‹ Le général YusufChapitre 101 sur 125 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

I. Le maréchal Eugcaud s'est porté de l’ouad Rihou sur l'ouad Isli. — Il demande au général Yusuf des détails sur le combat de Temda, et lui envoie de nouvelles instructions. — Le Maréchal porte sa colonne sur l’ouad El-Ardjam. — IL est sans nouvelles du général de La Moricière. — Son intention de rallier à sa cavalerie, que commande Yusuf, celles de ce général et du colonel Pelissier. — II. Le Maréchal transporte son bivouac chez les Halouia. — Il entretient le général Yusuf du besoin de faire reposer sa colonne, et il lui donnc des instructions en conséquence. — III. Dislocation de la colonne du Maréchal. — Yusuf ramène à Alger sa cavalerie exténuée. — 1V. Le Maréchal se porte sur le Nahr-Ouacel pour y surveiller les mouvements de l’Émir, qui s'est réfugié chez les Harar. — La présence d'Abd-el-Kader est signalée tout à coup sur le Sebaou et l'Icer, où il a rejoint Ben-Salem. — Prévoyant les projets de l'Émir, qui médite l'invasion de la Metidja, le Maréchal ordonne 4u général Gentil de fermer à l'Émir le col des Beni-Aaicha. — ]1 prescrit au général Yusuf de former une colonne de protection de la plaine à Blida. — Nous sentant partout sur nos gardes, l'Émir renonce à son projet d'incursion dans la Metidja, et se dérobe en s’enfonçant dans les montagnes du Djerdjera. — Le Maréchal châtie quelques tribus kabiles à sa portée qui ont accueilli l'Émir. — Rentréc du Maréchal à Alger, où il est reçu avec cnthousiasme.

Nous avons dit plus haut que le Maréchal s'était dirigé vers Orléansville pour y ravitailler sa colonne et y faire reposer ses troupes. Nous avons vu également, dans sa lettre du 94 décembre, datée de son bivouac sur l’ouad Rihou, qu'il est sans nouvelles du général de La Moricière, et qu'il serait désireux que le général Yusuf lui en fit parvenir dès qu'il

aura pu s’en procurer. En attendant, il s'était porté, avec <a colonne, sur l'ouad Isly (l'ouad S{y des cartes), etil écrivait à Yusuf la lettre suivante :

GOUVERNEMENT GÉNÉRAL Bivouac sur l'ouad Isis !, de l’Algérie le 31 décembre 1845, 7 heures du soir. Cabinel Général,

J'arrive à Guelleh-el-Oued; je n'ai reçu, ni hier ni aujourd'hui, aucure nouvelle d'Abd-el-Kader, ni aucun détail sur le combat de Temda. J'ignore entiérement où est M. le colonel Pelissier en ce moment; sa dernière lettre, qui a dix jours de date, était de Dar-Sidi-Ben-Abd-Allah. J'ai le désir d'aller vous rejoindre avec sa colonne, qui doit avoir, dans ce moment-ci, de 80 à 400 chevaux; mais je ne voudrais y aller qu'avec un convoi pour Tiaret. Il faut donc quelques jours pour organiser tout cela. Je fais chercher cette nuit le colonel Pelissier pour lui donner des ordres dans ce sens. Je lui dis de sc rendre à Sidi-Bel-Hassel pour y organiser le convoi, et que je l'y rejoindrai le 29, pour, de ma personne, en repartir le 30 avec lui.

Je laisserai mes cinq bataillons, si fatigués, à Sidi-Bellassel jusqu'à nouvel ordre, ou, peut-être, je les enverrai à Mostaghanem. Ces troupes ont absolument besoin de repos et de recrues. Si vous parvenez enfin à vous rallier à M. le général de La Moricière à Tiaret, ou près de Tiaret, avant mon retour, comme il a assez d'infanterie avec lui, vous enverrez les Bataillons des 3e et 13e légers à Miliana par Teniet-el-Ahd, avec votre artillerie et la section d’'ambulance.

