‹ Le général Sir Frederick Haldimand à Québec, 1778-84 [microforme]Chapitre 4 sur 4 · II · texte numérisé non relu

II

Les troupes canadiennes avaient infligé à Montgomery et à Arnold une mémorable défaite, En mai 1776, pour l'envahisseur du sol attardé au Canada, c'était un sauve-quipeut général ; la colonie était à l'abri pour cette année.

Pendant l'hiver de 1778, le général Gates, sans consulter Washington, avait fait agréer au Congrès le projet d'une seconde invasion du Canada, laquelle devait avoir lieu sous le général Lafayette’. Le jeune et chevaleresque marquis devait se mettre en marche d’Albany, traverser le lac Champlain sur la glace, incendier les vaisseaux anglais mis en hivernement à Saint-Jean, et investir Montréal.

Lafayette, averti par le général Gates de sa nomination à ce commandement, fut invité à se rendre à Yorktown pour recevoir des instructions. En apprenant que ce projet avait été formé à l'insu de son illustre ami Washington, et que ce dernier ne l’approuvait pas, Lafayette déclina l'honneur qu'on lui offrait, bien que Washington, pour ne pas froisser son brillant jeune lieutenant, crût devoir l’encourager à entreprendre cette campagne. Le Canada échappa donc encore une fois à un grand danger, mais ce n'était que partie remise. L'on voit par une lettre du colonel Johnston * au général Haldimand, en date du 3 mai 1779, qu'une nouvelle tentative d’invasion était à l'ordre du jour, cette fois, sous les auspices de Washington lui-même.

Le 9 juin 1775, le général Carleton avait proclamé la loi martiale à Québec. Il est permis de croire que, à partir de cette date jusqu'à la signature du traité de paix, en 1783, la ville, régie par la loi martiale, ressemblait un peu à une forteresse en état de siège, où au moins à une place forte en proie à de perpétuelles alarmes. Ce n'était qu'un va-et-vient de courriers, d’emissaires secrets, porteurs de dépèches, de Québec au Détroit, à Niagara, au Vermont, à New-York. Des levées de miliciens se faisaient. La Corne organisait ses sauvages et se mêlait à leurs hordes farouches pour neutraliser parmi elles l'effet des promesses que le Congrès leur faisait. Chaque semaine Québec ouvrait ses portes aux familles effarées es “ loyalistes ” cherchant sur notre sol un refuge contre la persécution. Les uns pénétraient au Canada à travers les forêts du Maine et du Vermont, d’autres y venaient sur des vaisseaux nolisés à cet effet à New-York, ou dans les autres ports des provinces révoltées. Haldimand établit ces réfugiés à Yamachiche, à Gaspé, à Sorel, ete.

La rade de Québec, durant la belle saison, était encombrée de navires marchands,

! Life of Washington, by Washington Irving, vol, III, p. 370. ? Haldimand Papers.

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attendant le départ des frégates pour profiter de leur escorte, ainsi que de vaisseaux de guerre chargés de troupes ou de munitions pour l'armée,

Deux incidents paraissent avoir fort préoccupé Haldimand : l'établissement au Canada ‘loyalistes,” et les négociations noutes avec le Vermont,

des

Burgoyne, avec ses soldats anglais et allemands, débarquait dans notre port le 8 mai 1776. Le séjour de Québec, évidemment, n'était pas gai. À chaque instant les sentinelles ouvraient les portes de la ville pour recevoir, tantôt des escouades militaires conduisant des prisonniers de guerre pris sur les frontières ou près des postes où ils «2 faufilaient sournoisement, tantôt les paysans encombrant les routes avec leurs convois de provisions, et maugréant sur ces affreuses corvées qui les arrachaient à leurs occupations journalières. Il n'y avait dans tout le Canada qu'une seule place forte, Québec, éprouvée comme telle, où les prisonniers de guerre et quelques détenus politiques étaient écroués. La tâche du commandant où gouverneur de Québec, chaque jour, chaque nuit, était d'examiner les lettres et les réquisitions qu'on lui adressait, de préparer et de transmettre ses instructions aux postes éloignés, de se concerter avec le commandant en chef de l’armée anglaise, le général Clinton, à New-York ou ailleurs, pour déjouer les complots des émissaires secrets du Congrès, où des traitres qu'il soupconnait en dedans ou en dehors des murs.

