CHAPITRE XXX Les arguments psychologiques
/// La correapondance des attachés militaires.
L'argument psychologique de la « prétérition d'innocence >. tiré de la correspondance des attachés miUitaires. — Le général Koget n'a pas mieux réussi pour les pi«uves psychologiques tirées des lettres des attachés militaires, postérieures à la condamnation de Dreyfus, qui sont coaservées dans le dossier secret.
u Je crois devoir dire aussi à la Cour qu'il y a dans le dossier secret, au ministère de la Guerre, un certain nombre de pièces, dans lesquelles le nom dt? Dreyfus est écrit en toutes lettres. Ces pièces sont contemporainos du procès ou postérieures. Elle donnent toutes une preuve indirecte de la cul pabilité de Dreyfas par prétérition de son inno- U est assez singulier que des personnes
- jiguôes sur l'affaire, qui en causent d'une façon intime, ne fassent jamais allusion à l'innocence I sné, et à l'erreur judiciaire qui
.'t alors nue ix-llt-rtn' liiililidin'mcnl
ees mêmes personnes parlent de l'innocence. » N'ayant pas le dossier secret entre les mains, au moment où il déposait, il n'est pas surprenant que le général Roget se soit borné à une déclaration aussi courte et aussi générale, et je ne peux l'en blâmer. Toutefois, dans sa brièveté même, cette déclaration trahit les procédés de raisonnement familiers au général Roget : il part d'un fait non prouvé et plus probablement faux que vrai ; il appelle à la rescousse une possibilité non vérifiée.
Le général Roget affirme, sans le savoir, que les attachés militaires étaient renseignés sur l'affaire Dreyfus en 1894. — Le fait non prouvé, c'est que les personnes auxquelles il fait allusion étaient renseignées sur l'affaire. Lui-même, le général Roget, dans une autre partie de sa déposition, commentant une note de Schwarzkoppen apportée au ministère en octobre 1895, et qui date certainement de septembre, a été obligé de dire : « Il peut n'avoir été question qu'assez tard du bordereau, attendu que le procès Dreyfus a eu lieu à huis clos, et il peut se faire que les agents dont il s'agit n'aient eu connaissance qu'assez tard de la base de l'accusation. » [Voir chapitre XVI.)
Du moment que le général Roget admet que les agents militaires étrangers n'ont pu connaître le bordereau qu'assez tard, comment peut-il dire, d'autre part, qu'ils étaient renseignés sur l'affaire ? Ils n'ont connu sûrement qu'une seule chose, et pas avant le 5 janvier, c'est que le service des renseignements prétendait avoir saisi à l'ambassade
LE GKNfcRAL BOOBT ET DUEYFD8 289
la pièce, invoquée «outre Dreyfus, d'Allemagne: ils Tout su parce que M. C'asimir Pcrier l'a dit au comte MuTister, dan-^ leur entrevue du 5 janvier. Ktait-ce suffisant pour que, s'ils n'avaient pas eu de relations avec Dreyfus, ils fussent absolument surs de son innocence? 11 est évident que non, puisque, dans ce cas, ils pouvaient persister à croire que la pièce ne venait pas de l'ambassade d'Allemagne, et puisque, eu tout cas ils en ignoraient la nature et les détails de l'accusation.
Le général Roget affirme, sans en rien savoir, que les attachés militaires parlaient de l'innocence de Dreyfus. — La ])ossibilité non vérifiée, c'est que les attachés militaires, à l'époque où ils ne sedisaientrien deTinnocence de Dreyfus dans leurs leth'Cs, en aient parlé publiquement. Le général Roget a eu la prudence de dire peut-être. S'il dit peut-être, c'est qu'il n'en sait rien, et s'il n'en sait rien, il n'a pas le droit de s'en servir comme d'un argument.
Lettres des attachés militaires citées par le capitaine Cuignet. — i<* Lettre où il est question de M. Gaillard. — Le dos.sieren mains, lecapitaine Cuignet a complété sur ce point la déclaration dugénéral Roget. lia donné le te.xte de plusieurs des lettres contenues au dossier secret et où « l'on a cru voir, dit-il, un aveu [hic] de culpabilité, par prétérition d'innocence ».
La première est une lettre adressée à Schwarz- I oppen par un ami.
