II
avec une religieuse exactitude tous les ordres qui émanaient du gouvernement, les braits les plus mensongers, les plus absurdes, ont été répandus sur mon compte avec une effrayante profusion. Des journalistes ont prêté leur plume à cette œuvre de l'iniquité la plus révoltante. Tantôt on annonce que Ton vient de piller un château, et un instant après on me fait paraître sur ce point-là même ; plus tard on me représente comme un chef de parti; une autre fois, c*est un homme qui, en mon nom, lève des contributions dans les environs de Brioude, menace, en cas de refus, de faire mettre le feu au village, et de passer les habitants au fil de Tépée; un autre jour on assure que j'étais en fuite, mais que j'ai été arrêté sur le pont de Gharenton; dernièrement j'avais été pris à Paris. Ma fortune a été souvent le prétexte de misérables déôlamations, on n'a cessé de me représenter comme immensément riche, et l'on n'a pas manqué de composer mes biens de dilapidations auxquelles je m'étais livré. Depuis 22 ans je suis général, et j'ai toujours eu des commandements assez importants, tout ce que je possède personnellement est situé à Cassel, département du Nord, et se réduit à quelques revenus modiques.
« J'aime à croire qu un examen réfléchi de ma conduite et les principes de justice détermineront les Chambres à ne point diriger de poursuite contre moi, et qu'elles me laisseront jouir, au sein de ma famille, du repos auquel j'aspire; mais si.
contre toute attente, j'étais appelé devant les tribunaux, qu'on ne pense pas que je veuille me soustraire à leur action; je prouverai facilement que je n'ai jamais été guidé que par Tamour de ma patrie. Adonné au métier des armes, j'ai suivi ma carrière avec loyauté, avec honneur; j'ai coopéré à la gloire nationale. Mon nom n'est attaché à aucune de ces journées qui ont fait triompher ou déchoir les partis; je n'ai cessé de joindre au zèle du citoyen l'obéissance du soldat : il m'a toujours paru qu'il était de l'homme sage, de l'homme prudent, de ne point fronder le gouvernement sous lequel il était placé. »
Le 26 août, en effet, le baron de Flavigny, préfet de Limoges , sur les ordres venus de Paris, avait prescrit à Vandamme de choisir une résidence autre que celle du département de la Haute- Vienne, et au moins à trente lieues de Paris. Le général s'était retiré à Olivet. Le 15 septembre le baron de Talleyrand, préfet du Loiret, écrivit d'Orléans au comte Maison, gouverneur de la province, pour lui faire observer que la présence de Vandamme sur un point rapproché de la ligne de démarcation fixée pour les cantonnements des troupes alliées pouvait être dangereuse à la tranquillitédu département.
Ainsi traqué comme un malfaiteur, le général partit pour Vierzon avec sa famille.
Un peu plus tard, en janvier 1816, Vandamme obtint enfin de se retirer à Cassai, puis à Gand,
ville natale de sa femme. Mais il y était à peine établi que le ministre d'Étal chargé de la surveillance générale dans les provinces hollandaises lui fit écrire par le gouverneur de la Flandre orientale pour lui annoncer qu'il ne pouvait continuer à résider dans les'Etats du roi de Hollande ; on ajoutait que par faveur spéciale et en considération de ce que la comtesse était née à Gand, on autorisait le général à y rester jusqu'au 15 mai 1816.
En vain Vandamme fit des démarches pressantes'pour avoir la faculté de restera Gand. On lui objecta la convention que le gouvernement des Pays-Bas était obligé .d'exécuter, qui ne permettait pas la résidence dans le royaume aux 38 proscrits du 24 juillet 1815. Nous devons dire cependant que deux exceptions avaient été faites en • faveurdes généraux Lamarque et Lobau, l'un établi à Amsterdam, l'autre dans le château de sa bellemère.
Fatigué de cette vie errante, Vandamme se décida alors à se rendre aux États-Unis, en attendant que les affaires politiques ou une révolution nouvelle en France lui permissent de revoir sa patrie. 11 s'y rendit seul et se trouva bientôt en relations avec les autres nombreux proscrits de la grande armée qui s'étaient réfugiés sur le nouveau continent. Il retrouva là le frère aîné de l'Empereur, le roi Joseph, avec lequel il avait été fort lié et qui devint pour lui une ressource des plus agréables.
Vandamme, d'un caractère généreux, ayant en-' core un peu d'aisance, quoique son château et ses propriétés eussent été dévastés par les Cosaques en 1815, rendit beaucoup de services pécuniaires à nombre de proscrits français pendant son séjour en Amérique. Ce fut également en Amérique qu'il revit son ancien chef le maréchal de Grouchy.