Dites à M. le général de La Moricière que mon intention bien formelle est que votre cavalerie soit réunie à la sienne,

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1. L'ouad Isly, affluent de gauche du Chelcf, à l'ouest d’Orléansville, est orthographié sur les cartes «a Oued Sly ».

sans jamais se séparer, tant qu'Abd-el-Kader sera sur la Mina, sur le Rihou, ou entre le Rihou ct Teniet-el-Ahd, ou enfin dans le pays des Sdama. Les deux cavaleries séparées ne peuvent se mesurer qu'avec désavantage contre ce qui reste à Abd-el-Kader; réunies, elles peuvent le combattre partout. Il est bien entendu que vous en auriez le commandement.

Mais si Abd-el-Kader se retirait définitivement dans l'Ouest, vous ne suivriez pas M. le général de La Moricière du côté de Mascara. Avec la cavalerie de la province d'Alger et les deux escadrons du 4°, qui appartiennent à la colonne de Mostaghanem, vous reviendriez sur Sidi-Bel-Hassel, ou sur moi, si j'étais à votre portée, sur le Rihou ou sur le Menasfa.

M. de La Moricière rallicrait alors la cavalcrie de la colonne de Mascara pour l'avoir toute à une seule colonne, et il donnerait des ordres aux généraux Korte et Cavaignac pour tàcher d'agir contre Abd-el-Kader se retirant dans l'Ouest.

11 est déplorable que la belle ct nombreuse cavalerie du énéral Korte ait perdu son temps dans le vide, en avant de Sidi-Bel-Abbès, depuis plus de deux mois, pendant que nous n'avions ici qu’une faible cavalerie en présence d’un ennemi sérieux, et cela au lieu de se rapprocher de nous.

— En attendant le général de La Moricière, qui ne peut manquer, j'ose l’'espérer, de se rapprocher de vous, si vous aviez à agir contre Abd-el-Kader, faites-le avec l'infanterie et la cavalerie réunies, ou, du moins, que l'infanterie soit très près pour vous appuycr.

Si, vous croyant très peu fort à Tiaret, Abd-el-Kader venait se placer à cinq ou six lieues de vous, il faudrait tenter sur son camp une surprise de nuit avec l'infanterie sans sacs, suivie de la cavalerie. 11 y aurait, dans cette entreprise, plus de chances de succès que dans un combat de jour, cavalerie contre cavalerie; vous prendriez tout au moins les bagages, et, au milieu du désordre que produirait l'attaque de l’infanterie, votre cavalerie, en tournant le camp, pourrait faire d'heureuses charges, sans les pousser bien loin pour ne pas s'isoler de l'infanterie. Dans ce cas, comme dans les autres, n'oubliez pas le soin des armes et les deux balles pour la cavalerie comme pour l'infanterie. Envoyez copie textuelle de cette

lettre à M. le général de La Moricière. Les prescriptions qu'elle contient sont des ordres formels pour lui comme pour vous.

HI doit venir à vous, réunir sa cavalerie à la vôtre pour agir ensemble contre Abd-el-Kader sur la Mina et sur le Rihou. et attendre, dans ce rayon, mon retour à Tiaret avec un convoi. La seule circonstance qui doive l’en empècher est celle de la retraite définitive d'Abd-el-Kader dans l'Ouest.

Le Gouverneur général, Maréchal Duc D'Iscy.

P.-S. — Vous avez, sans doute, fait connaitre au général de La Moricière le combat de Temda.

Maréchal Duc D’IsLY.

Monsieur le Général Yusuf.

Le maréchal Bugeaud écrivait cette seconde lettre au général Yusuf, le même jour et à la même heure, et du même bivouac que la précédente; il la fera parvenir au général de La Moricière, s’il se trouve dans les mêmes parages que Ini.

GOUVERNEMENT GÉNÉRAL Bivouac sur l'Oued Isly, de l'Algérie lc 31 décembre 1815, 7 heures du soir. Cabinet Général,

J'arrive ce soir sur l'oucd Isly avec une bonne petite colonne recomposée de troupes fraiches. Je compte déboucher par l'oued El-Ardjam pendant que la colonne du général Comman abordera la vallée de l’oued Fodda.

