POUR AMPLIATION
Je Colonel chef d'État-Major général, À. PELISSIER
Monsieur le Maréchal-de-camp Yusuf, commandant la brigade de catalerie.
[II
Le général Yusuf, qui n'avait rien perdu de son ardeur ordinaire, quittait le camp d’Aïn-Toukria le 25 octobre, à la tombée de la nuit, arrivait. avant le jour, dans un ravin où il se tint caché toute la journée du 26, puis, par une nouvelle marche de nuit, dans laquelle il fit vingt-six lieues tout d’une traite, il tombait comme la foudre, le lendemain 27, sur de nombreux douars des Oulad-Khelif et des Beni-Maïda, campés près de Cheritha, qui se croyaient à l'abri de notre atteinte. Bien que surpris, leurs cavaliers se défendirent pourtant assez bien. Ils furent battus néanmoins, perdirent 300 hommes. toutes leurs tentes et de nombreux troupeaux.
Ce beau coup de main, qui fit le plus grand honneur à Yusuf, donna à réfléchir aux Arabes, qui n’en avaient point entendu parler depuis la bataille d'Isly, l'année précédente.
Le maréchal Bugeaud portait son camp, le 31 octobre, à Aïn-Taslent par un temps abominable.
Le 3 novembre, le Maréchal campait près des sources de l'ouad Rihou. Ayant appris que des bandes d’insurgés se rassemblaient chez les Beni-Tighrin, il lança dans la direction de cette tribu les généraux Yusuf et Reveu, qui battirent les rebelles et firent sur eux un butin considérable,
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Après celle affaire, le Maréchal se rendit dans Les montagnes des Matmata, où il eut, le 7 novembre, un engagement avec les insurgés, dans lequel le général Yusuf fit les trois quarts de la besogne. Il descendit ensuite dans la vallée du Chelef : le 42, il était sur Fouad Rihou. Le 46, il posait son camp à Mdaoura.
Le mème jour, le Maréchal adressait au général Yusuf la lettre suivante :
GOUVERNEUR GÉNÉRAL Le 16 novembre 1845.
de l'Algérie
Cabinet
Général,
Venez fourrager soit sur l'ouad Mdaoura, soit au point où vous avez laissé votre opération hier.
Ma colonne ct celle du général Reveu sont sur les deux arètes qui suivent celle où j'étais établi hier avee mes trois bataillons. J'y resterai jusqu à ce que vous m'avez fait prévenir que votre opération est terminée.
Maréchal Duc D'IsLY.
P.-S, — Nc brûlez pas, ne détruisez pas; fourrazez sculement.
Monsieur le général Yusuf, au Camp.
De l’ouad Rihou, le Maréchal allait se ravitailler à Sii- Bel-Hacel, Il en repartait le 23 pour se rendre chez les Flita.
L'insurrection de l’Ouanseris paraissait languissante, et peut-être allait-elle finir, quand la présence de l'Émir au milieu de cette région vint lui donner un nouvel aliment. Avançant toujours vers l'Est en allumant l'incendie sous ses pas, Abd-el-Kader fut signalé tout à coup au sud de Frenda ; il cherchait, évidemment, à gagner la vallée du Chelef.
L'apparition de l’Émir sur le plateau du Seressou offrait cet avantage, en présentant un but à peu près déterminé à nos colonnes, de mettre plus d'unité dans leurs mouvements. Le Maréchal avait compris qu'il valait mieux s'occuper de l'ennemi principal, l’Émir Abd-el-Kader, et laisser à ses lieutenants le soin de réprimer l'insurrection fomentée et entretenue dans l’Ouanseris par Bou-Mäza.
Presque toute notre cavalerie était alors dans la province de l'Ouest, où l'on croyait avoir à combattre les nombreux goums de l'Émir. Néanmoins, le maréchal Bugcaud forma un corps léger de 400 cavaliers — les seuls que possédât la colonne — et de 1,100 fantassins d’élite montés sur des mulets, et en donna le commandement au général Yusuf, avec ordre de s'attacher aux pas de l’Émir, et de le suivre, de nuit et de jour, sans lui laisser ni repos ni trève.
