II. Les femmes et le jeu
L'argument des femmes et du jeu est fondé sur des rapports de police reconnus mensongers dès 1894. — Le dernier des arguments morau'x est celui que le général Roget a tiré du goût de Dreyfus pour le jeu et les femmes, et des besoins d'argent qui en seraient résultés. Il l'a présenté d'abord sous cette forme bizarre : « Rien ne m'empêche de croire qu'il ait trahi pour de l'argent » ; puis il a ajouté quelques instants après : « Il est certain que Dreyfus dépensait beaucoup d'argent avec les femmes et au jeu. »
Il suffît, pour répondre à ces propos progressivement afïirmatifs, de rappeler qu'en 1894, à l'audience, la défense a démontré l'inanité des rapports de police sur lesquels ils sont fondés, et que, la veille même du jour où le général Roget s'exprimait ainsi, l'agent Guénée, l'auteur des rapports, avait avoué à son tour, dans sa deuxième déposition, le peu de sûreté de ses informations : « Mes renseignements pouvaient se rapporter aussi bien à
Dreyfus qu'à un autre, mais comme seul Dreyfus était inculpé, tout retombait sur lui : c'était la tête de Turc. » (Déposition du 27 janaier.)
Le général Roget s'est fait personnellement l'écho de racontars sans authenticité et sans valeur. — Aux vagues arguments tirés des rapports de Guénée, le général Roget en a ajouté deux autres qui lui sont personnels :
1" Une conversation de Dreyfus avec le capitaine Duchâtelet, en revenant de Charmes, dans les premiers jours de juillet 1894;
2'' Desrécriminations faites auprèsde M. Painlevé par le beau-père de Dreyfus, M. Iladamard, peu satisfait d'avoir eu à payer les dettes de son gendre-
La conversation avec Duchâtelet n'a pas plus été vérifiée que les propos sur les Alsaciens-Lorrains ; nous ignorons si les souvenirs du capitaine Duchâtelet sont exacts, s'il a redit le propos sous la forme que lui a donnée le général Roget, combien il y a eu d'intermédiaires entre lui et le général. Le capitaine Duchâtelet n'a pas été cité.
En revanche, le capitaine Junck, auquel le général avait prié la Cour de s'adresser, pour avoir des renseignements sur ce sujet, s'est borné k dire dans sa déposition (/7 /(écrier) qu'un jour, au Concours hippique, Dreyfus avait salué devant lui trois demi-mondaines, et, sur une observation de Junck, déclaré que c'étaient d'anciennes amies ; il en avait même nommé une qui habitait aux Champs- Klysées un hôtel où elle donnait de jolies fêtes et où l'on jouait.
Cette histoire a l'air tout à fait cousine germaine de celle du capitaine Duchàtelet : dans toutes les deux, les éléments se localisent de la même manière : une demi- mondaine, le jeu, un hôtel aux Champs-Elysées.
L'anecdote du capitaine Junck ne prouve absolument rien contre Dreyfus, puisqu'il s'agit de relations antérieures à son mariage. Celle du capitaine Duchàtelet ne saurait prouver davantage, tantqu'eU-e n'a pas été contrôlée.
Scandaleuse déformation par le général Roget d'une conversation de M. Painlevé, déjà scandaleusement déformée. — La méfiance à l^égard de ce racontar est d'autant plus obligatoire, que la deuxième preuve du général Roget est radicalement fausse. Sauf le nom de M. Painlevé, il n'y a pas un mot d'exact dans l'indication « significative », par laquelle M. Roget a terminé sa déposition du 28 janvier.
L'histoire est connue maintenant par les dépositions de MM. Painlevé et Hadamard (7 février). On sait qu'il s'agit d'une conversation où M. Jacques Hadamard, professeur à la Sorbonne, et petit cousin de Dreyfus par alliance, a dit à M. Painlevé qu'il était convaincu de l'innocence de son cousin. Cette conversation, rapportée par M. Painlevé au général Gonse, en présence de M. d'Ocagne et du capitaine Hély d'Oissel, est devenue, dans la pièce insérée au dossier secret, une conversation sur la disposition de certains parents de Dreyfus à admettre sa culpabilité.
LE t.ÉXJiUAi ROilKT ET DBfiïFlS ;271
D'après un« lettre de M. Painlevé au Figaro y\'.\ avril 18i)i)), la question qui lui a été posée par la Cour, le 7 février, ne laisse aucun doute sur cette transformation singulière, grAceà laquelle son récit était entré dans c le faisceau des faits entraînant la conviction de la culpabilité de Dreyfus ' ».
Plus singuhère-eneore est la transformation que le général Roget a fait subir au texte de la pièce mensongère, qui lui a cependant passé sous les yeux. Comment a-t-il pu transformer une con.versation avec un coosin de Dreyfus en un propos qu'aurait beau- père, et d'après lequel il aurait payé le !. -ji de son gendre? C'est là quelque chose de tout à fait inexpliquable, mais qui prouve en même ttrnps combien les anecdotes rapportées par le général Hogct ont besoin d'être contrôlt'es. ;i\ant d'être acceptées.
C'est, dune lai;ou plus gi;nérale, une preuve de la manière extraordinaire dont les propos se transforment en passajit de bouche en bouche, lorsque les intermédiaires les adaptent, souvent sans s'en aper(;evoir, à leurs sentiments préconçus; c'est enfin un motif de plus pour considérer, jusqu'à nouvel ordre, comme oui, tout ce qu'adit le général li'<'Ct au sujet de Drevfu'^. du jeu et des femmes.
Nullité absolue des arguments moraux invoqués contre Dreyfus par le général Roget. — Aujourd'hui, pas plus qu'en 1894, il ne reste rien des arguments moraux invoqués contre Dreyfus : pour en
1. Propos (le M. Cavaignac. rapporté à M. Painlevt^ par M. (l'Ocagne (Déposition Painlevé^ 7 février).
'ZrZ LE GENERAL ROGET ET DREYFUS
finir sur ce point, je ne crois pouvoir mieux faire que de transcrire ce passage de la déposition du capitaine Junck, d'autant plus probant que le ton en est moins sympathique :
« D'une manière générale, Dreyfus faisait étalage de sa fortune, prenant plaisir à nous raconter son installation, ses voyages. Je me suis trouvé pendant de longs mois travaillant à côté de lui, et rien chez lui ne faisait prévoir qu'il pût se rendre coupable de trahison. »
Ces quelques mots suffisent à faire justice, en ce qui concerne Dreyfus, de ces prédictions après coup, que l'on décore du nom de preuves ou d'arguments moraux.
Quant au général Roget, je constate :
1° Qu'il n'a eu recours aux arguments moraux que sous l'empire de la colère ;
2° Qu'il a pris les principaux dans des déclarations du général de Dionne, dont il connaissait la valeur;
3° Qu'il les a produits, sans avoir fait le plus petit effort pour en apprécier la portée réelle;
4° Qu'il n'a même pas aperçu la contradiction de deux d'entre eux ;
5" Qu'il a eu recours à des racontars ridicules et dépourvus de sens ;
6° Qu'il a altéré, pour la mettre en harmonie avec eux, un récit, faux lui-même, lu dans le dossier secret.