On dit que l'Émir est à Ain-Kreich des Beni-Tighrin. S'il

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en est ainsi, j'appuierai un peu à gauche vers le pays des Ouled-Bessam. S'il se jette dans les montagnes du côté de Guedal, je l’y attaquerai, car j'ai une belle et bonne infanterie.

Manœuvrez de manière à ce que nous puissions bientôt communiquer et nous réunir. Si cependant le général de La Moricière vous avait rejoint, la réunion ne scrait plus nécessaire, ni même bien entendue. Il suffira que nous soyons à portée de communiquer, et nous devons le faire chacun de notre côté par tous les moyens possibles.

Si le général de La Moricière est venu, il ne doit pas quitter la contrée entre Tiaret, Teniet-el-Ahd et l'Ouarensenis sans mon autorisation expresse. J'en excepte le seul cas où l'Émir, nous échappant, se serait jeté dans l'Ouest.

Il y à beaucoup de vivres à Tenict-el-Ahd. Les deux colonnes, et mëme les trois, peuvent s’y ravitailler. C’est donc là qu'il faudrait aller refaire vos vivres.

Ne perdez pas de vue l'idée que je vous ai donnée d'attaquer la nuit l'ennemi dans son camp avec l'infanterie. Quand vous ne l’obligeriez qu'à décamper la nuit, ce serait déjà une très bonne chose.

1] se peut très bien que, ne redoutant pas notre cavaleric, il nous laisse camper assez prés de lui pour que ce coup de main soit possible; alors la charge à deux balles ne doit pas être oubliée.

Si M. le général de La Moricière est près de vous, cette lettre sera pour lui. Elle lui servira d'ordres positifs.

Si, contre mon attente, le général de La Moricière n'est pas venu, retenez la cavalerie du colonel Pelissier.

Le Gouverneur général,

Maréchal Duc D’IsLY.

Monsieur le Général Yusuf.

Le Maréchal s’est décidé à remonter le cours de l'ouadIsis jusqu’au point où cette rivière prend lenom d’ouad El-Ardjam. Il adresse de ce bivouac, à la date du 2 janvier 1846, de nouvelles instructions au général Yusuf, qu’on lui dit être sur le Rihou, chez les Kreïch, poursuivant l’Émir de ce côté.

L'intention du Maréchal est toujours de faire un gros détachement de cavalerie, en ralliant à la sienne, que commande Yusuf, celles du général de La Moricière et du colonel Pelissier.

Nous reproduisons, d’ailleurs, ci-après, ces nouvelles et pressantes instructions du Maréchal au général Yusuf :

GOUVERNEMENT GÉNÉRAL Bivouac sur l'oued El-Ardjam, de l'Algérie le ? janvier 1846.

Cabinet Général,

Les horribles chemins, les défilés continuels et les passages de rivières ne m'ont pas permis de déboucher aujourd'hui dans la plaine. Je serai demain, vers onze heures du matin, en avant de la redoute, et j'agirai suivant les nouvelles que je rccevrai.

On me dit à l'instant que vous ttes sur le Rihou, chez les Kreich, et qu'Abd-el-Kader est à Bou-Remda. Si j'ai les mêmes nouvelles demain soir, je me porterai sur le Haut- Rihou de manière à mettre l'ennemi à mon ouest.

Je vous ai écrit avant-hier par Ammi-Moussa; je vous annonçais mon mouvement; je vous chargeais de dire au général de La Moricière de se rallier à vous, de ne plus séparer vos deux cavalcrics, de ne pas quitter les environs de Tiaret ct le sud de l'Ouarensenis, sans que nous ayons communiqué ct sans mon ordre exprès, le seul cas excepté où Abd-el-Kader se serait jeté dans l'Ouest et le Sud-Ouest...

Enfin, je vous disais que, si le général de La Morcière ne

vous avait pas rallié, il fallait retenir la cavalerie du colonel Pelissier.

Maintenant que vous connaissez à peu près ma route, employez tous les moyens possibles pour me faire savoir où vous êtes, ce que vous voulez faire, où est l’Émir, ce qu'il fait, quels sont ses desseins présumés, et où se trouve le général de La Moricière. Joignez-y toutes les nouvelles que vous saurez.