En présence de pareilles dispositions, l'Émir crut n’avoir rien de mieux à faire que de regagner les plaines du Sud, où il erra, pendant plusieurs jours, entre GoudjilaetThaguin. Yusuf s'y lança à sa suite, et détruisit, en passant, un commencement de fabrique d’armes qu’il avait élablie sur le premier
de ces points. Le Maréchal lui-même remontait la Mina, et se
portait sur les Hauts-Plateaux pour donner à la colonne agissante l'appui plus solide de son infanterie.
Le général Yusuf s'était enfoncé dans le sud de Tnivet-El- Ahd et de Tiharet à la poursuite de l’Émir, qui cherchait à le fatiguer par des crochets incessants.
C'est ainsi que, de Thaguin, il s'était porté sur la Koubba de Sidi-Aïca-Moul-El-Hadba, au nord du Djebel-Khidher. et sur Aïn-El-Ousra; puis, de là, dans l'Ouanseris et chez les Harar de Tiharet ; il se rabattail ensuite sur les Oulad-Alan de Médéa, Avec l’aide de cette tribu, il razait les Oulad-Aïra- Ahl-El-Gothfa, les Adaoura-EÏl-R’eraba, les Oulad-Ali-ben- Daoud, les Mouïadat, les Oulad-Mokhtar-Ech-Cheraga. Sentant la colonne Yusuf à ses trousses, il se réfugiait sur l'Oglet-El- Akfa, à l’est du Djcbel-Sendjas. Il recevait de nouveau en ce point le serment d'obéissance des Oulad-Nail.
Entrainé au loin par cetle course sans direction et dans une région où nous n'avions guère que des ennemis, Yusuf ne pouvait point donner au Maréchal, aussi souvent qu'il l'eût voulu, des nouvelles de sa colonne et de ses opérations, de mème que les dépêches du Gouverneur général étaient loin de lui arriver avec régularité. Ainsi la lettre suivante, que ce dernier lui avait adressée le 44 décembre de son bivouac d’Ain-Tesselmet, ne lui était probablement pas parvenue :
YOUVERNEMENT GÉNÉRAL Ain-Tesselmet, le 14 décembre 1815. de l'Algérie Cabinet
Général,
Je vous ai écrit avant-hier soir, et hier matin, par duplicata, pour vous dire que je m'étais décidé à conduire à Tenietcl-Ahd mes troupeaux, mes prisonniers et mes malades, ct à réunir votre colonne à la mienne. Je vous disais de venir
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au-devant de moi sur le Nahr-Ouassel, après vous étre pourvu de vivres, afin que nous puissions agir tout de suite en détachant deux bataillons pour conduire les impedimenta à Tenictel-Ahd. Ces deux bataillons y resteraicnt pour protéger les Oulcd-Ayad, qui feraient un mouvement en arrière.
Je maintiens tout ce que je vous ai dit dans mes dépèches d'hier et d'avant-hier. Venez au-devant de moi sur le Nahr- Ouassel, si vous le pouvez, ou, tout le moins, à Toukria. Envoyez-moi des nouvelles demain matin sur ma route par quelques cavaliers. Je passerai sur le Nahr-Ouassel, aussi loin que possible, sans trop m'éloigner de la route de Toukria. Je tâcherai même d'aller jusqu'à la fontaine qui est entre le Nahr- Ouassel et Toukria : on l'appelle, je crois, Ain-Ticemsil. Il est à peu près certain que j'irai bivouaquer là, et que je ne fcrai qu'une halte sur le Nahr-Ouassel.
Marcchal Duc D'ISLY.
Monsieur le Maréchal-de-camp Y'usuf.
Celle qui suit, datée du lendemain, avait éprouvé le même sort :
GOUVERNEMENT GÉNÉRAL Ain-Ticemsil, le 15 décembre 1815, de l'Algérie à 3 heures de Toukria.
Cabinet Général,
Au moment où je campais à Ticemsil, je recevais votre lettre du 14, et je voyais avec peine que vous n'aviez reçu aucune de mes lettres depuis notre séparation, pas même celles des 1? et 13 décembre, de Tiaret, ct du 14 au soir, de mon bivouac d'Ain-Tesselmet.
