I.K GÉNÉRAL ROGET Kl' UHEYFls IJ
la date à laquelle a été écrit le bordereau, peut ve fixer, avec une très grande vraisemblance, au moi^ d'août '.et il y a certitude qu'on n'a pas pu avoir des renseignements, sur les modifications aux for mations de l'artillerie, avant le mois de juin. »
Ainsi, pour M. d'Ormescheville, le bordereau j)araît d'avril, ou, au plus tard, de mai ; pour le général Hoget, le bordereau, postérieur à juin, est vraisem blablement d'août.
Le général Roget essaye en vain da dissimuler ce désaccord gênant. — En vain le général Koget a voulu se dis.simuler à lui-même cette divergence : « Le rapport d'Ormescheville. dit-il, n'a pas essayé d'établir la date du bordereau. » Peu importe que la série des raisonnements, propres à établir cette date, manque dans le rapport, si ce rapport est fait, comme si la date avait été au préalable établie, et s'il nous montre, par un passage précis, qu'en effet elle avait été établie. Ici, le général Roget ferme volontairement les yeux à l'évidence.
Cela ne lui suffit pas: il veut expliquer pouniuui il les ferme. « Si, dit-il, le rapport d'Ormescheville n'a pas essayé d'établir la date, c'est « qu'il n'y avait aucun intérêt à le faire. » — Comment se fait-il alors, que le général Roget se donne tant de peine, non seulement pour étal)lir la date, mais eucorepourmontrer comment il l'établit? «Je crois,
1. Ici le général Roget ajoute : « la dnte à laquelle il est jiitrvenu nu ministère »), parenthèse incompri'Iiensibl».' puisque 1»' général Roget a écrit lui-même, quelques ligues .plus haut, que le bordereau était parvenu au ministère dt? la Guerre entre le 2() et le 25 septembre.
dit-il, qu'il est utile, tout d'abord, de fixer quelkest la date du bordereau. » Ce qui est utile en 189S
IV'tait en 1891 : la nécessité de préciser l't .c-.»;—
n'était pas moindre en 1891 qu'en 1898.
Enfin, dernier effort du général Kopet pour >u\)primer la divergence gênante, il la nie : « l'ersonne n'a jamais dit au bureau (des renseignements) que le bordereau fut d'avril. » Peut-être n'a-t-ou janiaiparlé du bordereau au bureau des renseiguemeul^, mais, làoommeailleurs,sironenaparlé en 1891, on a dû en parler comme d'une pièce datant d'avril, puisque cette date est exi)rimée par l'act»^ d'a<'cu>ation lui-même.
Encore en janvier 1898. si l'on ne croyait plus, au ministère de la Guerre, à la date d'avril, on jugeait du moins nécessaire de faire .semblant d*y croire, |)iii-(|ue Esterbazy a pu invoquer cette date pour sa • Iciiiise, sans que le général de Luxer l'arrêtât.
Le désaccord du général Roget avec le commandant d Ormescheville. sur la date du borde reau. n'est pas autre chose qu un désaccord de l'état-major avec lui-même, à quatre ans de dis tance. — Il est trop clair, en effet, que ("était le lui reau de renseignements qui, sous la haute <lirection du général Gonse et la responsabilité dw Lrénéral de Boisdeffre, avait, en 1891, documente le commandant Besson d'Ormescheville, de manière à lui faire accepter la date d'avril, si toutefois cette date ne lui a pas été donnée telle quelle. Eu février 1898, lorsque le général de ÎVIbV»nx mntesta pour la première fois cette date rite du ■'.'■■..'..-.1 ( ;/.,.... -,.,'ji fjf ;,p|>,^i.
Ainsi nous sommes assurés, sans l'ombre d'une réserve, que les mêmes personnes, qui soutiennent depuis le procès Zola la date d'août, ont fait soutenir la date d'avril, en décembre 1894, par le commandant d'Ormescheville, et l'ont laissé soutenir, en janvier 1H98, par Esterhazy.
2' Pièces auxquelles se rapportent les documents énumérés par le bordereau.
De même que le commandant d'Ormeseiievilie et le général Roget diffèrent d'avis sur la date du bordereau, ils diffèrent d'avis sur la nature et la date des pièces, auxquelles se rapportent les notes énumérées par le bordereau, à l'exception d'une seule, le Projet de manuel de tir, qui e^t la seule nominativement désignée.