J'oubliais de vous dire que j'ai reçu votre lettre du 30, dans laquelle vous m'annonciez un projet de marche pour la nuit suivante.

Nous prenons bonne note des renseignements que vous nous donnez sur certains personnages des Kreich, et sur la conduite de la tribu entière. Vous pouvez être tranquille sur le sort des prisonniers de cette tribu ; je ne me laisscrai pas attendrir par Mohammed-bel-Hadj; ne les laissez pas s'échapper; nous les conduirons en lieu de sùreté, et ils ne seront relâchés qu'à bonne enseigne.

Nous avons des lettres pour vous; je présume qu'il y en a de votre femme; nous n'osons les confier à un courrier qui n'est pas entièrement sûr; nous vous les portons. Vous pouvez être tranquille sur la santé de votre femme; si elle eût été malade, on nous l'aurait dit dans les nombreuses lettres d'Alger que nous avons reçues.

A bientôt.

Le Gouverneur général, Maréchal Duc D'ISLY.

P.-S. — Vous saurez que l'Émir a écrit partout qu'il avait vaincu les colonnes réunics d'Alger, de Médéa, d’El-Esnam, etc., qu'il avait pris beaucoup de Chrétiens et tué 40 cavaliers, et que la religion triomphait. Il dit dans ses conversations qu'il ne redoute pas notre cavalerie, et que notre infanteric cest incapable de le joindre.

Maréchal Duc D'IsLy.

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Le Maréchal est allé dresser ses tentes au Souk-El-Ahd des Halouiïa, sur l’ouad Rihou, et envoie de ce point des instructions au général Yusuf en vue des dispositions à prendre pour donner à ses troupes, qui — hommes et animaux — supportent, en effet, depuis trois mois, des faligues inouies. un repos qu'elles ont si bien gagné, celles de Yusuf tout particulièrement. Dans ce but, le Maréchal lui adresse les instructions suivantes :

GOUVERNEMENT GÉNÉRAL Souk-El-Had des Halouïia, de l'Algérie le % janvier 1846, sur l'oued Rihou. Cabinet Général,

Il est bien temps de donner quelque repos à vos troupes : vous partirez donc, des ce soir, pour vous rendre à Tenietel-Ahd avec les deux bataillons des 3° et 13° légers, les deux escadrons du 1° de Chasseurs, les Spahis de Blida et de Miliana, votre ambulance, votre artillerie et vos mulets disponibles.

Si, arrivé à Teniet-el-Ahd, vous appreniez qu'Abd-el- Kader, au lieu de se retirer définitivement dans l'Ouest, s'est jeté dans le Djebel-Amour, vous feriez un temps d’arrèt à Teniet-el-Ahd. Si Abd-el-Kader pénétrait dans la vallée du Chelif, du côté de Boghar, vous destendriez sur Miliana, vous emmèneriez avec vous le bataillon du 64° qui est au camp devant Teniet-cl-Ahd, et vous vous joindriez à une des colonnes qui se trouvent devant Miliana, soit celle du général

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Bedeau, soit celle du colonel Eynard, soit enfin celle du général Reveu, selon les circonstances.

Si, comme tout porte à le croire, Abd-el-Kader abandonne le Tell, vous ne ferez qu’un simple séjour de repos à Tenietel-Ahd; vous ferez lever le camp qui est en avant de ce poste ; vous emmènerez avec vous à Miliana le Bataillon du 64e, et les troupes du Bataillon d'Afrique, qui sont au camp, rentreront dans la place pour en former la garnison.

Abd-el-Kader ne menaçant plus la vallée du Chelif, et aucun autre danger ne se présentant, si ce n'est Hadj-Seghir et Bou- Mâza, les deux bataillons des 3° ct 13° légers doivent rentrer immédiatement à leurs dépôts autour d'Alger ; le bataillon du 64e restera à Miliana. Votre artillerie, les Gendarmes, les Chasseurs et les Spahis doivent également rentrer chacun à sa garnison.

Dès que vous recevrez la nouvelle certaine de la retraite d'Abd-el-Kader, communiquez-la au commandant de Tenictel-Ahd, en le chargeant de faire passer par Miliana et le télégraphe la nouvelle que vous en donnerez au général de Bar.