Puisque vous êtes prêt à partir demain, venez me rejoin-
dre à Toukria. Ce jour-là, 16, amenez-moi, s’il est possible. 60,000 rations de sucre et café, ?8 quintaux de lard, et les petitcs provisions pour moi, qu'on demande à M. Margueritte'. S'il y a des souliers et chemises à Teniet-el-Ahd, des guêtres et des caleçons, apportez-moi un millier de paires de souliers, un millier de chemises, le reste à l'avenant.
Les Ouled-Ayad étant tous réunis autour de Teniet-el- Ahd, j'ai lieu d'espérer que vous trouverez assez de moyens de transport pour m'apporter cet ensemble. Dans tous les cas. apportez le plus possible. Il vaut mieux que vous partiez tard. et que vous organisiez ce petit convoi.
S'il y avait des marchands à Tenict-el-Ahd, engagez-les à venir à Toukria. Ils s'en retourneront avec le détachement que je ferai pour conduire sur le premicr de ces points mon troupeau ct mes prisonniers.
Il en sera de mème pour les bêtes de somme des Ouled- Ayad, qui apporteront le petit convoi que je vous ai demandé.
Dites à Ameur-ben-Ferhat de m'envoyer un bon détachement de cavaliers pour remplacer une grande partie de ceux qui ont fait la campagne avec moi. S'il pouvait nous en envoyer 40, cela nous scrait bien utile. Je désire que ce soit des gens qui connaissent bien le pays, et qui soient commandés par un bon chef.
D'après tous les renseignements, l'Émir était encore hier au sud du Bou-Zcgzag, entre les Beni-Tighrin et les Keraich. On varie sur le chiffre de ses cavaliers; mais il parait certain qu'il n’en a pas 1,500, et qu'il n’y a que 4 à 500 Réguliers. Je suis porté à croire qu'il n'a pas plus de 1,000 chevaux.
Les tribus qui l'environnent ont peu de contiance dans l'issue de son apparition.
Les Ouled-Lekreud sont venus me demander l'aman et la permission de se retirer autour de Tiaret. Ils prétendent qu'ils seront suivis par une partie des Hallouya et des Keraich.
1. Le lieutenant Margueritte était chef du Bureau arabe de Tniyet-El- Ahd. Devenu général de division, il fut blessé mortellement à la bataille devant Scdan le 1° septembre 1870. C'était un soldat de haute valeur, que nous aurons l'occasion de rencontrer cncore au cours de ce récit.
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Rassurez bien Ameur-ben-Ferhat : dites-lui que je renforce la garnison de Tenict-el-Ahd de 7 compagnies, afin qu’on puisse sortir avec au moins 800 hommes pour combattre l’ennemi. Le coloncl Picouleau doit, d'ailleurs, faire un gros détachement sur Tenict-el-Ahd pour y prendre les troupeaux ct vos prisonniers. S il y avait du danger, il pourrait y séjourner quelques jours.
Dites encore à Ameur-ben-Ferhat qu'il sème tout ce qu'il pourra en avant de cette infanterie, qui campcra pour le pratéger, mais qu'il ne descende pas dans la plaine. S'il ne peut ensemencer autant que les autres années, je saurai l'en dédommager, dussé-je prendre les grains dans mes magasins de Miliana. Ajoutez que les tribus rebelles sèmeront encore moins que lui, et beaucoup ne sèmeront pas du tout. Je le dédommagerai avec une partic de l'âchour du Djendel et des Beni- Zegzag, et je dispenserai sa tribu d’âchour pour l'année; il ‘ peut le lui annoncer.
Dites-lui enfin que je traiterai le micux possible toutes les tribus fidèles.
Maréchal Duc p’IsLy.
P.-$S. — Amenez-moi les isolés valides de mes bataillons, moins ceux du 64e de ligne.
Je vous disais, par ma lettre du 13, datée de Tiarct: Il faut s'attacher bien moins à poursuivre Abd-cl-Kader qu'à atteindre et vaincre les tribus qui lui fournissent des secours et des auxiliaires, etc.
Je n'ai pas tardé à me convaincre que cela ctait mal juger. Toutes les tribus sont disposées à se jeter dans nos bras, et la présence seule d’Abd-el-Kader arrête celles qui sont le plus près de lui. Il faut donc tout faire pour l’expulser au plus vite du territoire : il suffirait, pour cela, d’une colonne de 600 à 700 chevaux, et 1,000 hommes d'infanterie ayant leurs sacs portés sur des mulcts. J'ai organisé votre colonne de cctte manière, mais iln’y avait pas assez de cavalerie. Malgré cela, elle a joué un rôle très utile. Si Abd-cel-Kader se jette du côté de Mascara, M. le licutenant-général de La Moricière peut orga-
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niser la colonne légère avec toutes ces conditions, parce qu'il a assez de cavalerie, en en prenant au général Korte.