Un jour le général recevait un parlementaire du Vermont ', provinee qui méditait de se détacher de New-York ; le lendemain il s'agissait de préparer la feuille de route d'un détachement militaire, où d'assurer les moyens de transport, par eau ou par terre, des armes et bagages du corps de troupe du général Riedesel se rendant au théâtre de la guerre ou en revenant, avant de repasser l'océan en 1788,

Accablé de travail, de correspondance —tel qu'en fait foi l'énorme masse de documents entassés dans nos archives— le commandant de notre citadelle avait peu de loisirs pour temporiser avec l'émeute où parlementer &yec la sédition. Sans autre boussole que le jugement droit que la Providence lui avait départi, sans autre guide que la loi martiale, il se peut qu'il ait quelquefois manqué aux règles de la prudence; mais l'histoire doit lui savoir gré d'avoir gouverné la colonie, dans cette période de crises et d’alarmes, sans effusion de sang.

La morte saison de l'hiver semble lui avoir donné quelque répit. Pris d'un beau zèle pour les lettres, on le trouve organisant, avec l'aide de l'évêque Briand, une bibliothèque publique, plus tard le Quebec Library Association, politiquement reconnue vers 1805. La Guselte de Québec, Au 22 janvier 1779, contient le compte-rendu de l'assemblée des citoyens, à l'évêché, sous son patronage et sous celui de l'évêque, de la nomination comme syndies, du supérieur du séminaire de Québec, l'abbé Grave, du juge Mabane, de MM. Baby, Fargues et Monk, avec Robert Lester comme trésorier, et ‘*“thur Davidson comme secrétaire ; prix d'entrée €5 ; souscription annuelle, £2. Puis Hafdimand employa à Londres, comme agent pour l'achat de livres, Robert Cumberland, l’auteur dramatique. Cette bibliothèque a existé quatre-vingt-dix ans. En 1869, elle était réunie à celle de la Société Lilléraire et Historique de Québec.

On cherche en vain, dans la correspondance de Haldimand, les traces de l'incident

! Les régociations avec PEtat du Vermont, dit M. Brymner, commencèrent en mars 1779,et dans le cours de cette année, Ethan Allen promit à sir Henry Clinton qu’il lèverait un corps de 4,000 hommes pour attaquer les Américains, et que ses munitions de guerre étaient toutes prêtes. Clinton conseilla à Allen de se replier sur le Canada, et d'agir de concert avec Haldimand et sous ses ordres. Rapport de l'archiviste, 1887, p. X VIT.

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romanesque auquel l'amiral Nelson, alors capitaine du brick de guerre l’A/bemarle, fut mêlé à Québec, en 1782, Je crois avoir été le premier à signaler dans les Maple Leaves et Quebec Past and Fresent, cette curieuse page dans l'existence du futur amiral, sur les renseignements fournis par Robert Nouthey et Lamartine, dans leur biographie de l'amant de lady Emma Hamilton. L'historien Miles a consacré un excellent article de revue à décrire la passion de Nelson pour la ravissante Québecquoise, miss Mary Simpson.

