‹ Le général Roget et Dreyfus; étude critique sur la déposition du général Roget devant la Cour de cassation (21, 22, 23, 24 novembre 1898, 28 janvier et 3 février 1899]Chapitre 43 sur 50 · CHAPITRE XXVIII Les arguments psychologiques · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII Les arguments psychologiques

/. Les dénégations de Dreijfu>i.

Nature des arguments psychologiques invoqués par le général Roget. — Le général Jvoget a ajouté à l'étude des mobiles d'ordre moral qui, d'après lui , auraient pu déterminer Dreyfus à trahir, des argumouts tout à fait uonveaux, que l'on peut appeler psychologiques.

Le général se pique de discerner dans le condamné, qui n'a pas avoué son crime, les gestes, les paroles, les silences qui confirment sa culpabilité; il en fait autant pour ses complices supposés, sans se mettre en garde lui-même contre le préjugé, qui s'associe inconsciemment à la connaissance de la condamnation.

Les preuves psychologiques tirées par le général Roget de l'étude de Dreyfus lui-môme sont de deux sortes : 1" son attitude à l'instruction; 'i^ son attitude depuis sa condamnation.

Les dénégations de Dreyfus commentées par le

général Roget. — « Quand j'ai cherché à- me faire une conviction, j'ai trouvé des preuves de la culpabilité de Dreyfus dans les interrogatoires qu'il a subis. Il nie tout, comme un accusé qui ne veut fournir aucune explication et qui se refuse à la discussion.

)) Il nie avoir eu connaissance de la concentration des armées. On peut prouver, par les témoins (stagiaires de son année), 'qu'il a dessiné lui-même sur une carte, en présence de ces stagiaires, les zones de concentration de chaque armée, et qu'il en a discuté et critiqué le dispositif.

» Mais ce qu'il y a de plus frappant, c'est qu'il nie. avoir connu le Projet de Manuel de tir. Il déclare même n'avoir jamais su qu'il en existât un, et il pouvait, sans le moindre inconvénient, avouer que ce Manuel avait été en sa possession ; or, il est parfaitement établi qu'il l'a eu.

» Le commandant Jeannel, de l'artillerie, qui, était son chef au 2^ bureau, l'a déclaré à l'audience du procès de 1894, et me l'a affirmé encore à moi, par écrit, il n'y a pas longtemps : c'est lui-même qui a remis le Manuel à Dreyfus.

)) Je trouve ces dénégations tout à fait extraordinaires chez un innocent. »

Le récit du général Roget renferme plusieurs inexactitudes graves. — Il y a dans ce passage une erreur grave, que j'ai déjàeu l'occasion de signaler.

Le commandant Jeannel, d'après sa propre déposition [10 janvier), ]\\ été interrogé en 1894 qu'à l'instruction; il ne l'a pas été à l'audience.

LE UÉNKRA.L ROGET El" DIIEYFDS ^/O

Ce n'est pas tout. Le général Roget assure que Dreyfus a nié dans ses interrogatoires avoir eu « oonaissance du Prq/et de Manuel de tir. Or je lis dau^ le rapport Besson d Ormescheville :

i' Quant au Projet de Manuel de tir de Vartillerie de campagne du M mars 1894, le capitaine Dreyfus a reconnu, au cours de son premier interrogatoire, s'en être entretenu à plusieurs reprises avec un officier supérieur du 2® bureau de l'état major de l'armée. »

Il est donc certain que Dreyfus n'a pas toujours nié qu'il ait eu connaissance de ce Manuel, comme l'affirme le général Roget. J'ajoute que, sans susixîcter la bonne foi du général, je voudrais voir'dans quels termes et à la suite de quelles questions ont été faites les réponses négatives de Dreyfus. A-t-il nié avoir jamais connu le Projet de Manuel de tir, ou a-t-il nié l'avoir jamais connu avant le mois d'acril, date assignée au bordereau par le comman dant Besson d'Ormescheville ?

Dans le second cas, il a eu tout à fait raison, puisque le commandant Jeannel n'a pu lui prêter le petit volume autographié qu'après la fin de

juillet.

Dan^ le premier, je regretterais que Dreyfn- «ai menti, sans pourtant trouver que ce mensonge [)rouve contre lui. Il y a, en effet, de la part du jt-néral Roget une ironie un peu excessive à dire 'iue l'aveu ne pouvait avoir pour Dreyfus le nioindre i uconvéniei)t. Il suffit, pour en juger, de voir le -oin avec lejjuel le commandant Bes.son d'Ormes- < heville a noté que Dreyfus avait reconnu qu'il

s'était entretenu plusieurs fois du Projet de Manuel avec un officier supérieur de son bureau. Dreyfus a été manifestement mis dans une situation telle que tout se retournait contre lui à l'instruction ; eût-on trouvé des papiers suspects chez lui, on l'en eût accablé ; il n'y en avait pas : on l'accusa de les avoir fait disparaître. Beaucoup de méfiance et de mauvaise volonté dans les interrogatoires s'expliqueraient à moins.

Dreyfus n'en a pas moins eu tort, s'il a nié d'une façon absolue. Il a eu tort surtout au point de vue de sa défense, car la déposition du commandant Jeannel donnait la preuve qu'il n'avait pu écrire le bordereau en avril, et elle donne aussi la preuve, nous l'avons vu, que Dreyfus n'a pu l'envoyer en août.