Cela n'empèchera pas les autres colonnes d'infanterie. ayant 100 ou 150 chevaux, de jouer vis-à-vis des rebelles le rôle que j'indiquais dans ma lettre du 13; ainsi, les deux choses sc feraient à la fois; mais la chose principale, c'est l'expulsion d'Abd-el-Kader, en lui faisant éprouver en route le plus de pertes possibles.
Maréchal Duc D'IsLY.
Monsieur le Général Yusuf, commandant la Cavalerie mobile.
Le Maréchal s'était mis en route pour la région des Chothth; il rencontrait, entre Tiharet et Aïin-Toukria, de nombreuses populations émigrantes qu’il fit rétrograder vers le premier de ces postes. Nous avons vu, par les lettres ci-dessus, que le Maréchal était campé, le 44 décembre, à Aïn-Tesselmet, et, le lendemain, à Aïn-Ticemsil, à 22 kilomètres à l’ouest d’Aïn- Toukria. Il apprenait là que l'Émir, par un de ces retours qui lui étaient familiers, venait de reparaitre dans l’Ouanseris. Faisant dès lors volte-face, les colonnes du Maréchal, de Yusuf et de Saint-Arnaud se mirent à la poursuite d'Abd-el- Kader de dehors en dedans. Traqué dans les vallées de la rive gauche du Chelef, et voyant que les populations de cette région difficile étaient incapables de nouveaux efforts dans l'intérêt de sa cause, il fit un crochet vers l'Ouest, et replongea dans le Sud. Enfin, à force de marches et de contre-marches, de courses de jour et de nuit exécutées par tous les temps, et
avec une énergie surhumaine, une de nos colonnes parvenait à joindre cet ennemi, que son extrème mobilité surtout rendait plus redoutable que toutes les forces qu’il aurait pu réunir aux jours de sa puissance, et c'était à la colonne Yusuf que là Fortune avait réservé cet honneur.
Le 23 décembre, Yusuf traversait l’ouad Temda, un des affluents de l’ouad Rihou, au nord-ouest de Tiharet, quand il remarqua des traces de goums qui paraissaient récentes : l’une appartenait vraisemblablement aux forces de l’Émir, et l’autre à ses bagages. Yusuf ‘s'attache à cette dernière avec ses 400 cavaliers, arrive bientôt sur le convoi ennemi, et en enlève une partie : tout à coup, l’Émir apparaît sur la gauche avec 1 ou 800 chevaux rangés en assez bon ordre. Malgré son infériorité numérique, le général Yusuf n'hésite pas à les charger : à cinquante pas, il essuie une décharge qui ne l’arrête pas un instant; ces cavaliers de l'Émir, tous hommes d'élite, et qui lui étaient restés fidèles dans sa bonne comme dans sa mauvaise fortune, ces cavaliers, disons-nous, comprenant toute l'importance de cetie journée, se défendent avec la plus grande énergie. Rompus une première fois, ils se rallient sur une éminence autour du drapeau de leur Sultan. Ils y sont chargés une seconde fois; le cheval de l’Émir est tué sous lui, et ce n’est qu'à grand’peine que les siens l’arrachent des mains de nos cavaliers, parviennent à le remettre en selle, et à faciliter ainsi sa fuite; mais ils sont encore
chassés de cette seconde position; une troisième tentative de résistance est suivie d’une troisième défaite. Enfin, les Arabes se retirent du champ de bataille en abandonnant leurs morts et leurs blessés, et en laissant leurs bagages entre nos mains. Un goum de 300 chevaux. couvrant la retraite de l'Émir, prit position à une lieue environ du champ de la lutte et attendit. Bien que ses chevaux fussent très faligués, Yusuf essava néanmoins de l'attirer à un quatrième combat en simulant une retraile; mais l'ennemi refusa de le suivre, et disparut définitivement dans le Sud, c'est-à-dire dans la direction de Tekdemt".
