant daté du 14 mars, les premiers envois dans les corps sont du 16, et n'ont pu parvenir à destination, par l'intermédiaire des brigades, avant le 21 ou le 22. Les envois suivants se sont échelonnés du 16 mars au 12 mai. La direction de l'artillerie avaitattribué cinq exemplaires à l'état- major, un pourlecabinetdu chef d'état-major, et un pour chacun des bureaux. Les officiers, titulaires ou stagiaires, n'en re<^urent pas. « Ultérieurement, sur une demande officieuse faite à la direction de l'artillerie par le 2'' bureau de l'état-major, où se trouvait à ce moment Dreyfus, des exemplaires du Projet de Manuel furent envoyés pour les stagiaires. Dreyfus avait, en effet, fait remarquer^ d'ailleurs légitimement, qu'il était étonnant que la direction de l'artillerie ne pourvût pas de ce Manuel les officiers de l'état-major. Les exemplaires envoyés pour les stagiaires le furent par bordereau de la direction de l'artillerie du 26 mai 1894. Il est spécifié^ dans la colonne observations du bordereau, que ces exemplaires étaient destinés aux stagiaires qui pouvaient être appelés à s'en servir sur les champs de tir. L'envoi com-

prenait dix exemplaires. Ils furent remis au 3* bureau, chargé d'en faire la répiirtition, le 28 mai. Le 2-* bureau eut pour sa part trois exemplaires. Le ijmmandaut Jeannel, alors au 2^ bureau, re<,'ut ces trois exemplaires. Ll se rappelle très bien en avoir t cuiis un à Dreyfus, qui le rendit au bout d'un certain temps. Tel est l'historique de la distribution du Projet de Manuel de tir. »

Arrivé là de son récit, et au moment précis où il pourrait cherclier dans cet historique ce qui t onvient ou ne convient pas à la culpabilité de Dreyfus, le général Roget est pris d'un besoin irrésistible de commenter la phrase : « Chaque offifiierdoit remettre le sien à la fin des manœuvres », et croit, sans doute, avoir fait le nécessaire pour la manifestation de la vérité, en passant sous silence la date à laquelle le commandant Jeannel a rei^u les trois exemplaires du 2" bureau, celle à laquelle il en a'prété un à Dreyfus, le temps que Dreyfus Ta gardé.

Pressé de s'expliquer sur la date intéressante par rapport à Dreyfus, le général Roget s'est réfugié dans des équivoques.

Lorsque le président interroge le général Roget sur ces tr ' ' is, voici sa réponse :

« Il !<• >alter de la lettre du commandant

Jeannel iau général Roget), qu'il a confié un des exemplaires au capitaine Dreyfus à un moment ({u'il ne détermine pa», et que Dreyfus l'aurait rendu au fond commun après l'avoir conservé deux ou trois jours. ^ mplaires restaient à la dispo-

HÏtion des >: , qui [jouvaieut les utiliser.

€t qui auraient pu les faire copier. Il n'a pas été vérifié qu'un des trois exemplaires ait disparu. ))

Ainsi le général Roget continue a ignorer les dates intéressantes. Il consent à reconnaître que Dreyfus n'a eu le Projetée Manuel entre les mains que pendant deux ou trois jours, mais il ajoute qu'il l'avait tout de même à sa disposition et aurait pu le faire copier.

Il termine enfin par une phrase entortillée, qui veut bien dire qu'aucun des trois exemplaires n'a disparu, mais qui pourrait donner à entendre, si on prenait les premiers mots au pied de la lettre, qu'aucune vérification n'a été faite.

Un autre témoignage nous permet de contrôler sur ces différents points celui du général.

Le témoignage du lieutenant-colonel Jeannel permet d'établir avec précision dans quelles conditions Dreyfus a eu le Manuel de tir à sa disposition. — Le lieutenant-colonel Jeannel est venu devant la Cour le 10 janvier. Il a confirmé qu'il avait reçu trois exemplaires; il a dit qu'il croyait que c'était vers la fin de juillet; qu'un jour, vers 11 heures et demie du matin, Dreyfus était venu lui emprunter le Manuel et l'avait rendu, non pas deux ou trois jours, mais 48 heures après, M. Jeannel a ajouté que les trois exemplaires du Manuel étaient enfermés dans un tiroir à clef, dont il avait toujours la clef sur lui, et enfin qu'en 1894 on s'était borné à l'entendre à l'instruction, le prévenant qu'il ne serait pas cité comme témoin.