Quoi qu'il en soit, il y a quelque chose de révoltant à voir le général Roget accabler Dreyfus comme un menteur systématique, au moment où lui-même altère la vérité^ en disant que le commandant Jeannel a témoigné à l'audience, et surtout quand on sait, quand on voit que, si ce témoin n'a pas été produit devant le défenseur, c'est parce que son témoignage aurait gêné l'accusation.

Le témoignage du capitaine Junck donne leur véritable sens aux dénégations de Dreyfus sur la concentration. — Pour la concentration, j'aurais besoin, avant d'apprécier les dénégations de Dreyfus, de savoir à quoi m'en tenir sur le sens exact du mot concentration par^ rapport aux dénégations.

Il y a, dans la concentration, un agencement gêné

LE GÉNÉRAL ROGET ET DREYFUS 'lHl

ral des transports de troupes convergeant sur tout le territoire, vers la frontière de l'Est, et, pour connaître cet agencement, il suffit, a dit M. de Frey cinet, de regarder la carte : la concentration y est écrite dans le réseau de nos voies ferrées et dans l'emplacement de nos troupes en temps de paix*. Le général Roget a raconté, dans sa déposition du 23 novembre, que, pendant le deuxième semestre de 1893, il avait donné à faire aux stagiaires du 4« bureau, où se trouvait Dreyfus, un plan de transport fictif. A quoi peut bien servir un exercice de ce genre, si ce n'est à préparer les ofïlciers à organiser un transport réel ? Il est clair qu'en appliquant aux données fournies par la carte des chemins de fer et celle delà répartition des troupes les principes acquis par un exercice théori(jue de ce genre, un officier d'état major intelligent peut arriver à reconstituer lui-même le mouvement d'ensemble do la concentration, sinon exactement dans tous ses détails, du moins dans ses grandes ligues, qui ont quelque chose de nécessaire. Cela, Dreyfus l'avait fait, et la meilleure preuve qu'en le faisant, il n'avait dérobé aucun secret pour eu mésuser, c'est le gêné

1. Discours de M. de Freycinet a la Chambre des députés (séance du 11 mars 1899; : e Je vois qu'on parle avec une sorte de frémissement patriotique de la trahison concernant les secrets de la mobilisation. Mais ces secrets sont peu de chose, car la mobilisation est écrite sur le territoire : les voies ferrées, les stations, les magasins d'approvisionnements en sont les jalons. Nous connaissons la mobilisation des pays étrangers comme ceux-ci connaissent la nôtre. Il n'y a que certains points plus intéressants à connaître, parce qu'on y conceotre les troupes; mais c'est peu de chose. »

rai Roget qui la donne : un jour, devant ses camarades stagiaires, il a dessiné les zones de concentration de chaque armée, et en avait signé le dispositif. De deux choses l'une : ou il a fait ce jour-là un exercice courant parmi les stagiaires, ou il a fait un tour de force de sagacité; en aucun cas on ne peut supposer qu'il ait été étaler au grand jour la preuve d'investigations coupables. « Dreyfus, a dit le capitaine Junck (Déposition du 11 février), connaissait très bien la concentration : il était capable de la dessiner sur une carte quelconque, comme /a ^Zmpart de nous, d'ailleurs. »

Il n'y avait donc rien à tirer contre Dreyfus d'une connaissance des traits généraux de la concentration. Lui-même n'avait aucun intérêt à nier qu'il eût cette connaissance, en dehors delà crainte maladroite, mais très naturelle, de voir immédiatement se tourner contre lui la moindre des réponses affirmatives.

Il ny a aucune raison de supposer que Dreyfus ait connu les parties secrètes de la concentration.

— Mais, à côté des traits généraux de la concentration, qui sont ou connus ou faciles à déduire des données delà carte, il y a des détails secrets: ceux, par exemple, qui touchent aux troupes de couverture, dont les emplacements à la première heure de la guerre doivent être inconnus de l'ennemi, si l'on veut- que ces troupes remplissent efficacement leur rôle de protectrices de la concentration.

C'est là-dessus vraisemblablement qu'ont porté les questions adressées à Dreyfus et ses réponses

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négatives, puisqu'on ne l'interrogeait sur laconcenit iiion qu'à propos de la Note sur left troupes de '■"iirerture inscrite au bordereau. Or Dreyfus a pu nier qu'il connût ces détails, et il a pu les ignorer on effet, tout en étant capable de dessiner au tableau et tout en avant dessiné les zones de concentration.

La général Roget a tort de supposer que les grands mots font reculer les raisonnements civils. — Les officiers de l'état-major, et je dis cela pour le général Roget comme pour les autres, ont eu le tort de s'imaginer que les matières, au sujet desquels ils avaient à rendre des témoignages ou à porter des jugements, étatent de leur natuTe inaccessibles au commun des mortels, et qn'aucnne critique civile ne saurait s'y attarjnaer sans témérité. C'est là une idée fausse et pleine de dangers : il va dans les choses militaires des parties techniques, qui appartiennent aux seuls militaires; mais il y a aassi, comme dans toute chose où s'applique l'intelligence humaine, des parties de raison et de sens c<mîmun, qui relèvent des procédés ordinaires de l'observation. Un grand mot, comme xecrets de la concentration, n'est qu'un grand mot pour un homme habituéà considérer dos réalités, et il nesuffitpas d'en faire un emploi orgueilleux pour paralyser son esprit critique et le réduire au silence.

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