Dans celte poursuite, Yusuf avait été conséquent avec les
1. L'auteur du « Maréchal! Bugeaud d'après sa correspondance inédiie » corrobore notre récit par une note ayant un caractère officiel. Dans tous lez cas, elle a été rédigée sous l'impression de la glorieuse affaire de Temda. Nous la citons ci-après:
Extrait du journal l'Akkbar : « Des renscignements certains lui ayant appris que le camp d’Abd-el-Kader était à la montagne Kouchtout, le duc d'Isly prit ses dispositions pour aller l'y combattre. Le 22 décembre, à l'entrée de la nuit, toute Ja cavalerie se mit en mouvement sous le commandement du général Yusuf, pendant que le Maréchal, se mettant en marche avec l'infanterie au point du jour, allait occuper un défilé par où l'Émir devait, selon toute probabilité, tenter de s'échapper.
» Dans la valiée de la Temda, Yusuf se mit à la poursuite des bagages de l'Émir; la plus grande partie était déjà tombée en son pouvoir, lorsque 7 à 800 cavaliers vinrent tenir tète à nos 450 Spahis ou Chasseurs. Après une méléc générale, les cavaiiers de l'Émir se replièrent sur une position en arrière, où, pour les rallier, Abd-el-Kader avait planté un drapeau blanc. Nos cavaliers les y suivirent; le cheval d'Abd-el-Kader fut tu: chacun put voir les cavaliers arabes s’élancer vers leur chef pour le monter à nouveau.
» L'enncmi prit alors une troisième position d'où il fut encore chassé.
» Nos pertes s'élevaient à 19 tués et 20 blessés, outre 60 chevaut tués ou morts de fatigue. »
principes qu'il a préconisés plus tard dans son livre « De la Guerre en Afrique », livre devenu classique pour tous les commandants de colonnes en Algérie. Il dit:
Lorsqu'on suit les traces des Arabes, si ces traces viennent à se diviser, il ne faut jamais suivre celle qui est indiquée par la marche des chevaux, mais celle de la tribu, qui est facile à reconnaitre grâce aux empreintes laissées par le passage des troupeaux; il est impossible de s'y tromper.
Le Général ajoute, à ce propos, dans une note :
C'est en observant ce principe que nous avons pu joindre le convoi d’Abd-el-Kader à Temda (décembre 1845), ct le forcer lui-même à nous présenter le combat avec toute sa cavalerie pour protéger la retraite de ses bagages.
Yusuf continua la poursuite le lendemain sur les Hauts- Plateaux‘.
Le Maréchal. avons-nous dit, était remonté vers le Nord, et s'était porté sur Orléansville avec sa colonne pour la ravitailler et lui donner un peu de repos. Le 24, il était campé au confluent du Rihou et du Tiguiguest, d'où il envoyait à Yusuf les instructions suivantes :
1. — Histoire de la Conquéte de l'Algérie de 1830 à 1847, par M. pe Monr Ronp, capitaine d'artillerie.
GOUVERNEMENT GÉNÉRAL Au confluent du Rihou et du Tiguiguest. de l'Algérie le 24 décembre 1845.
Cabinet
Général,
Vous allez retourner sur Tiaret avec tous les chevaux disponibles de la cavalerie, les deux bataillons d'Infanterie légère de ma colonne et le Bataillon d'Afrique.
Mon intention est qu'avec cette colonne, vous vous formiez de manière à agir dans le Tell, et surtout contre Abd-el-Kader. Je tiens plus, dans ce moment, à reposer les troupes qu'à faire des ghazias sur les tribus.
Il faut surtout que vous tâchiez, pendant l'absence que je vais faire, d'empêcher Abd-cl-Kader de revenir sur le Rihou.
Vous tâcherez de vous mettre en rapport avec M. de La Moricière, pour agir de concert contre l'Émir; mais ce concert ne doit pas s'étendre, pour vous, au delà de deux ou trois marches dans le Tell et d'une marche sur le Seressou, Si M. de La Moricière exigeait de vous davantage, vous lui opposeriez mes ordres formels.