Il est donc sûr que Dreyfus n'a pas eu plus de

48 heures le Manuel entre les mains, et cela en août, — que le Manuel n'est pas resté à sa disposition ensuite, au sens matériel du mot, — qu'enfm M. Jeannel n'a pas témoigné au procès, mais seulement à l'instruction et que, s'il avait témoigné au procès, à un moment où l'on datait le bordereau d'avril, la défense s'en serait immédiatement emparée, pour prouver que Dreyfus n'avait pu envoyer le Manuel de tir, et par conséquent n'était pas l'auteur du bordereau.

Il est visible, d'autre part, que le général Roget, dès qu'il a été pressé par une question précise, a répondu par des inexactitudes plus ou moins volontaires. Il n'y avait qu'une chose vraiment intéressante à noter : 18 heures. Comme c'était bien court pour envoyer le Projet de Manuel, en demandant qu'il soit rendu avant la fin des manœuvres, le général Roget a d'abord allongé timidement le délai, en disant deux ou trois jours; puis il a essayé de prouver que le Projet de Manuel n'avait pas été envoyé à Schwarzkoppen, et qu'il ne s'agissait pour Dreyfus que de l'avoir à sa disposition, pour le faire copier.

Le général Roget a essayé de soutenir son opinion, en prétendant que le Projet de Manuel de tir n'avait pas été envoyé. Cette interprétation du bordereau est absolument contraire au texte et inadmissible. — Pour voir que l'explication du général est inadmissible, il suffit de lire attentivement le texte du bordereau.

nJe rous adresse le Projet de Manuel de tir; — si

VOUS voulez r/ prendre ce qui vous intéresse et le tenir àma disposition après, je le prendrai. A moins que vous ne vouliez que je le fasse copier in extenso et ne vous en adresse la copie. »

Le général Roget commente de la façon suivante: « il semble, d'après le commencement du bordereau, que l'auteur envoie le Projet de Manuel de tir. Cette dernière phrase semble prouver qu'il se ravise au dernier moment et qu'il propose deux solutions à son correspondant : ou bien de lui envoyer le Projet de Manuel pour qu'il y prenne ce qui l'intéresse; ou bien de le faire copier in extenso et de lui en adresser la copie.

» Puisqu'on se réserve la possibilité de le faire copier, c'est qu'on ne l'envoie pas. Il semble que le sens exact de la phrase soit le suivant : « J'ai le Projet de Manuel à ma disposition. Si vous voulez y prendre ce qui vous intéresse, je le prendrai, à matins que vous ne vouliez, etc. » — Si on l'envoyait, pour si mal que l'on écrive, on aurait dit : Je le re^jrendrai ou J'irai le reprendre.

» L'auteur du bordereau a le document à sa disposition : il peut le prendre quand il voudra et l'envoyer à son correspondant qui y prendra ce qui l'intéresse.

» La manière de procéder qu'indique cette phrase est assez compliquée : on écrit ; on attend la réponse, on prend le Manuel; on l'envoie ; le correspondant y prend ce qui l'intéresse et le renvoie ensuite. Il faut, pour procéder ainsi, avoir tout son temps.

» Il faut donc que l'auteur du bordereau ait le

Projet de Manuel à sa disposition immédiate et permanente. »

J'ai ('té extrêmement surpris de trouver daus la déi)osition de Picquart {1^^ décembre) , et dans celle (lu commandant Hartmann il" février), un commentaire analogue. Je n'aurai pas de peine à démontrer qu'il ne peut être admis.

Le Projet de Manuel de tir a été très certainement envoyé avec le bordereau. — 1" L'envoi du Projet de Manuel avec le bordereau n'est pas une apparence; c'est tine réalité affirmt-e de la façon la plus nette : « Je vous adresse quelques rentieignements intéressants : 1"..., 2"..., 3"..., 4"..., 5" fc Projet de Manuel de tir de Vartilkrie de campagne (14 mars 1894) » .

2° La preuve qu'il est envoyé, c est que l'auteur du bordereau propose à sou correspondant d'y prendre ce qui l'intéressera, avant de le lui rendre ;

3" Le général Roget supprime nn membre de phrase important : « et le tenir ù ma disposition après. » Il comprend : « Si vous voulez y prendre ce qui cous intéresse, je le prendrai » ; ot c'est : <( Si vous coulez le tenir à ma disposition après y avoir pris ce qui vous intéresse, je le prendrai i> ;

4" L'alternative ne porte pas du tout sur : <( Jeîe prendrai pour rous l'enroyer » ou : « Je le ferai ^'opier in extenso »: elle porte sur : « Vous y prendrez vous-même ce qui vous intéresse », ou « Vons me direz de le faire copier in extenso » ;

5** La suite des idées exprimées par le t«xte est la

A.OnenvoieleProjet deManuelpouY très peu de temps, le temps des manœuvres, après quoi celui qui l'envoie le reprendra.