Les fortifications de Québec avaient fort préoccupé les ingénieurs miitaires en 1775. Le capitaine Twiss, du génie, plus tard général, avait fourni en 1782, le plan d’une citadelle provisoire sur le cap Diamant, que Haldimand adopta. Il avait aussi conçu le projet d'un canal aux Cèdres, pour faciliter le transport des provisions pour l'armée",

Homme de goût et admirateur des beaux sites autour de Québec, il construisait en 1779-82, la jolie villa que le prince Edouard, père de la reine Victoria, occupait, près de la chute de Montmorency, en 1791-4*. Un belvédère pittoresque, penché sur l'abime écumeux, Jui permettait de faire admirer à la belle baronne de Riedesel, en 1782, le paysage dans toute sa sauvage majesté. Le 5 mai 1784, il posait avec une grande solennité la première pierre de l'annexe du château Saint-Louis (brulé en 1834), qui depuis a été connue sous le nom de château Haldimand, lequel devait servir pour les bals et les réceptions, qui auparavant avait lieu au château Saint-Louis même.

Voyons le milieu social où vivait le général Haldimand à Québec.

D'abord, on remarque, aux salles d'audience, le juge en chef Livius, les juges Mabane, Fraser, de Rouville ; parmi les hommes de loi les deux Cugnet, Juchereau, Pressard, T. A. Panet, Berthelot d'Artigny ; — ce dernier signe avocet et notaire.

Le R. P. Glapion, supérieur des jésuites expulsés, voit avec chagrin les salles de son lycée chéri encombrées par une soldatesque effrenée ; des gd... anglais retentissent ]à où

naguère régnait le silence ou les pieuses oraisons. Le monastère des ursulines, l'antique séminaire des Missions étrangères, continuent de donner leurs cours, comme aux jours du vénéré évèque de létrée, et fournissent à la société des mères exemplaires, au sacerdoce des membres zélés.

Les hospitalières s'efforcent, comme par le passé, d’alléger les maux et les défaillances de l'humanité souffrante, Le Quebec Gazette, fondé en 1764 par Brown et Gilmore, imprimeurs venus de Philadelphie, publiait chaque semaine, avec les proclamations oflicielles à la première page, les décrets de vente au bureau du shérif, qui se tenait, ainsi que le

1 En 1779, Haldimand fit ériger des fortins sur la rivière Saint-François-du-lac, et le capitaine Moses Hazen, d'après les ordres du même gouverneur, ouvrit une route entre Saint-François-du-lac et la région du lac Champlain. Jusqu'à ce moment, la rivière Saint-François avait été une route de guerre, qui servait surtout aux Canadiens pour aller attaquer les colonies anglaises, et qui, après 1775, pouvait devenir une voie favorable aux invasions des Américains. Remarquons que, en 1759, le major Rogers était parti du lac Champlain et était venu saccager la bourgade des Abenakis, à Saint-François, par les terres où Hazen traça sa route en 1779, (Note de B, Sulte.)

? Le Dr Adam Mabane, né à Edimbourg, en Ecosse, vers 1734, était cousin du poète James Thomson, le

:chantre des Saisons. Débarqué à New-York, il vint à Québec en 1764, fut nommé chirurgien de la garnison, puis,

*appelé au conseil du général Murray, et associé comme juge à l'organisation judiciaire de la colonie. Le général

: Carleton fut blessé de l'indépendance de ses idées, et trouvait qu'il abondait trop dans le sens des Canadiens. 11 fut exclu du Conseil, mais continua à agir comme juge avec Fraser et de Rouville,

La bureaucratie qui entourait sir Guy Carleton, en 1786, avait pris Mabane en grippe ; deux ans plus tard, sa ‘commission fut révoquée en Angleterre. 11 mourut le 3 janvier 1792, à Samos (Woodfield). Le beau domaine qu’il avait acquis à Sillery, en 1769, fut occupé plus tard par l'honorable Wm Sheppard, et récemment par feu James .Gibb, ancien président de la Banque de Québec.

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tribunal, au collège des jésuites, puis des entrefilets sur la guerre et le commerce en Europe. Quelquefois on s’y hasardait à faire de rares et discrètes réflexions sur l’état de la province. La feuille contenait aussi les réclam:s des commissaires-priseurs, des épiciers et des marchands de vins de la basse ville.