Votre but principal, c'est d'empêcher Abd-el-Kader de se rétablir sur le Haut-Rihou, ou de s'installer dans le pays des Mendas. Ces deux contrées sont à peu près les seules où il puisse bien nourrir sa cavalerie. Il trouverait aussi à vivre, pendant quelque temps, dans le pays des Ouled-Bessam et des Beni-Tighrin. S'il y passait, malgré la surveillance attentive que vous portcrez au nord de Tiaret, suivez-le et pressez le général de La Moricière de l'y suivre.
Mon désir est de vous rallier à moi d'ici à huit jours; mais je ne puis vous préciser le jour fixe, car cela dépendra du convoi que je compte faire venir à Ammi-Moussa, et le convoi dépend du temps. Ce ne sera probablement que dans dix ou onze jours que nous pourrons nous réunir sur un point quelconque du Rihou.
Si cependant Abd-el-Kadcr s'était définitivement retiré dans l'Ouest, et que vous sussiez très positivement qu'il a dépassé
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la ligne de Saïda, vous devriez immédiatement aller à Sidi- Bel-Hassel, en traversant le pays des Mendas, et en tâchant de faire du mal aux fractions des Flita qui n'auraient pas encore fait leur soumission.
Il est bien entendu que vous m'informeriez par duplicata de cette marche, comme de tous vos autres mouvements.
Il est probable que les tribus de l’aghalik de Tiaret vous feront des offres de soumission; il faut les accueillir, et vous entendre avec M. le commandant Pontevès pour en régler les conditions. Faites-les d'abord se rétablir sur leur territoire sans condition aucune; puis, réunissez leurs goums, et prenez tous les chevaux et les juments propres à remonter votre cavalerie. Vous n'oubliercz pas dans cette mesure les Ouled- Lekreud, qui sont sur leur territoire, et que nous avons ménagés.
Il peut être bon d'apporter quelques modifications à cette mesure, en raison de la conduite antérieure des tribus, ou dans une vue politique. Dans le cas où une tribu devrait ètre ménagée, vous prendriez également les bons chevaux et les bonnes juments, ct les feriez payer, en tout ou en partie, par une Commission de Remonte. Il faut aussi exiger les armes de celles sur lesquelles on ne peut pas compter pour la défense de leur territoire.
Je n'ai pas besoin de vous recommander les Beni-Median, et les Oulcd-Cherif, dans le cas où ils viendraient à portée de vous dans le Tell.
Je vous prie de me donner le plus tôt possible des nouvelles d'Abd-cl-Kader, et des détails sur les résultats du combat de Temda.
Donnez-moi aussi toutes les autres nouvelles que vous apprendrez, et surtout de celles du général La Moricière. Encore un coup, pressez-le de ma part de venir me remplacer ici avec un bon approvisionnement de vivres, pour que je puisse aller faire refaire ma colonne quelque part. Dans cette vue, je ne serais pas fâché qu'il fut en ce moment à Mascara
pour s'y ravitailler.
Le Gouverneur général,
Maréchal Duc D’IsLY.
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P.-S. — Je ne saurais trop vous recommander de ménager vos troupes.
Vous ferez concourir la partie très mobile de la garnison de Tiaret à vos opérations; quand vous viendrez me rejoindre, vous emmèncrez avec vous un fort détachement du Bataillon d'Afrique, ne fût-ce que pour ménager les vivres de ce poste, où il suffit de laisser 200 hommes à peu près valides et 150 convalescents.
Témoignez ma vive satisfaction à M. le Commandant Pontevès pour la manière dont il s'acquitte de sa mission difficile ct peu agréable.
Maréchal Duc D'Iscx.
Monsieur le Général Yusuf, en expédition.
À la suite de la glorieuse journée de Temda, le général Yusuf élait cité pour lu dix-huilième fois à l'ordre de l’Armée : « pour la vigueur, l’habileté, l’intrépidité et la décision qu’il avait montrées dans la poursuite, l’attaque et la défaite de forces doubles des siennes, et que commandait l'Émir en personne, lequel perdit tous ses bagages, et eut un cheval tué sous Ini ».
M. le lieutenant d’État-Major Faure (J.-C), désigné pour servir en qualité d’aide-de-camp auprès du général Yusuf, le rejoignait, à Tiharet, dans les derniers jours de décembre 1845. Officier des plus distingués, M. Faure restait sous les ordres du général, de 4846 à 1854, et prenait part à toutes les affaires
qu'il a conduites ou dirigées pendant cette période de huit années.