Faisant allasion à une rèponse faiie p&r le colonel Gaillard, chef du 2** bureau, à une demande de renseignements, l'anii écrit le 18 novembre 1894 :
« — En ce qui concerne la réponse de M. daillard, cesi un modèle ; mais je ne m'étonne pas autrement, car c'est une manifestation de ce vieux levain de haine, qui existe toujours et qui n'nfmt que croître avec les années. Ou bien Dreyfus joue-i-il un rôle en cette affaire f »
» A propos de cette dernière phrase, on s'est demandé si, dans le cas où Dreyfus serait innocent, l'ami de Schwar/koppen ne profiterait pas de notre erreur pour nous tourner en ridicule; étant donné le ton général de persiflage de sa lettre à notre é^ard. On a cru y voir un aveu d<e culpabilité jrnr prétérition d'inno<'ence. »
Le capitaine Cuignet ne se l>orne pas, dans ce passage, à reproduire la formule à la fois neuve et élégante du général Itoget; il montre par quel procédé elle a été obtenue.
Par quel raisonnement le capitaine Cuignet établit-il, d'après cette lettre, la prétéritioxi d'innocence ? — C'est un raisonnement assez compliqué que voici mis en forme :
Quelqu'un qui peut savoir si Dreyfus est innocent, se moque de nous, dans une lettre à Schwarzkoppen ;
S'il sait vraiment que Dreyfus est innocent, il ne peut pas -trouver de meilleur sujet de moquerie;
Donc, s'il sait Dreyfus innocent, il doit nous railler à ce sujet;
LE GKXl.KAI. I«k;KT Kl" DREYFUS 201
Donc, s'il ne rnill»^ |)m-. . V>f <fn<» Drej'fus n'est pas innocent.
Il y a deux fauto dan> ro raisonnement :
La première, en remontant de la conclusion aux prémisses, c'est que, si réduites qu'on les suppose, il reste encore de^ rhanf*'-^ pour que l'ami ne trouve p.'i> matière à raillerie dan> Tinuoeenoede Dreyfus, oa qu'il n'ait pas, ce jour-là, envie de rire à ce sujet.
La se^xvnde. c'est que. en supposant Dreyfus inno<ent, il n'est j>:is du tout cvident que, à la date ilu 14 novembre, Scliwarzkoppen ni son ami en soient informés : ils peuvent répondre de son innovcnce pour ee qui r^arde l'Allemagne, mais ils ignorent s'il n'a pas trahi an profit de quelque autrt^ puissance. Donc il n'y a pas là pour eux matière à raillerie. Le raisonnement ne tient pas.
Kn outre, on n'a pas pensé à faire subir à la lettre une contre-épreuve. La voici :
QueNju'un qui doit savoir si Dreyfus est cou pable, écrit à Sch>^ arzkoppen,
.S'il sait Dreyfus coupable, fn^ut-il > < i»^Hii«*i <]Ui le colonel Gaillard tienne la dragf'C haute ;i Schwarz koppen?
Or, il ne s'en étonne pas,»-her(heunc autre expli <atjon, et ne fait intervenir Dreyfus que sur un ton dubitatif.
Don»' il ncsMÎf [)n-^ «|ti'' r>'-«'^ f-î- *•-• .«.npiiilf
La prétérition d'innocence est aussi prétérition
de culpabilité. — Je me {«rnicts de trouver ce rai-
'Minementplus solideqnel'autre, et, par conséquent,
de tirer de Ja lettre une conelusiou opposée à celle
qu'en ont tirée le général Roget et le capitaine Cuignet. Il y a pour eux prétérition d'innocence; pour moi prétérition de culpabilité.
Reprenant mot pour mot la phrase du général Roget, je dis : « Il est assez singulier que des personnes renseignées sur l'affaire, puisque Dreyfus a trahi au profit de l'Allemagne, qui en causent d'une façon intime, ne fassent jamais allusion à la .culpabilité sûre du condamné, alors que les mêmes personnes ne peuvent avoir aucun doute à cet égard. »
3<5 La lettre du 17 janvier 1895. — Elle donne, elle aussi, la prétérition de culpabilité, tout autant que la prétérition d'innocence. — La lettre adressée à Schwar/koppen par un de ses amis, le 18 novembre 1894, n'est pas le seul document présenté à la Cour par le capitaine Cuignet, auquel il applique la formule du général Roget : prétérition d'innocence. Il y en a trois autres.