Note sur le frein hydraulique du 120. — Pour le général Roget, cette note est nécessairement postérieure au 12 mai, date à laquelle prirent fin les premières écoles à feu qui furent faites en 1894, avec la pièce de 120 court, k frein hydropneumatique.
Le commandant d'Ormescheville n'a fait aucune allusion, dans son rapport, à la date où Dreyfus aurait pu recueillir les éléments de cette note, et, dans l'ignorance oià nous sommes de la procédure f.t ,1.^. ri/.i.-.f. f]p isi(i) ,;! r,M,,-- f'st impossible de
l'i LE GÉNÉRAL ROGET ET DREYFU
savoir quelle allégation de Dreyfus, sur ce sujet, le rapport dé(?lare inadmissible.
Mais, si la date à laquelle la suppression des poutonniersest devenue officielle, était pour M. d'Or meseheville le 21 mai. comme il déclare le bordereau antérieur de plusieurs semaines à cette date, il n'a pu songer à des écoles à feu, qui se sont terminées neuf jours seulement avant le 21 mai.
Note sur les troupes de couverture. — Pour le général Roget, il s'agit de renseignements datant d'août; pour le commandant d'Ormesrheville, il s'agissait de renseignements datant d'avril.
• M. le général Roget allègue qu'il n'y a pas contradiction entre lui et le commandant d'(>rmesclieville, parce que, en effet, il y a eu sur les troupes de couverture des modifications intéressantes à noter en avril, comme en août, et que le commandant était peu au courant des travaux qui se font à l'état -major de l'armée.
La vérité, c'est que le commandant d'Ormescheville n'était pcf^ du tout au courant des travaux de l'état major, puisque ces travaux sont secrets» et que le crime commis par l'auteur du bordereau est précisément de les avoir divulgués. C'est par l'état-major lui-même, que le commandant a été mis au courant de ces travaux, et. s'il a indiqué la date d'avril, c'est nécessairement sur les indications mêmes de l'état-major. Or. l'état-major sa vait. aussi bien en 1891 qu'en 1898, que les travaux faits sur la couverture en août étaient plus impor t:tnf< '|iio le-- tra^niix friit« en a\!-i! •" -*"' m'i ni-.
cru uénessaire de les indiquer à M. d'Orraescheville, c'est qu'à la date alors fixée pour le bordereau, il ne paraissait pas possible que cette pièce ait fait allusion aux travaux d'août.
Cela paraît possible aujourd'hui au général Roget. et là est la contradiction qu'il essaye en vain de nier.
Note sur une modification aux formations de l'artillerie. — On n'a pas pu avoir de renseignements sur ce sujet avant le mois de juin, dit le général Hoget, c'est-à-dire non seulement après le vote, mais encore après la promulgation de la loi.
« Il est inadmissible, a dit le commandant d'Ormescheville, qu'un officier d'artillerie ayant été employé au 1^' bureau de l'étatmajor de l'armée ait pu se désintéresser des suites d'une pareille transformation, au point de l'ignorer quelt^ucs semaines avant qu'elle devienne officielle. »
Ainsi, pour l'un, lanoteest à coup sûr postérieure à- la promulgation de la loi; pour l'autre, elle était nécessairement antérieure à cette môme promulgation.
Sur cette divergence, le général Roget n'a pas donné l'ombre d'une explication.
Note sur Madagascar. — M. le général Roget a négligé de s'expliquer avec précision sur la date de cette note. Le 22 novembre, il a constaté qu'il y avait eu au ministère deux notes sur Madagascar ; — la première purement géographique, établie en dé^on.ti... iQrr< ?'•■>• 1'^ --ommandant Mollard. coi^iéo
18 LE GÊN-tRAL ROGET ET DREYFrs
on février 1894, dans l'antichambre du colonel dr Sancy. par le caporal Bernolin; — l'antre '< autrement pJus ira]x>rtante » {sic), donnant le plan de <ampaf;ne, faite aumoisd'août.etdont les premières ex|)éditions sont du 20, les expéditions définitives du 21) août.
Il lui a bien fallu constater que M. d'Ormescheville n'avait parlé que de la note de février. Mais, pour exprimer sans doute que, d'après lui-même, il s'agissait de la note d'août, le général Roget a ajouté qu'ii ne savait pas si la seconde note avait été visée dans les débats du conseil de guerre.