Mcntréal, grâce à Fleury Mesplets et à Jotard, un avocat français, grand anglophobe, —tous deux de dignes échos de Du Calvet, possédait une petite feuille du genre ‘“ libelleux,” la première de cette espèce sur le continent par ordre de date, et intitulée : Tant pis, tant mieux.

Parmi les figures marquantes de l’époque, nommons encore les deux Lymburner : l'ainé, Adam, homme fort en droit public, délégué auprès de la métropole en 1791 pour faire des représentations à propos de la nouvelle constitution ; et son frère Mathew, négociant distingué. Le troisième frère, John, avait péri en mer, en 1776. Ajoutons-y le nom du colonel Lecompte-Dupré, loyal commandant des milices canadiennes-françaises, et qui mérita cette distinction pour avoir déjoué un complot ourdi par les sentinelles préposées à l’une des portes de la ville, pendant le siège. Elles devaient laisser pénétrer les Bostonnais par une petite ouverture dans le mur, près d’une des poudrières, Le: Bostonnais se vengèrent du colonel en ravageant une de ses métairies, près de Québec.

Il est un nom qui revient constamment dans cette volumineuse correspondance Haldimand, c’est celui du secrétaire et aide de camp du général, le major Robert Mathews, qui succéda, en 1779, au capitaine Foy, mort cette année-là.

Le major Mathews épousa plus tard Mary Simpson, la belle Québecquoise dont l’amiral Nelson raffola au point de faillir quitter le service de sa patrie, et renoncer ainsi à l’apothéose qui lui était réservée dans l'abbaye de Westminster. Qui eût alors osé prédire à l’amoureux marin, que vingt ans plus tard, il lui serait donné de changer la carte de l'Europe au bénéfice de la Grande-Bretagne ? Mathews, devenu colonel, est mort gouverneur de l'hopital de Chelsea, à Londres.

Chaque 31 décembre, Haldimand avait à faire acte de présence au banquet patriotique organisé pour commémorer la déroute des Bostonnais au Naut-au-Matelot et à Près-deville. Là trônaient, à côté des vétérans des Plaines d'Abraham, le major Samuel Holland, le colonel H. Caldwell, Fraser, James Thompson et autres, les preux de 1775, Taschereau, Finlay, Collins, Le Maitre, La Naudière, Lecompte-Dupré, Nairn, Dambourgès, Thomas Aïnslie. Haldimand avait pour intime le juge Mabane qui résidait à Sillery, dans son délicieux manoir de Samos. Là, nous dit l'abbé Bois, Son Excellence allait de temps à autre jouer une partie de cartes.

Revenons à l’irréconciliable Du Calvet. Son programme se résumait à critiquer ouvertement et sans mesure les démarches du général Haldimand, résolu de protéger le pays contre l'invasion". Ce dut être une tâche nn tant soit peu dangereuse dans une con-

1 Chez les sieurs Cazeau, Hay, La Terrière, le mécontentemont apparent, dit Bibaud, fut au fond une vérita. ble conspiration contre le gouvernement. Bisaup, Histoire du Canada, vol. II, p. 82.

Notre: “François Cazeau parvint à s'échapper de prison, et à atteindre les Etats-Unis, après quelques mois d’errements dans les forêts ; mais, malade de corps ot d'esprit, et ruiné. Il avait employé son immense fortune à servir les Américains, croyant en même temps servir la France, son pays natal” Binaup,

trée soumise aux rigueurs inexorables de la loi martiale, sous un chef accoutumé à la discipline des camps, qu'il avait étudiée dans les armées du farouche roi de Prusse.

