CHAPITRE III
Pour toutes les charges qui no résultent pas du bordereau, les accusations du trénéral Uoget ne coïncident exactement, ni avec celles du dossier secret de IWM, ni avec celles de M. Cavaignac et du capitaine Cuiguet, en, 1898 et 1890; d'où nécessité de contrôler.
Le général Roget a renouvelé, en même temps que le bordereau, les autres charges invoquées contre Dreyfus, secrètement en décembre 1894, publiquement en juillet 1898. — Ce n'est pas seulement par l'interprétation du bordereau que le général Roget a renouvelé l'acte d'accusation contre Dreyfus; il l'a renouvelé aussi, en y faisant entrer les charges qui n'avaient pas paru, en 1894, dans lo rapport Besson d'Ormescheville, et qui avaient fait l'objet d'une comnimiicMtidn sf( rt'-fp .m .(nixcil de guerre.
Je ne m'attarderai pa* àdcuioiitier coiiotuianiu nication secrète, établie aussi bien par le refus de répondre des généraux Mercier et de Boisdeffre (jue j)ar les témoignages précis du colonel Picquart et de M. Casimir- Perier. Il suffit de constater que les accusateurs de Dreyfus avaient, en 1894, constitué une sorte d'armée de réi^erve d'accusations, qui s'incorpore aujourd'hui dans l'armée active.
Ll (iÉNÉRÀL ROGET ET DREYFUS 2H
C'est M. Cavaignao qui, le premier, y eut pul»li<|uement recours, dans la fameuse séaneeduT juillet 18i)8, à la Chambre des députés. Toutefois les pièces dont il douna lecture à la tribune ne furent pas, sauf une, les mêmes que celles qui avaient été communiquées au conseil de guerre, en 1894. En outre, il indiqua l'existence d'une sorte de seconde réserve d'accusations en déclarant qu'il ne parlerait pas des pièces « qui n'app portaient, au sujet de l'affaire, que des présomptions concordantes, qui, cependant, par leur concordance même, pèsent sur l'esprit d'une façon décisive ».
Dossier secret, pièces lues par M. Cavaignar, pièces réservées par lui, le général Roget a tout réuni en un faisceau d'accusations nouvelles, d'actes de trahison antérieurs au bordereau, et dont l'auteur serait, d'après lui, Dreyfus.
11 n'y a pas là, juridiquement, le fait nouveau ou les pièces nouvelles, propresàdéterminer larevision, puisque, au lieu d'être de nature à établir l'innocence de Dreyfus, ils semblent, à première vue, de nature à renforcer l'idée de sa culpabilité.
Cependant, si l'on constate, avant tout examen >ur le fond, qu'une partie des charges invoquées secrètement contre Dreyfus en décembre 1894, e publiquement en juillet 1898, sont aujourd'hui abandonnées par le général lloget, il est évident qu'au point de vue du sens commun et de la morale, il y a, de ce côté comme du côté du bor dereau, un renouvellement de l'accusation, qui annule la plupart des charges anciennes, etobligeà examiner les nouvelles.
•.»'i LE GÉNÉRAL ROGET ET DREYFUS
Pièces secrètes communiquées au conseil de guerre, en 1894. — Le dubsier secret commuuiqu»' au fonseii de guerre, en 1894, renfermait au mois d'août ISiKj, lorsque Picquart se le fit remettre par Gribelin. quatre pièces, qu'il a énumérées, d'abord dans sa lettre au Garde des sceaux Sarrieii, reproduite dans le rapport du conseiller Bard, puis dans sa déposition devant la Chambre criminelle de la Cour de Cassation.