Ecrivez vous-même la nouvelle aux généraux Bcdeau et Marey, et dites-leur de ma part: qu'Abd-el-Kader étant définitivement rentré dans l'Ouest, ils peuvent s'occuper de régler les affaires de leur Sud, et que ce serait le moment d'examiner si l'entreprise proposée par M. le général Marey contre les Ouled-Nail est praticable ; mais vous ajouterez que je pense qu'il vaudrait mieux réunir leurs moyens pour tomber sur les tribus qui sont réunies à El-Beïda, au delà de Thaguin. Ce sont les Ouled-Khelif, les Sahari, une partie des tribus du Djebel-Amour et quelques-unes du Tell. Ce coup-là me paraitrait plus sûr et plus solide que celui sur les Ouled-Nail.

Au reste, il se pourrait que les deux choses pussent coincider à peu de distance de temps.

Après avoir fait le coup de Thaguin, les troupes pourraient appuyer à gauche pour soutenir les 'goums et les nedjà qui exécuteraient les Oulcd-Nail. Je laisse le général Bcdeau juge de ce qu'il y a de bon et de praticable dans ce projet ; mais j'insiste pour l'expédition sur Thaguin, si la saison et l’état

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des troupes le permettent ; car toutes les entreprises, même utiles, doivent céder devant la nécessité de faire reposer les troupes. Dites bien tout cela à M. le général Bedeau, et ajoutez que je lui laisse entière liberté de manœuvres ; que si une opération peut être faite, celle qui est véritablement importante à mes yeux, c’est celle contre les tribus du Tell réfugiées en avant de Thaguin.

Le Gouverneur général, Maréchal Duc D'IsLx.

Ainsi que nous l'avons vu au cours de la lettre du Maréchal, le général de La Moricière avait été appelé de l'Ouest pour prendre part aux opérations contre l’Émir ; or, par une nuit obscure, celui-ci allait être surpris par le général Yusuf, qui était parvenu à lui dérober sa marche, quand un mouvement de M. de La Moricière donna l'éveil à El-Hadj-Abd-el-Kader, qui s’empressa de décamper. Pendant ce temps, Yusuf, qui avançait au milieu des ténèbres, aperçoit devant lui des feux qu’il faisait reconnaitre par ses coureurs ; ceux-ci lui apprenaient bientôt que les feux en question étaient ceux de la colonne de l'Ouest, que commandait le général de La Moricière, qui, à son tour, se mettait à la poursuite de l'Émir. Mais, bien mieux servi par ses espions que nous ne l’élions nous-mêmes par les nôtres, sachant toujours où nous étions, quand nous ignorions, le plus souvent, dans quels parages ilmanœuvrait, Abd-el-Kader s'était glissé entre les deux généraux, et descendait l’ouad El-Ardjam dans l'espoir de pénétrer, par cette ouverture, dans la vallée du Chelef. d'en soulever les populations, de porter la guerre sous les murs de Miliana, el d'arriver ainsi jusque dans la banlieue de la capitale de l'Algérie.

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Mais, craignant de se rencontrer avec le Maréchal, qui, lui, remontait le cours de l’Ardjam, l’Émir se jetait à gauche, traversait les crêtes du Djebel-Sidi-Abd-el-Kader-ben-Youcef. qui séparent la vallée où coule ce cours d’eau de celle de l'ouad Rihou, sur lequel il arrive en un point nommé Guelleb-El-Ouad, lieu de bivouac où avait campé le Maréchal Bugeaud le 30 décembre dernier. Mais, poursuivi à outrance par le général de La Moricière, mal accueilli par les populations dont il traverse le territoire, il ne peut y prendre que quelques instants de repos, et continue sa course, avec La Moricière sur ses talons, ne faisant que traverser les tribus des Beni-Meslem et des Cheurfa, naguère si dévouées à sa cause, et qui le reçoivent aujourd’hui à coups de fusil, réception qui l'oblige à faire cinquante lieues en trente-six heures, avec des chevaux qu'on devait supposer d'autant plus éreintés, qu'ils tenaient la campagne depuis quatre mois. Il avait pu encore razer en passant les douars des Zdama, récemment reconstitués sous notre autorité, puis il gagne le Seressou, où il peut enfin respirer, mais ce ne sera pas pour longtemps. Le général de La Moricière arrêta sa poursuite au Djebel-El-Maïs, entre les sources de l’ouad Eth-That et de l’ouad El-Abd, ne jugeant pas à propos de s’avancer . plus loin, en plein hiver, dans un pareil pays'. L'Émir traversait de nouveau les Hauts-Plateaux et se portait dans le Sud.