Le général au lieu de traduire devant une cour civile ou militaire les partisans de la résistance à l'autorité, se contenta d’écrouer temporairement les chefs, comme prisonniers politiques, au couvent des récollets, en face même de sa demeure, le château Saint- Louis. |

Le général Carleton ne s'était pas donné la peine de consulter à ce sujet l'évêque Briand, quand il avait eu besoin de cet édifice pour y caser une notable partie des 426 prisonniers arrêtés au Naut-au-Matelot, le 31 décembre 1775. Son successeur fit mieux ; il adressa une lettre en termes polis à l’évêque Briand, qui lui permit d’user comme il l'entendrait du vieux monastère franciscain.

Les prisons de Québec étaient insuffisantes pour les nombreux prisonniers de guerre que l’on capturait chaque jour.

Parmi les détenus de 1778 à 1782, il y avait plusieurs individus, tant anglais que canadiens-français ! qui s'étaient déclarés pour le Congrès, ou qui étaient suspects. Les uns avaient porté les armes, d’autres avaient fourni des renseignements, des munitions, des provisions à l'ennemi. L'appât du gain avait été irrésistible pour un bon nombre, ainsi que les promesses des partisans du Congrès: Carroll, Franklin, et Lafayette. On mit sous la garde du R. P. de Berrey, comme suspects, un maitre-tonnelier, Charles Hay, François Cazeau, Pierre Du Calvet, Isidore Mesplets, Jotard, le docteur Pierre de Salles La Terrière, et quelques autres moins connus.

Tels étaient les principaux prisonniers d'Etat du régime militaire de cette orageuse période. Bien que le mode de détention permit à chaque captif d'avoir une chambre à lui, de la fermer à clef le soir; bien que les dames et les messieurs, leurs parents et amis eussent permission de les visiter le jour et même pendant la nuit, la perte de leur liberté était intolérable aux pauvres détenus.

Du Calvet a tracé un bien sombre tableau de sa vie de prison ; beaucoup trop sombre, au dire du R,. PF. de Berrey, qui, dans un mémoire intitulé: Répliques aux calomnies de Pierre Du Calvet contre les récollets de Québec, a fait, sous serment, bonne justice des exagérations du calviniste surexcité. Faribault nommait ces exagérations ‘“ des caricatures.”

Malgré la sympathie de la tendre amie de Pierre de La Terrière, qui passait ses jours et ses nuits à consoler le beau, l’athlétique et spirituel inspecteur des forges de Saint- Maurice de la perte de sa douce liberté, il est clair que l'atmosphère du couvent des récollets ne lui allait guère. Sa paix domestique même fut gravement troublée par les ébats et les intrigues galantes de deux de ses compagnons de geôle : Mesplets et Jotard, des ivrognes avérés.

Pierre de La Terrière jure ses grands dieux qu'il n'avait jamais entretenu d’intelligences avec les congréganistes de New-York ; nous aimons à le croire, bien que les apparences soient contre lui. Comme bien d’autres, il ne subit aucun procès, excepté un interrogatoire devant le juge de Rouville, MM. de Tonnancour, Conrad Gugy et M. Baby. Plaignons cette victime des jours néfastes.

Il manquait au monastère du P. de Berrey une autre curieuse figure du temps : celle

! Le colonel Livingstone avait assemblé un corps de 300 Canadiens pour attaquer la porte Saint-Jean, pendant l'assaut du Saut-au-Matelot, le 31 décembre 1775.

du traitre et habile scribe que Du Calvet se choisit plus tard, à Londres: l’ex-jésuite Roubaud. Ce misérable causa à son ordre et au gouvernement bien des ennuis. (Voir l’'appendice.)

L'ennemi le plus acharné que Haldimand eût au Canada fut sans contredit ce même Du Calvet!.

Il à été célébré en beaux vers par notre poète Fréchette, mais Du Calvet chanté par les poètes est un tout autre personnage que Du Calvet connu de la froide et impartiale histoire.

La correspondance officielle, récemment obtenue au Musée Britannique, nous le révèle sous un jour tout autre que celui sous lequel il nous est présenté par quelques écrivains.