I. La première est une sorte de brouillon mémento, de la main de Scbwarzkoppeu, parvenu au bureau des renseignements de l'état major général en janvier 1894, et dont la traduction officielle a été donnée à la Cour do Cassation par le capitaine Cuignet, interprète du dossier secret : « Doute. Preuve. Lettre de service. Situation dangereuse pour moi (irec un officier français, ye pas conduire personnellement de négociations. Apporter ce qu'il a. Absolu. Bureau des renseignements. Aucunes rela lions corps de troupes. Importance seulement du ministère. Déjà quelque part ailleurs. )'
II. Une pièce arrivée, d'après la dép.-'.w .i, tiu capitaine Cuignet, au bureau des renseignements aux premiers jours de 1894, reconstituée seulement eu juillet. C'est, toujours d'après le capitaine Cuignet, une lettre de Panizzardi à Sclnvarzkoppeu, où se trouve le passage suivant : n J'ai écrit encore au colonel Dacignon, et c est pour ça que Je vous prie, si cous avez l'occasion de cous occuper de cette qv.t'xtion avec votre ami, de le faire particulièrement . en façon que Davignon ne vienne pas à le snroir. Du teste, il répondrait pas, car il faut jo-
mais faire voir qu'un agent s'occupe de l'autre. » in. La pièce fameuse, connue sous le nom de u Ce canaille de D... », c'est une lettre de Schwarzkoppen à Panizzardi, signée Alejcandrine et datée du 16 avril 1891. Ni le capitaine Cuignet ni le général Rogct n'en ont donné le texte à la Cour de Cassation. Voici celui que M. Cavaignac a lu à la Chambre, le 7 juillet 1898 : « Je regrette bien de ne pas vous avoir ru avant mon départ. Du reste je seraidc retour dans huit Jours. Si-joint 12 plans directeurs de... (Ici figure le nom d'une de nos places fortes'.) que ce canaille de Z)... m'a donné pour vous. Je lui ai dit que vous n'aviez pas l'intention de reprendre les relations. Il prétend qu'il y a un malentendu et qu'il ferait tout son possible pour vous satisfaire. Il dit qu'il s'était entêté et que vous ne lui en voulez pas. Je lui ai répondu qu'il était fou et que je ne croyais pas que vous voudriez reprendre les relations avec lui. Faites ce que vous voudrez. »
IV. La quatrième pièce du dossier secret de 189 1 était, d'après la déposition de Picquart [23 novembre 189S), « un rapport indiquant que l'attaché militaire E se serait rendu en Suisse, sans une autorisationspéciale.Schwarzkoppenl'auraitsUjetil s'en serait plaint au 2^ bureau. Comme on avait su le départ de E au 2*' bureau, par le service des ren seiguements, celui-ci enainduitque Schwarzkoppen avait été averti par son ami du 2^ bureau ».
D'après le capitaine Cuignet, il y aurait sur co sujet deux rapports d'agent : un de fin mars et un
2(i LK GÉNÉRAL ROGET ET DREYFUS
du (3 avril. (Déposition du 5 janvier.) C'est proba blement pour cela (jue le colonel Picquart a cru se souvenir que la quatri/'itie i>i»"'*'e du do^^;,^.- -•>■>-'< •'.• 189-1 était double.
Pièces lues par M. Cavaiguac à la tribune de la Chambre, le 7 juillet 1898. — Des quatre pièces du dossier secret de ISÎJl, une seule a été lue k la Chambre par M. Cavaignac, c'est la pièce « Ce canaille de D... » désignée au paragraphe précédent par le chiffre III.
Il a lu, en outre, le faux Henry, où le nom de Dreyfus se trouvait en toutes lettres, et une troisième pièce où se trouvait l'initiale D..., et que je noterai, pour les références du chiffre \'.
\ . K Cette pièce, a dit le capitaine Cuignet {JJejiùsition du 6yrtnrier.),estuuclettreauthcnti(iue, écrite au crayon noir, sur papier quadrillé, par Panizzardi à Schwarzkoppen. Son texte est le suivant : t Mon très cher ami, hier au soir. J'ai Jini parfaire appeler le médecin gui m'a défendu de sortir. Ne pouvant donc aller chez vous demain, je vous prie de venir chez moi dans la matinée, car D... m'aporté beaucoup de choses très ijitéressantes, et il faut partager le travail, ayant seulement dix jours de temps. Tâches donc dr rfirr à... qvr -■ ■■■ ne pouvez pas monter. »
Ce texte n'avait été lu que partiellement par M. Cavaignac.