B. Le correspondant extraira lui-même du texte ce qui lui conviendra, avant de le renvoyer.

C. S'il le préfère, il le renverra, sans avoir fait d'extrait; on le prendra et on lui en fera une copie in extenso.

Cette interprétation ne .comporte ni liésitation ni doute; il ne s'agit pas de savoir si cela est écrit enbon ou en mauvais français, mais simplement si cela est clair, et cela est parfaitement clair. Que ce soit le commandant Hartmann, ou Picquart, ou le général Roget qui suppose que le Projet de Manuel n'est pas envoyé, il se trompe.

Le Projet de Manuel a donc été envoyé.

Si le général Roget a supposé qu'il ne l'avait pas été c'est :

1° Parce qu'il a mal lu le texte, et supprimé le tenir à ma disposition après :

2° Parce qu'il est invraisemblable que, en 48 heures, Dreyfus ait pu faire ce qu'indique le bordereau.

Contradiction du général Roget avec lui-même.

— Perdu dans un commentaire biscornu, le général Roget ne s'est pas contenté d'interpréter à faux le texte du bordereau ; il s'est, une fois de plus, mis en contradiction avec lui-même.

Il dit d'abord que la phrase sur la difficulté de se procurer le Manuel, inexplicable sous la plume d'Esterhazy, « s'explique au contraire facilement si

l'auteur du bordereau est Dreyfus... Il est exact... que Dreyfus avait eu de la peine à se procurer le Manuel... et il est certain qu'il n'aurait pas pu le garder pendant plus de quelques jours, parce qu'un stagiaire, non pourvu, aurait pu en réclamer un, et qu'on se serait aperçu de la disparition d'un des exemplaires ».

A la fin, au contraire, il dit que « l'auteur du bordereau a le document à sa disposition : il peut le prendre quand il voudra et l'envoyer à son correspondant... Il faut pour procéder ainsi qu'il ait tout son temps... il faut que l'auteur du bordereau ait le Projet de Manuel à sa disposition immédiate et permanente ». — Il est impossible d'imaginer un gâchis plus complet.

Le général Roget a totalement perdu de vue que le Projet de Manuel, dont il était question dans le bordereau, avait été, d'après le texte, emprunté à un oflBcier des corps. — Enfin le général Roget n'a pas du tout expliqué pounjuoi l'auteur du bordereau dit que le Ministère a envoyé un nombre fixe de Manuels dans les corps.

11 a repris sur le mot corps l'ergotage puéril du général de Peilieux et de M.Cavaignac, et juré ses ''rands dieux qu'un fantassin dirait: « les régiments l'artillerie ». Mais il ne veut pas voir :

Que; si le bordereau parle des corps, c'est que le Projet de Manuel envoyé sort des corps;

Que, si l'expéditeur ne l'a que peu de jours à sa disposition, c'est parce qu'il l'a emprunté à un offi-

2o4 LE GENERAL ROGET ET DREYFUS

Que, s'il ment sur la clause de restitution imposée aux officiers détenteurs, c'est pour assurer avant la fin des manœuvres le retour de l'exemplaire, et le rendre à son propriétaire ;

Que même, s'il offre de copier le texte après le retour de l'exemplaire, c'est aussi pour faciliter ce retour, en dispensant le correspondant de faire luimême les extraits.

Tout cela est d'autant plus incompréhensible que, lorsque, dans une autre partie de sa déposition, il a discuté la date du bordereau, il a repoussé la date d'avril, en faisant observer qu'avec cette date l'emprunt du Projet de Manuel aurait été à peu près impossible.

Il a fallu la volonté de trouver Dreyfus coupable, pour ne pas apercevoir que le paragraphe sur le Projet de Manuel de tir le disculpait entièrement. — Telle est la méthode suivant laquelle le général Ro^et a traité le passaj^fe capital du bordereau, le seul qui permît de vérifier en toute sûreté d'esprit si réellement Dreyfus en était ou n'en était pas l'auteur.

Est-il admissible que, sans un parti pris de trouver Dreyfus coupable, il aurait :

1° Laissé de côté toute la partie du texte sur l'envoi du Projet dans les corps ;

2^ Supprimé de sa lecture la phrase sur la restitition du Projet par le correspondant;

3° Oublié, après l'avoir noté auparavant, l'emprunt du Projet par l'expéditeur ;

40 Négligé les dates fournies pour le colonel Jeannel;

LE (ÎÉNÉRAL ROOET ET DREYFUS -^')'>

5° Supposé simultanément que l'expéditeur avait du temps devant lui et n'en avait pas;

6" Dit enfin que le lieutenant-colonel Jeannel avait témoigné au procès de 1894, lorsqu'il savait très bien qu'on ne l'avait pas appelé à l'audience parce que ses réponses à l'instruction tournaient eu laveur de Dreyfus.

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