A cela il faut répondre deux choses :
1" Pour Madagascar, comme pour la couverture, le commandant d'Ormescheville n'a pu mettre dans son rapport que ce que l'état-major lui a appris, et. par consériuent, c'est l'état-major lui-même qui a désigné, eu 1894, la note de février;
2" Pour qu'il ait pu être fait allusion dans Irdébats à la note d'août, il eut fallu que la date d'avril, donnée implicitement au bordereau par le rapport d'Ormescheville, fût contestée aux débats, et l)ar consé<iuent devant le colonel Picquart, (jui y assistait; celui-ci n'aurait donc pas continué de f-roire à cette date d'avril ; de même, il n'aurait pas ét('' possible à Esterhazy de l'invoquer pour >a défense, sans être arrêté par le général de Luxer.
Ainsi, M. le général Roget aurait pu, s'il l'avait voulu, se rassurer lui-même et s'épargner une insinuation : la note d'août n'a pa« été invoquée aux débats de 18(i i
Il indique mi i • - m - ■ ..ni. ,;,. !,■ ■,'•■ .
lui, elle aurait dû lïïtre, car il fait observer à ce propos, ((ue le rapport d'Ormescheville n'a pas essayé d'établir la date du bordereau ; ce qui veut dire que, s'il l'avait fait, il aurait visé, non pas la note de février, mais la note d'août.
C'est l'unique et indirecte explication, que donne le général Roget de la divergence, sur ce point, entre le commandant d'Ormescheville et lui. Mais cette explication est inadmisible, puisque le rapport d'Ormescheville date réellement le bordereau : il est évident que l'on ne peut à la fois croire le bordereau antérieur à la suppression officielle des pontonniers, et supposer qu'il fait allusion à la note rédigée en août sur Madagascar.
Ainsi rien ne peut atténuer la divergence entre ce que dit en 1894 le rapport d'Ormescheville, sur la Note relative à Madagascar, et ce qu'en a dit en 1898 le général Gonse au procès Zola, le général Koget dans sa déposition du 22 novembre. C'est un des points où se montre le plus nettement la divergence irréductible, entre la date assignée par l'état-major au bordereau en 1894, et celle qu'il lui assigne en 1898.
Je soup^^onne que M. le général Roget s'en est rendu compte ; car, après avoir évité de se prononcer catégoriquement sur ce point dans, sadépo.sition du 22 novembre, il a jugé bon de n'en pas souffler mot dans celle du lendemain, bien qu'il fût eu plein dans la discussion du bordereau. « Je ne parlerai pas davantage, a-t-il dit, de la note sur Madagascar. »)
Un point; c'est tout.
IS LK Gf:NÉRAL ROGET ET DREYFUS
Le(( Projet de Manuel de tir.» — T.mdisque, pour le> quatre notes précédeutos, le bordereau doit être interpr(!*té par hypothèse, il indique ici par son nom un doeument officiel connu. Il semblerait donc que tout désaccord fût impossible sur ce point, entre le commandant d'Ormescheville et le ^'éuéral Kofi;et. Ce désaccord n'en est pas moins facile à discerner.
Le commandant dOrmescheviUe s'est contenté d'indiquer la date du 14 mars, inscritesurle Projet, et à parler, sans, les dater, de conversations avouées entre Dreyfus et un officier supérieur du 2* bureau.
Le j;éuéral Roget, en donnant les dates d'envoi du Projet dans les corps, a montré combien ces dates rendent invraisemblable que le bordereau puisse être d'avril. « Les premiers envois, dit-il, sont du 1() mars, et il n'ont pu parvenir aux destinataires avant le 21 ou le 22; les autres envois du Projet sont échelonnés du 10 mars au 12 mai. Pour <iue le bordereau fût d'avril, il faudrait avoir su qu'il existait, dès les premiers envois, et s'en être fait prêter un aussitôt, alors qu'il n'y en avait qu'un très petit nombre, et que chacun de ceux qui en étaientnormalement détenteurs, avait d'al)ord intérêt à en avoir connaissance. » C'est donc Ift un r:ii><ounemcnt qui n'avait pas été fait en 18!» 1
Le jiénéral Roget établit en outre «jue, si Dreyfus a i)U avoir à sa disposition un exemplaire du Projet (le Manuel de tir, c'est postérieurement au 2S mai. Voilà encore à quoi n'avait pas pris garde le com
La gravité des divergences, entre l'interprétation ancienne et 1 interprétation actuelle du bordereau, s'est manifestée avec éclat au procès Zola. — Ainsi, etendéfinitive, datesupposéedu bordereau,date et nature supposées des documents livrés, date où Dreyfus a pu avoir le Prq/e^ de Manuelcle tir, tout a changé de 1894 à 1898. La base de l'accusation contre Dreyfus, telle qu'elle est actuellement établie au ministère de la Guerre, n'est plus la même qu'il y a quatre ans, ou, en d'autres termes, pour maintenir l'accusation, on a reconnu qu'il fallait en modifier les éléments essentiels.