Il avait dit que la pièce, lorsqu'elle est parvenue au bureau des renseignements, avait reçu l'indil'Mtion '-uivantc : M-— f-'^'l.
:Sur les six pièces, composant le dossier secret de 1894 ou lues à la tribune en juillet 1898 par M. Cavaignac. trois seulement sont retenues par le général Roget. — Telles étaient les pièces qui avaient servi à faire ou à confirmer la conviction du conseil de jçuerre de 1894, et qui contribuèrent à faire celle de M. Cavaignac, après son arrivée au ministère de la Guerre. < )r le général Roget en abandonne la moitié.
Il va sans dire qu'il ne retient pas le faux Henry; il ne dit pas un mot non plus de la pièce IV ni de la pièce V.
Pour la pièce IV, j'ignore ses motifs et s'il a pensé, comme le conseiller Bard, que le rapport était tout à fait étranger à l'affaire. Le capitaine Cuignet l'a, au contraire, conservé, en indiquant que la section du 2" bureau, informée par le bureau des renseignements de la mission confiée en Suisse à un agent étranger, était précisément celle dont faisait partie Dreyfus.
Par contre, c'est le capitaine Cuignet qui s'est chargé d'expliquer à la Cour pourquoi le général Roget n'avait fait aucune allusion à l'une des pièces queM. Cavaignac avaitcommuniquéesàlaChambre, le 7 juillet 1898.
Présentée au général Gonse en août ou septembre 1896, c'est alors qu'elle a reçu la date d'entrée de mars 1894.
L'initiale D... y recouvre une autre initiale effacée à la gomme.
Les trois points qui suivent D. . . , appuyés et grossis plus que les points de ponctuation, recouvrent des
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lettres qui ont été effacées, et occupent un intervalle d'une «''tendue absolument anormale, lorsqu'on se contente de mettre une initiale. C'est un faux.
*Ainsi, en dehors du bordereau, les éléments sur lesquels le g«^néral Hoget fonde actuellement sa conviction de la culpabilité de Dreyfus ne comprennent ni tous ceux qui ont été soumis au conseil de guerre en 1894, ni tous ceux qui ont servi à M. Cavaignac en 1H98. Pour les faits de trahison antérieurs au bordereau, comme pour le bordereau, il y a donc, dans la déposition du général Roget, motifs à revision, et quelque confiance que l'on puisse avoir dans son impartialité et dans ses lu migres, il n'y a pas de raison a priori qui nous force à tenir pour probantes les pièces qu'il a réservées et considérées comme telles.
Parmi les trois pièces de 1894 et 1898. que le général Roget conserve comme probantes contre Dreyfus, il y en a une sur laquelle il ne s accorde ni avec M. Cavaignac ni avec le capitaine Cuignet. — La meilleur preuve que l'appréciation du général Roget doit être vérifiée, c'est que, sur le*^ pièces réservées, elle ne s'accorde pas complètement avec celle de M. Cavaignac et celle du capitaine Cuignet.
Le capitaine Cuignet a dit à la Cour : « Rien ne prouve que la pièce « Ce canaille de £)... » désigne Dreyfus ». Il ajoute même qu'il serait plutAt de l'avis de Picquart, qui estime qu'elle ne peut s'appliquer :i Dreyfus, étant donné le sans-gêne avec lequel Tau teur de la lettre traite ce D...
Quant :ï M. Cavaignac, qui avait lu la pièce à la
tribune, voici sa déposition (10 novembre.) : « Sur interpellation de M. le président, M. Cavaignac rappelle qu'il a dit à la Chambre que ces pièces où fi-rure l'initiale D... pouvaient laisser subsister certains doutes, et il ajoute qu'il ne s'appuierait pas sur ces pièces sans quelque réserve.