Si l'ami de Pierre Roubaud est ‘“ le premier des martyrs de la cause canadienne,” au dire du Canada Reconquis, en fouillant les documents qui nous sont maintenant accessibles, on se convaincra qu'il n'est pas mûr pour la canonisation. Le contenu de la correspondance oflicielle est plus que suffisant pour justifier l'avertissement de Bibaud et autres, quand ils citent des passages de Du Calvet?.

Pierre Du Calvet avait, avant 1759, fait des profits considérables dans la traite des pelleteries. Ayant opté pour rester au Canada, après la capitulation, et étant de plus par sa croyance religieuse (il était calviniste) habile à remplir certaines charges sous le gouvernement anglais, on le nomma juge de paix. Il fut un excellent magistrat : ses talents, ses lumières, sinon son désintéressement, le recommandèrent à l'attention.

On a de lui un mémoire en langue française ét anglaise, sa Lettre à messieurs les Canadiens, du 9 avril 1784, publiée à Londres, et son Appel à la justice de l'Etat.

Le plan * de constitution suggéré par Du Calvet diffère si peu de la constitution de 1791, que l’on serait tenté de croire qu'il en a fourni le canevas.

Roubaud lui nie des talents littéraires, se fondant sur les connaissances que sa position de scribe et de secrétaire confidentiel de Du Calvet lui avaient procurées sur son patron.

Le volume (B. 206) de la correspondance officielle de Haldimand contient là-dessus de curieuses révélations ; mais je préfère m'en tenir au témoignage de Du Calvet, qu’à celui de l’ancien missionnaire des Abenaquis de Saint-François, Pierre Roubaud, le double traitre. Du Calvet savait écrire ; je ne sais si l’on pourrait en dire autant de son détracteur.

Du Calvet, de retour en Angleterre, trouva un généreux protecteur dans le baron Mazères, excellent homme au demeurant, mais qui, au dire de sir Guy Carleton, n'avait

! Pierre Du Calvet, en vertu d’un mandat d'arrêt de Haldimand, fut enfermé, le 29 septembre 1780, à bord du Canceaur, vaisseau de guerre en rade à Québec. Le 14 novembre 1780, on le transféra à la prison militaire, Ily demeura jusqu'au 13 décembre 1781. Le prévost martial Miles Prentice le conduisit ce jour-là aux cellules du couvent des récollets, et le plaça sous la garde du R. P. de Berrey; il fut élargi le 2 mai 1783, après avoir subi une détention de deux ans et huit mois, Il suivit Haldimand en Angleterre, au départ de ce dernier, le 26 novembre 1784, dans l’Atalante, et le dénonça aux tribunaux de Londres pour emprisonnement illégal, En revenant du Canada à Londres, par la voie de New-York, le vaisseau dans lequel il était sombra en mer dans une furieuse tempête, pendant l'équinoxe hibernale, Ce vieux vaisseau, le Sherburne, capturé par les Anglais sur les Espagnols, avait fait voile de New-York, le 15 mars 1786. Le fils de Du Calvet vivait à Londres on 1795, protégé par Masères.

2 I] faut toujours se rappeler que Du Calvet est un écrivain exagérateur” istoire du Canada, t. IT, p. 51.

# En voici un résumé: 10— La jurisprudence française; 20 — La loi de l’habeas corpus et le procès par jury. 30 — Une chambre d’assemblée sur un plan général d'économie électorale; 40 — La liberté de la presse : 50o— La formation d'un régiment à deux bataillons; Go— L'établissement de collèges pour l'éducation de la jeunesse,

Le

pu pardonner aux Canadiens-français de professer le culte qui avait inspiré la révocation de l’édit de Nantes, et qui avait fait bannir ses aïeux du sol français. Du Calvet avait des griefs personnels contre le gouverneur de Québec ; le général s'était emparé de ses hangars pour y déposer les munitions des troupes ; on avait endommagé sérieusement ses pelleteries.