En juin 1819, il put quitter Philadelphie ; il débarqua au Havre, gagna Gand, mais sans passer par Paris. En décembre, il obtint enfinde se rendre dans cette ville, le roi ayant autorisé les personnes dénommées dans Tarticle 2 de Tordonnance du 24 juillet 1815 à rentrer en France, sous la seule condition de prêter serment de fidéUté au roi, à la Charte et aux lois du royaume.
Voici une particularité assez curieuse du séjour de Vandamme aux États-Unis. Beaucoup d'officiers français réfugiés dans ce pays, n'ayant aucune ressource, avaient imaginé, pour subvenir à leur existence, de fabriquer tant bien que mal des meubles.
Le général acheta beaucoup de leurs produits au poids de l'or pour avoir le moyen de faire du bien à ses anciens frères d'armes en évitant de les humilier par une aumône.
Il rapporta en France ces souvenirs de l'exil, et aujourd'hui ils sont encore dans un pavillon que la famille conserve eu Zélande comme dépendance de la concession faite à Vandamme par la générosité de l'Empereur.
De 181Uà 1830, le général habita lanlôt Cassel, lanlôt Gand où il était fort lié avec le prince de Saxe-Weimar.
En 1815, Cassel avait été envahi par les Cosaques. La comtesse, sonfils, et toute la famille de la sœur du général, les Deswarle, aujourd'hui descendants et héritiers du beau nom de Vandamme, n'eurent que le temps de quitter la ville pour se réfugier à Saint-Omer.
Une compagnie du 28® de li,.ine protégea même leur fuite et tua plusieurs cavaliers ennemis, mais elle ne put empêcher la dévastation du château et son pillage. Les glaces, les tapis, les meubles, les tableaux furent enlevés ou brisés. L'habitation fut occupée militairement.
Lorsqu'après 1820, Vandamme habitait Cassel, il avait un grand plaisir à faire travailler les ouvriers et à les payer très-généreusement. Le général avait conservé un peu de fortune de son ancienne splendeur et il en faisait le plus noble usage, aussi était-il fort aimé dans le pays. L'hiver il distribuait du pain, du bois, de 1 argent. La vieillesse était l'objet de toutes ses attentions. Les travaux de son parc, la culture étaient les occupations principales et favorites de celui qui, pendant trente ans, n'avait connu que le fracas des batailles. Il avait conservé de sa vie militaire une grande exactitude, une prodigieuse activité et une certaine piédileclion pour les discussions sur la guerre et sur la politique. Il voyait un grand
nombre de ses anciens compagnons de gloire, entre autres le général Gobrecht, son ancien et fidèle aide de camp, enfant de Casscl, qui habitait près de lui une campagne à proximité de la ville. Les généraux Thevenet, Guilleminot étaient éga-, lement dans les environs.
C'est au milieu de sa famille et de ses amis, occupé à Tagriculture, à Tamélioration de sa propriété et en cherchant à faire le bien, à soulager l'infortune que le bouillant Vandamme passa les dernières années de sa vie. Il fut rétabli sur les cadres de Tétat-major général, comme disponible, le 1®' avril 1820, prit sa retraite le 1®' janvier 1825 et mourut à Gassei le 15 juillet 1830.
Il est enterré à Gassei. Son fils et sa femme reposent dans un caveau à Gand.
Le nom de Vandamme est inscrit sur le côté nord de l'arc de triomphe de l'Étoile et a été donné ' récemment à une des grandes voies de Paris.
La vie du général Vandamme, considérée au point de vue purement militaire, est une de celles qui méritent le plus d'être mises en relief.
Il n'est aucun des compagnons d'armes de cet homme créé, on peut le dire, pour les combats que l'on puisse lui préférer en raison des services rendus, de l'intrépidité, de l'entente de la guerre et des talents spéciaux au noble métier des armes.
CJciicral au sorth' do renfancc, on ne saurait 1«
voir sans é oniiement,(lès ses premiers pas dans la carrière, prendre l'attitude de Thomme vieilli sous le harnais et habitué depuis longues années à commander, à guider des soldats et à obtenir de leur part la plus entière soumission.
Les premiers chefs des armées républicaines, élevés subitement au faîte des grandeurs militantes par les hasards et les chances d'une révolution sociale sans précédent dans Thistoire, avaient au moins presque tous fait leurs premières armes dans des régiments, soit comme sous-officiers, soit comme officiers. Vandamme, lui, de simple soldat passe sans transition au commandement d'une compagnie franche qu'il organise, puis d'un bataillon de volontaires qu'il électrise par son exemple, auquel il communique le feu sacré. Il devient brusquement général de brigade, obtient des commandements bien supérieurs à ceux d'un officier de ce grade. Il rend à la patrie des services militaires qu'on n'était pas en droit d'attendre d'un homme si jeune, qu'on pouvait croire encore inexpérimenté. Puis, comme si la fortune se lassant de le guider voulait lui faire payer ses premières faveurs, elle semble l'abandonner pendant plusieurs années. En vain le général de brigade Vandamme accumule services, actions d'éclats, succès, rien ne peut lui faire obtenir ce grade de divisionnaire qu'il voit donner, souvent sans nul discernement, à des camarades bien loin d a-
voir ses talents, son courage, bien loin surtout de pouvoir montrer d'aussi belles actions de guerre inscrites sur leurs états de service. Il est accusé, calomnié, rejeté de Tarmée et ne parvient qu avec peine, au moyen de preuves irrécusables, à prouver la fausseté de ce qu'on lui reproche.