D'abord une lettre écrite à Schwarzkoppen par un fonctionnaire allemand, le 17 janvier 1895, oîi, après une allusion à la démission de M. Casimir Perier, on trouve ceci :
« Pour ce qui concerne Dreyfus on est tranquillisé, et l'on finit tout de même par trouver que j'ai bien agi. Ce qui, dernièrement, a tout d'un coup pu mettre N... en colère à propos de cette question, nul ne le sait ici, pas même L... C'est probablement un nigaud qui aura jasé. A part cela N... est gai et bien portant; mais il veut tout faire par lui-même, et sa visite à V... a causé un grand émoi. »
On sait, par d'autres pièces du dossier secret, que
LK <iftNÉRAL HOGET ET DREYFUS J >: ;
le Laijitaiiic L'uignct a indiquées à la Cour, (jue l'auteur de cette lettre s'occupait personnellemeut des affaires d'espionnage, et môme que, dans un cas analogue à celui de l'affaire Dreyfus, un prédécesseur de Schwarzkoppen avait deuiaudé ses instruc tions à ce fonctionnaire avant de négocier.
Là-dessus, M. Cuignet suppose que Schwarzkoppen n'a pas pris les instructions de ce fonctionnaire pour négocier avec Dreyfus, que les relations entre Schwar/koppenavec Dreyfus n'ontétéconnusde N. . . (jue postérieurement à l'arrestation de Dreyfus et par l'indiscrétion de ce nigaud dont parle le fonctionnaire. C'est avoir de bons yeux que de voir tout cela, mais c'est en outre raisonner uniquement dans l'hypothèse de la culpabilité. En présence d'un texte comme celui-là, si l'on tient absolument à en tirer quelque chose, il faut, je l'ai déjà dit, faire l'épreuve et la contre-épreuve, et raisonner aussi dans l'hypothèse de 1 innocence.
Supposé Dreyfus innocent, (ju'est-ce qui rend invraisemblable la colère de N...? Il suffit, pour eu juger, de se rappeler la sommation adressée par le comte Munster à M. Casimir- Perier, et précisément appuyée sur la négation de tout rapport entre l)n'\ fus et l'ambassade d'Allemagne.
Il suffit aussi de se souvenir de tout ce qu'ont dit les ministres français an sujet des aveux que Dreyfus aurait faits à Lebrun Uenaud, et qui, d'après ce • lernier, mettait rAllcmague en cause.
Venant d'Allemagne et appliquée à Lebrun Kenaud, cette épithète de nigaud ne serait pas pour surprendre. Kn tout cas, le procès Dreyfus avait créé
eatre la France et l'Allemagne une situation délicate, que pouvait envenimer le moindre propos maladroit, le moindre racontar intempestif ; et, si l'on peut concevoir cette situation délicate avec la culpabilité, on peut tout aussi bien, et même à plus forte raison, la concevoir, avec Tinnocence de Dreyfus, parce qu'alors le dissentiment sur les questions de forme s'aggrave d'un dissentiment sur le fond.
Avec la meilleure volonté du monde, il est difficile de ne pas voir, dans la lettre du 17 janvier 1895 comme dans celle du 18 novembre 1894, prétérition de culpabilité, au moins autant que prétérition d'innocence.
3»Leniementodenovembrel895. — Ilesttouten faveur de l'innocence de Dreyfus. — Le troisième document est une note mémento non datée, de la main de Schwarzkoppen, venue au bureau des renseignements en octobre ou novembre 1895.
Il y aurait beaucoup à dire sur la façon dont le capitaine Cuignet essaye de restituer la date de cette pièce, où se trouve le nom de Dreyfus, sans aucune autre indication qui s'y rapporte directement. Mais ses conclusions seules importent au sujet.
« Il me semble, dit-il, que Schwarzkoppen cherchait d'où a pu venir l'indiscrétion qui a permis de condamner Dreyfus... et, si cette version est vraie, que cette recherche de Schwarzkoppen serait un aveu de la culpabilité de Dreyfus. »
l'îi encore une eontre-épreuve est indispensable,
LE 6ÉXÉRAL R<KîtT ET I>RÈYFt;8 295
pourvoir si cette version a beaucoup plus de chances d'être vraie que la version opposée.
Supposé Dreyfus innocent, comme il a été condamné sur une pièce venue de l'ambassade d'Aile in;if;ue, d'après le dire officiel du gouvernement frant;ais, la redierche de Sch\>:irzkoppen est-elle moins explicable que si Dreyfus était réellement coupable?
Dans ce dernier cas, Schwarzkoppen, sachant à quoi s'en tenir sur le fond des choses, n'a à éclaircir qu'un seul mystère :
Comment le gouvernement français a t-il pu découvrir la vérité?