Que ce soit là un fait capital, c'est ce qu'a montré la fameuse audience du 17 février, au procès Zola. Si le général de Pellieux s'y décida brusquement au coup de théâtre qui assura la condamnation, en révélant l'existence d'une pièce où le nom de Dreyfus était écrit en toutes lettres, c'est parce qu'une discussion entre le général Gonse et M* Labori, au sujet de la note sur Madagascar, venait de rendre évident que l'état-major ne datait plus le bordereau de la même façon qu'en 1894, et, par conséquent, que Dreyfus avait été condamné sur des chefs d'accusation abandonnés depuis.
Le général de Pellieux a eu, à ce moment-là, le sentiment très net, que la croyance du jury à la culpal )ili té de Dreyfus venait d'être ébranlée par l'apparition inattendue de cette divergence entre l'interprétation officielle du bordereau en 1898 et «•pII.. ,1,. 1804.
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La divergence <les interprétations officielles du bordereau, en 1894 et 1898. constitue un fait nouveau, et fait, en réalité, -du bordereau lui-même une pièce nouvelle. — Cette divergence est -elle moins grave eu mai IWO qu'en février 1808, alors (ju'elle apparait plus complète et plus pr'^'fonde? Au regard du simple bon sens il semble que. si la premi«'re interprétation n'est plus la V>onne. la seconde a besoin d'être vérifiée à son tour: et il est nécessaire aussi de vérifier, par quel hasard extraor naire. de prémisses différentes a pu mic
conclusion identique.
Mais plaçons-nous au point de vue juridique. Si la divergence entre les expertises de 1H94 ef celles de 181)7. sur l'écriture du bordereau, a pu paraitre un fait nouveau, rendant recevable la demande en révi-' sion. est-ce <|ue la divergence entre les interprétations que l'état majora données, en 189-1 et en 1898. du bordereau, n'est pas, à bien plus forte raison, un fait nouveau, propre à déterminer la revision?
Je vais plus loin. Je dis qu'il n'y a pas seulement fait nouveau, mais pièce noiicelle. Le papier et l'écriture du bordereau sont les môme* en 1899 qu'en 1891 ; mais l'interprétation qu'en donne le général Roget, l'a renouvelé entièrement dans son essence et dans sa signification. L'interprétation ancienne a cessé de prouver la culpabilité de Dreyfus; il est impossible d'assurer par avance que
l'examen de l'interprétation nonvcll' ' ' ■' •••• p'^
à son tour, à le disculper.
Avant toute discussion surle fond, la déposition du général Roget, sur le bordereau, rend la revi
sion nécessaire. — Acceptée telle quelle, la partie (io la dépos;itiuu Roget qui regarde le bordereau, 1. en changeant la date de cette pièce et en en reuou\ elaut le fond, rendu la revision absolument et jiiridiquenieut nécessaire.
Le général Zurlinden, en se fondant sur la démonstration Hoget, a supplié la Cour de rejeter la revision, parce que le nouveau conseil de guerre serait appelé à juger Dreyfus, avec les mêmes preuves et dans les mêmes conditions que l'ancien conseil de L^ierre. et qu'ainsi la condamnation serait (■••riili
Je peu>e qu il est inutile d'insister bien longtemps, li»)ur montrer que cet argument est directement iipposé à la réalité. Considérée comme acte d'accu- >ation de Dreyfus, la déposition Roget présente des preuves tout à fait différentes de celles qu'a présentées le rapport Bessoù d'Ormescheville, et, par conséquent, un nouveau conseil de guerre ne jugerait pas dans les mêmes conditions que l'ancien; la lefense se renouvellerait comme s'est renouvelée l'accusation, et, tant que cette défense n'a pas été prononcée, nul ne i>eut dire que le nou\eau jugeiieot serait identique au premier.