1. — Histoire de la Conquéte de l'Algérie de 1830 à 1847, par M. ve Mont Ronp, capitaine d'artillerie.

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Après ces trois mois de poursuite qui avaient mis sur les dents les colonnes chargées de la mission de traquer l'Émir, mission la plus fatigante, la plus énervante, la plus dépourvue de satisfactions et de compensations qui eût jamais été entreprise en Algérie depuis la conquête ; car, enfin, ce qui soutient le moral du soldat, c’est le combat, c'est un ennemi qu'on puisse atteindre, et qui présente son visage au vôtre, un ennemi qui ne vous glisse pas sans cesse entre les mains au moment où l'on croit le tenir ; après ces trois mois, disonsnous, où il nous a fallu nous faire aussi mobiles qu'El-Hadj- Abd-el-Kader, où nous avions eu à nous montrer partout, lutter d'activité, de persévérance, d'énergie, la colonne du Maréchal, et particulièrement sa cavalerie commandée par Yusuf, et à laquelle son brillant chef n'avait point laissé de repos ; cette colonne, disons-nous, incapable de continuer la campagne, fut disloquée et recut les destinations suivantes : l'infanterie fut dirigée sur Orléansville et échangée contre celle de la colonne du colonel Saint-Arnaud, auquel le Maréchal laissait ses bataillons exténués et enloqués ; la cavalerie était dirigée sur Alger, où elle était conduite par Yusuf, qui, bientôt, allait reprendre avec des troupes fraiches etavec plus d'énergie encore, si cela était possible, la poursuite du Commandeur des Croyants.

En définitive, pendant cette campagne, c’est le général Yusuf, qui. parmi les commandants de colonnes, avait été le plus heureux ; car il avait eu la fortune de joindre l'Émir à Temda, de le battre, de razer son convoi et ses bagages, et ce

n'est que par suite de l’extrême fatigue de sa cavalerie, inférieure en nombre à celle de son adversaire, que, ce jourlà, le fils de Mohi-ed-Din dut de ne point tomber entre nos mains.

D'Orléansville, le Maréchal s'était porté sur le Nahr- Ouacel (Haut-Chelef) pour y surveiller les mouvements de l'Émir qui, disait-on, s'était réfugié chez les Harar ; mais ayant appris, dans les premiers jours de février, qu’il avait reparu sur le Schaou et sur l'Icer, et qu'il était entré en relations avec son beau-père Ben-Salem, le Maréchal pensa dès lors qu’Abd-cl-Kader pourrait essayer de faire, par l'Est, une pointe dans la Metidja. Afin d’être en mesure de le suivre de plus près, le Gouverneur général quitta, le 5 février, sa position sur le Nahr-Ouacel, position qu’il fit occuper par le colonel Pelissier, et se porta sur Boghar.

Il avait envoyé préalablement les instructions suivantes au général Yusuf, qui était rentré à Alger, nous l'avons dit plus haut, pour y refaire sa cavalerie :

GOUVERNEMENT GÉNÉRAL Au bivouac sous Boghar, dc l'Algérie le 7 février 1846.

Instructions à Monsieur le Général Yusuf, à Alger.

Général,

Partez sur-le-champ pour vous rendre à Blida, où vous prendrez le commandement de l'infanterie venue de Médéa, du 3° bataillon de Chasseurs d'Orléans, de tous les Chasseurs,

Spahis ct Gendarmes qui se trouveraient à Blida, à Boufarik. ct partout ailleurs, ct d'une artillerie composée de deux obusiers de montagne.