Dans l'autre cas, il a ;i ci-iaucir «içux myslcres :
1'* Comment le bureau de< renseignements a-t-il pu se procurer la piè<^e?
2**Commentcettepièceat elle pli i.mr < uiiJamner un officier avec lequel il n'y avait aucune relation?
En vérité, la contre épreuve tourne mathématique ment en faveur de l'innocence de Dreyfus; car les recherches de Schwarzkop|)eii s'expliquent deux fois mieux par l'innocence «lue par la culpabilité.
4 ' Les rapports de Panizzardi à son chef hiérar chique. — Lequatrième et le cin<juième documents sont deux rapports adressés par Panizzardi à son chef hiérarchique, et oùilparl<*derarrestationetdela condamnation de Dreyfus. Tout le comment<'iire du capitaine Cuignet devient sans intérêt dès qu'on coonait le texte du rapport du 1*' novembre qui ne peut laisser aucun doute sur la sincérité de Paniz-
/.irdi ;ï IV'i^';iril ilt- ^oii l'oiiv cnit'iiiciM.
296 LE (;kn:;ral roget et dreyfus
Ce rapport, il est vrai, était formellement négatif en ce qui concernait Scliwarzkoppen et Dreyfus, tandis que les rapports postérieurs à la condamnation ne sont que dubitatifs. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que, malgré leur intimité, Pani/zardi, ne pouvant croire à une erreur du conseil de guerre, se hasardait, en parlant à ses chefs, à douter de la sincérité de Schwarzkoppen? Qu'il soit perplexe entre la déclaration de son ami et la décision du conseil de gueri-e, est-ce là ce qu'on peut prendre pour un aveu de la culpabilité de Dreyfus?
Nullité des arguments psychologiques tirés de la correspondance des attachés militaires. —
En résumé, de ce côté-ci comme de l'autre, les preuves psychologiques du général Roget et du capitaine Cuignet sont établies avec la plus grande légèreté; ni l'un ni l'autre de ces messieurs n'a songé à les soumettre à une contre épreuve, et il se trouve précisément que, lorsqu'elles y sont soumises, elles penchent dans le sens de l'innocence.
Pour en finir avec le général Roget, je retiendrai de ce chef contre lui :
lo Qu'il a avancé, sur les attachés militaires, des choses qu'il ignorait;
2° Qu'il en a avancé une en contradiction avec ce qu'il a dit, sur le même sujet, dans une autre partie de sa déposition;
3" Qu'il n'a pas songé un seul instant à l'expérience indispensable de la contre-épreuve, ou qu'il n'a pas voulu la faire, de peur qu'elle ne tournât en faveur de Dreyfus
LE «iÉNÊRAL ROfiET ET DREYFUS 297
Résumé final.
Kxtrait du rapport du commandant Ravary. {I^s ourlantes sont en italiques.)
En rc-uiuc, <|tif n-stc-i-il de cette triste affaire si savamment maehiiiée? Une impression pénible qui aura un écho douloureux dans tous les cœurs vraiment franf.ais. Des acteurs mis en scène, les uns ont marché à découvert, les autres sont restés dans la coulisse; mais tous les moyens employés avaient le même but : empêcher la revision d'un jugement illégalement et injustement rendu.
Pour conclure, nous dirons que, si les accusations contre Dreyfus ont été portées avec une abondance et une mise en scène susceptibles d'émouvoir l'opinion publique et de la troubler, en réalité, il n'a été établi aucune preuve probante, juridique, de sa culpabilité, et l'instruction laborieuse à laquelle il a été procédé n'a pu recueillir des charges suffisantes pour étayer la prévention de hante trrihison maintenue contre le condamm .
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ATANT-rK'iCd^ . l
l'KEMIKRE PARTIK La dép*KUioB Ro^et et l'idée 4e reviHion. . . .
CnAPiTRt: l. — Le général Roget est devenu reTisioBniste au procès Zola 3
— II. — La reviaii;!! personnelle, faite
par le géuérai Roget, a détruit l'acte d'at'cutiatioD, drossé en \^M par le commandant l'.fSKon d'<»rme8(>heville, et rendu la revision nécessaire.. l»
— III. — Pour toutes les charges qui ne
résultant pas du bordereau, les accusations du général lloget ne coïncident exactement, ni avec celles du dos- Kier setTet de I^IM, ni avec celles de M. Cavaij^nac et du capitaine Cvignet, en 1898 et \^'/.': d'où nécessité de conir..l.-r 22
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