C'est que A'andamme a le caractère ardent, loyal du soldat. Nul danger ne l'étonné et il ne recule devant aucune vérité. Or, toute vérité n'est pas toujours bonne à dire. Il l'éprouve souvent à ses dépens, pendant le cours de son existence.
Vandamme a encore la mauvaise chance de ne pas se trouver immédiatement sous les ordres du jeune héros qui, à partir de 1796, prend en main les destinées de la France, de l'homme auquel il voue par la suite une sorte de culte qui ne se dément jamais et qu'il a d'autant plus de mérite à aimer qu'il a pour lui un respect mêlé de crainte.
« Mon cher, disait, en 1815, Vandamme à un de ses compagnons de gloire, le général depuis maréchal d'Ornano, un jour qu'ils montaient ensemhle l'escalier des Tuileries; — mon cher, ce diable d'homme (et il parlait de l'Empereur) exerce sur moi une fascination dont je ne puis me rendre compte. C'est au point que moi qui ne crains ni dieu ni diable, quand je l'approche je suis prêt à trembler comme un enfant, il me ferait passer
par le trou d'une aiguille pour aller me jeter au feu. »
Or donc, Vandamme était aux armées d'Allemagne, lorsque Bonaparte combattait en Italie; mais le jeune vainqueur de Lodi, devenu premier consul, ne fut pas longtemps à connaître de réputation et à apprécier un homme de guerre comme Vandamme. En 1803 il l'appelait au camp de Boulogne; -en 1805, faveur insigne, il le nommait grand-aigle sur le champ de bataille d'Austerlilz, où la belle division du général et son chef s'étaient couverts de gloire.
Y avait-il un commandement difficile, une mission délicate pour laquelle il fallait l'homme le plus énergique et le plus dévoué de l'armée française? Aussitôt l'Empereur désignait son Vandamme.
Il était nécessaire de prendre Magdebourg, en 1806. « Faites marcher Vandamme, «dit Napoléon. Unjeune prince abesoin d*un homme de guerre qui puisse le seconder de ses talents et maintenir la discipline dans un corps allié, encHn au pillage, on envoie Vandamme avec ses talents pour l'un et sa main de fer pour les autres. En 1809, il y a un contingent dont on pourra tirer bon parti si un général intrépide et habile sait le maintenir et le faire marcher : Vandamme, toujours Vandamme.
Enfin, c'est lui à qui Napoléon destine encore en 1813, à deux reprises différentes, les deux plus difficiles missions, In reprise do Hambourg, l'a-
néantissemeul des armées alliées battues à Dresde. Il reprend Hambourg, et s*il échoue à Kulm, nous croyons l'avoir prouvé jusqu'à la dernière évidence, la faute en est à tout le monde, excepté à lui.
En 1815, c'est encore Vandamme que l'on expédie à Dunkerqueoù l'ona des craintes sérieuses et où il faut un général énergique.
Il reçoit ensuite le commandement d'un des corps destinés à agir sous Napoléon, et malheureusement ce dernier mal inspiré ne sait pas récompenser ses services comme ils devaient l'être après Ligny. Vandamme aide puissamment à ramener l'aile droite à Paris, par une marche hardie et habile. Il dépose son épée parce qu'il le faut pour le bien de la patrie, mais il conserve religieusement dans son cœur le souvenir et le culte de l'homme auquel, comme nous l'avons dit, il a voué son existence.
Vandamme est mort quelques mois trop tôt. Peut-être, après juillet 1830, eût-il enfin obtenu celle dignité suprême, ce bâton de maréchal, qui toujours paraissant à portée de sa main, toujours lui échappait au dernier instant.
Nous avons retracé l'existence de cet homme qui brille du plus vif éclat dans l'histoire des guerres de la Révolution et de l'Empire, nous n'avons pas cherché à dissimuler ses défauts, nous n'avons pas voulu exalter ses mérites. Nos ef* forts ont tendu à ajouter une page vraie à nos
annales militaires ; c'est à son petit-neveu, ofiicier dans la garde du second empire, qu'incombe aujourd'hui la noble tâche de continuer les traditions de gloire du grand nom de Vandamme.