Sans trop fatiruer votre troupe, vous rejoindrez au plu vite toute la cavalerie, — gendarmes et ordonnances montés. — que j'ai ordonné de concentrer, selon les circonstance. soit à Douéra ou sous Douéra.

Si l'ennemi n'est pas entré dans la Metidja, vous rejoindrez le général Gentil. Réunis, vous prendrez tous les deux l'offensive sans entrer dans les grandes montagnes des Flis<a insoumis, où ne se retirera pas, d'ailleurs, la cavalerie d'Abdel-Kader.

S'il traverse la plaine, vous le suivrez partout avec votre colonne de cavalerie ct d'infanterie. Arrivé au Chélif ou à Médéa, vous y laisserez votre infanterie fatiguée, et vous prendrez ou les trois bataillons de Médéa, ou les trois bataillons de Miliana, et la cavalerie qui se trouverait sur ce point.

Je n'entrerai pas dans plus de détails ; je m'en rapporte à votre expérience et à votre activité pour que, tout en remplissant le but, les troupes soient soignées et n'endurent que

des fatigues utiles.

Maréchal Duc D'IsSLY.

Mais grâce à l'excellente mesure qu'avait prise le maréchal Bugeaud de faire occuper le col des Beni-Aaïcha par le général Gentil, mesure dont les évènements justifieront l'opportunité, l’Émir, qui avait failli être pris, dans le camp de Ben-Salem, pendant la nuit du 6 au 7 février. par le général dont nous venons de parler, comprit qu’il devait renoncer à son projet de descendre dans la Metidja. Un camp établi à Bou-Farik, l'ordre de tenir deux bataillons de la Milice prèts à marcher au premier signal, et, enfin la colonne de protection de la plaine que le général Yusuf venait de recevoir l’ordre de former à Blida, avaient suffi, d’ailleurs, pour parer à toute

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éventualité, et rassurer les colons de la Metidja et la population d’Alger, que la menace d'incursion de l’Émir avait fortement émotionnés.

Laissant son infanterie aux ordres du colonel Maollière, le général Yusuf était parti immédiatement pour Blida, avec toute sa cavalerie.

La colonne resta en observation à Beni-Mered, jusqu’à la fin de février.

Nous voyant partout sur nos gardes et craignant de tomber entre nos mains, El-Hadj-Abd-el-Kader se retira dans les parties les plus inaccessibles du Djerdjera.

Le Maréchal profita de sa présence au milieu des tribus kabiles pour châtier celles qui avaient accueilli l'Émir ; c’esi ainsi qu'il tomba successivement sur les Guechthoula, les Beni- Khalfoun, les Nezlioua et quelques fractions des Flica. Cette opération terminée, et se trouvant peu éloigné de son gouvernement, dont il était absent depuis plus de quatre mois, le Maréchal avait résolu d'y aller passer quelques jours ; il rentrait dans sa capitale, sans y ètre attendu, dans la soirée du 24% février, à la tête de la colonne d’Arbouville. Cette rentrée du Maréchal, après une campagne si laboricuse, fut l'occasion des manifestations les plus enthousiastes.

De cette campagne, écrit le général Trochu, qui alors était aide-de-camp du Maréchal, et qui ne l'avait point quitté pendant la période d'octobre 1845 à février 1846, de cette pénible campagne, dit-il, qui ne fut marquéc par aucunc action militaire éclatante, le Maréchal parlait souvent avec complaisance, ct c'était à bon droit; elle fut l’une des plus grandes crises, la plus grande crise peut-être de sa carrière algérienne. Quant il rentra dans Alger avec une capote militaire usée jusqu’à la corde, entouré d'un État-Major dont les habits étaient en lambeaux, marchant à la tête de soldats

bronzés, amaigris, à figures résolues, et portant fièrement leurs guenilles, l'enthousiasme de la population fut au comble. Le Maréchal en jouit pleinement. C’est qu'il venait d'apercevoir de très près le cheveu auquel la Providence tient suspenducs les grandes renommées et les grandes carrières, à un âge (soixante-deux ans) où, quand ce cheveu est rompu, il e<t difficile de le renoucr. °

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