Quant au premier chef, il appert, par la correspondance, que le gouvernement lui fit toucher six cents louis pour l’usage de ses maisons de commerce pendant le siège, et qu'il demanda un prix si élevé pour ses marchandises que le gouvernement, malgré le désir qu'il en avait, dut abandonner l’idée de les acquérir.

Ses intelligences avec le Congrès, qui furent cause de son emprisonnement, devaient être notoires, puisqu'il réclama lui-même de Franklin‘, l’envoyé du Congrès, une indemnité pour services rendus.

Que les cours civiles en Angleterre lui aient, en certaines occasions, donné gain de cause contre Haldimand, cela prouve tout au plus le respect de la loi en ce pays pour la liberté du sujet, et démontre que, même un gouverneur militaire régissant une colonie soumise à la loi martiale, ne peut mettre entièrement de côté la loi civile. Le roi de la Grande-Bretagne, satisfait de la conduite de son lieutenant à Québec, acquitta généreusement les dommages-intérêts accordés par jugements rendus contre le général Haldimand.

Grâce aux difficultés insurmontables qui existaient, dans le passé, pour qui voulait se renseigner aux sources sur les premières années de la domination anglaise dans notre pays, il n’est pas étrange que les historiens aient à réformer plus d’un jugement rendu sur les hommes et les événements du temps. De tous les historiens de la période, William Smith me semble le moins excusable.

Etabli à Québec dès 1786, et ayant vécu du temps du général Haldimand, puisqu'il était âgé de vingt-deux ans en 1791, au moment de la mort du général, M. Smith aurait dû se renseigner plus minutieusement auprès de ses contemporains sur l’administration d'un homme qu'ils avaient vu et connu, avant de faire le récit de cette administration dans son histoire publiée à Québec, en 1815.

Il se borne à dire que l'administration du général Haldimand a été jugée à divers points de vue, et que, s’il a causé des mécontentements dans la colonie, c’est probablement qu'en sa qualité d'étranger il n’en connaissait pas les us et coutumes. Haldimand n'avait pas assez de facilités pour se renseigner sur le Canada.

Des écrivains venus après lui s'appesantissent sur le sombre despotisme de Haldimand, sur les arrestations par centaines des personnes les plus marquantes, sur les corvées dont le peuple était écrasé pour le transport des troupes et de leurs bagages vers la frontière.

Si Haidimand eût été un farouche despote, entouré qu'il était de provinces révoltées, loin de se contenter d'emprisonner au monastère des récollets des traitres avérés comme Cazeau et Du Calvet, il eût pu, selon les idées du temps et selon la loi qui punit la haute trahison, et d'après les preuves qu'il avait en mains, leur faire subir un procès sommaire et les pendre, Soit pour ne pas froisser trop le peuple, soit par instinct d'humanité, il s’abstint,

5 Ganrnrau, Histoire du Canada, t, TIT, p. 52, Ed. de 1882,

Sec. I, 1888, 14,

Les prisons regorgeaient de détenus, mais la plupart étaient des prisonniers de guerre, des partisans ou émissaires reconnus du Congrès.

Il est indubitable que l’on n'emprisonnait pas les citoyens par centaines, sur de simples soupçons ; et le contenu de la lettre du général au colonel de Specht, le commandant à Montréal, en date du 22 novembre 1781, en fournit une bonne preuve.

Quant aux corvées onéreuses, les Canadiens n’en avaient jamais connu d’autres sous le régime français qui venaient de clore. Bigot et ses satellites ne se contentaient pas d'imposer simplement des corvées, ils s'appropriaient les blés et les bêtes de ferme des paysans qu'ils indemnisaient plus tard à des taux qu’ils fixaient eux-mêmes, ou avec le papier-monnaie de la colonie, dont on put découvrir, hélas ! plus tard la juste valeur.