« Il est frappé dans une certaine mesure de ce que le ton sur lequel il est parlé de Dreyfus, dans ces pitK^es, ne concorde pas très exactement avec la situation des agents étrangers, vis-à-vis d'un officier leur livrant les secrets essentiels de la défense; malgré les indices qui permettraient d'attribuer à Dreyfus la livraison des plans directeurs, il pense que cet acte de trahison ne s'adapte pas. aussi bien que les autres, avec les conditions que remplissait Dreyfus. »
Puisque le capitaine Cuignet et M. Cavaignac accusateurs de Dreyfus, comme le général Roget, ne partagent pas son avis sur un document aussi important, n'est il pas évident'qu'il convient de les départager, et que, même au ministère de la Guerre, la culpabilité de Dreyfus n'est pas établie aujourd'hui d'une façon tellement assurée qu'elle soit au-dessus ri." tf.iif <1t^<ontiment?
Pour les chefs d'accusation nouveaux, laccord n'est pas absolu entre le général Roget et le capitaine Cuignet. — Cette impression se trouve confirmée lorsqu'on examine les chefs d'accusation que le général Roget ajoute à ceux de 1894 et 1898, d'après le dossier secret d'aujourd'hui. Il y en a six : Il accuse Dreyfus :
P D'avoir livré le secret du chargement des obus à la mélinitc ;
2^ D'avoir livré l'obus Kubin;
S** D'avoir livré un cours de l'École de guerre;
4'» D'avoir livré des plans directeurs de forteresses ;
r»" D'avoir livré l'organisation militaire des che mins de fer ;
6" d'avoir fait connaître le nombre de batteries de 120 court attribuées à la IX® armée.
De ces six chefs d'accusation, les trois premiers et les deux derniers se retrouvent dans la déposition du capitaine Cuignet; mais il élimine le quatrième dans les termes suivants :
(( La première partie du dossier secret nous montre que, dans le courant de 1893, il y avait des fuites au ministère de la Guerre. Nous avons la preuve que des plans directeurs des places fortes parvenaient à une puissance étrangère. J'ignore absolument si ces faits peuvent être attribués en tout ou en partie à Dreyfus, et rien dans le dossier ne i^ermet, je crois, d'affirmer quoi que ce soit à ce sujet. »
Si le général Roget a pu, sur ce point, se fier à des apparences, auxquelles le capitaine Cuignet ne s'est pas laissé prendre, c'est une raison de plus pour vérifier si, sur les cinq autres points, les raisons du général ont été plus solides, et si le capitaine a bien fait de les admettre.
Ils sont, d'ailleurs, en dissentiment apparent encore sur un autre point. Le capitaine Cuignet parle d'un ordre de bataille des armées, qui aurait été livré par Dreyfus, et dont il n'est pas question dans la déposition du général Roget.
Nécessité d'examiner de près comment le général Roget a établi son acte d'accusation contre Dreyfus. — L'acte d'accusatiou dressé par le général Roget contre Dreyfus ne coïncide exactement :
— Xi avec l'acte d'accusation secret dressé, en décembre 1891, par du Paty de Clam ;
— Ni avec l'acte d'accusation apporté à la tribune, en juillet 1898, par M. Cavaignac;
— ^ Ni avec l'acte d'accusation présenté à la Cour de Cassation, en novembre 1898, par le môme M. Cavaignac;
— Ni avec l'acte d'accusation présenté à la Cour de Cassation, en décembre 1898 et janvier 1899, par le capitaine Cuignet.
Il est, d'autre part, on l'a vu, en opposition absolue, sur tous les points, avec l'acte d'accus9,tion régulier, dressé en décembre 1891, par le commandant Besson d'Ormescheville.
Aux motifs de désirer que la Cour de Cassation ordonne une revision judiciaire du procès Dreyfus, s'ajoutent donc des raisons facilement visibles et appréciables, pour que, en attendant l'arrêt de la Cour, les méthodes de recherche et de raisonnement du général Roget soient soumises à une critique approfondie.
C'est ce que je me propose de faire en étudiant successivement :
1" Les charges établies contre Dreyfus pour des actes de trahison antérieurs au bordereau;
2» Les charges résultant du bordereau ;
H° Les arguments- moraux et psychologiques ajoutés aux arguments de faits.