La correspondance Haldimand jette du jour sur ces terribles corvées et leur enlève une grande partie de leur côté odieux.

En somme, tout en admettant avec l'historien Garneau que le régime militaire de Haldimand eût pu être plus doux durant son administration, je suis porté à croire que la correspondance officielle le présentera sous un nouvel aspect, et, comme se plait à le reconnaître le même éminent historien, ‘“ que peu de personnes probablement refuseront de lui pardonner ses allures brusques et despotiques en faveur des mesures qu'il fit adopter pour nous conserver une partie du sol découvert et livré à la civilisation par nos

ancêtres |.”

J'inviterai donc les amateurs de l'histoire à feuilleter attentivement cette volumineuse correspondance, dont une notable partie est en langue française.

Une jeune muse canadienne chantait, en 1779, le “ Despote ”, — le sombre tyran. Le parnasse canadien s’est amélioré depuis.

“ VERs A SON EXCELLENCE LE GÉNÉRAIL HALDIMAND, POUR LE ER JANVIER DE I'AN 1779.

Non jamais, Haldimand, ma plume encor novice À ménager les grands n’employa l’artifice.

Qu'un vain peuple, séduit par l'éclat des grandeurs, Prodigue son encens aux frivoles honneurs,

Et, poussant à l'excès la vile flatterie,

Porte ses vœux outrés jusqu'à l'idolâtrie ;

Qu'il n'admire jamais que l'éclat d’un grand nom, Mon cœur, mon jeune cœur, malgré l'illusion,

Ne s’est point abusé sur les grandeurs humaines; Il sait que ces grandeurs sont toujours incertaines, J'admire les vertus qui décorent ton rang,

La magnanimité, la beauté de ton sang;

Mais, aussi vertucux, la fortune volage

Eat pu ne point te faire un si noble partage.

Tu pus naître aussi bien lo fils d'un laboureur, Dont l'état trop obscur voilerait la candeur. Heureux, trois fois heureux, celui dont la sagesse Accompagne le rang, les titres de noblesse |

1 GaRN&AU, Histoire du Canada, t, III, p. 49. Ed, de 1882,

Heureux qui, comme toi, joint à la dignité

Les sentiments d'honneur, de générosité,

Un cœur toujours sensible, une âme secourable, Aux grandeurs où t'élève un destin favorable | Depuis que tu commandes et nous donnes des lois, Chaque jour est marqué par autant de bienfaits

1 Dont ta main prend plaisir à verser l'abondance À s Sur nos têtes courbées sous la reconnaissance. ‘4 ; Mais ton cœur généreux ne peut être content, S'il ne nous enrichit d’un plus noble présent :

Emule des savans, jaloux des connaissances, + Tu connais la valeur et le prix des Sciences,

Les Lettres et la Lecture occupent ton loisir, Voilà ton seul penchant, ton unique plaisir.

Partageant avec nous cette douce habitude, Tu parais désirer que nous aimions l'étude, Haldimand, Haldimand, quelles Divinités Ont dirigé tes pas sur ces bords éloignés, Pour y faire briller les Lettres et la Science À travers les brouillards d’une épaisse ignorance ? Les Dieux te réservaient cet emploi glorieux ; ù Achève ton ouvrage et nous serons heureux.

Riante perspective, avenir qui m’enflamme, Douce et flatteuse idée, que tu combles mon âme! Ë : Je verrai ma patrie, ses heureux habitants, Par tes soins généreux, instruits et clairvoyants ; Je les verrai levant leurs mains reconnaissantes, ) Adresser au Très-Haut des prières ardentes ô Pour l’insigne mortel qui fera leur bonheur, ÆEn lui donnant le titre de Libérateur, Je joindrai mes accens aux cris de l'allégresse, Et ma bouche partout publiera sa sagesse.”

Québec Gazette, 7 janvier 1779.

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