Annales algériennes. — Livre IV
Le 41 août, un bâtiment marchand, venu de Marseille, apportait à Alger la nouvelle de la chute de Charles X. Le Général en chef el l'Armée n’apprirent que par les journaux et par la proclamation d'arrivée du général Clauzel, qui prenait la succession de M. de Bourmont, que le duc d'Orléans, nommé d’abord à la Lieutenance-Générale du Royaume, avait été appelé au trône. Le Gouvernement avait cessé toute communication avec le Général en chef avant que ce dernier fait, si important pourtant, fût accompli.
Aussitôt que M. de Bourmont eut appris les évènements de Juillet, il sentit la nécessité de réunir ses forces pour être prêt à toute éventualité, C’est là la raison qui avait motivé le rappel à Alger de la brigade Damrémont et l'évacuation de Bône.
Dans le courant du mois d’août, le Bey de Thithri, Mosthafa- Bou-Mezrag, prenant pour prétexte ce qu’il appelait l’expulsion des membres de la Milice turke, laquelle avait été embarquée le 40 sur un bâtiment de l’État à destination de l'Asie-Mineure, ce Bey. disons-nous, nous déclarait la guerre, déclaration qui, du reste, se borna à quelques bravades sans
effet. Quoi qu’il en soit, l’Armée tout entière, resserrée autour d'Alger, se trouvait absolument bloquée dans les étroites limites du terrain qu'elle occupait. Tout ce qui dépassait celte zone dangereuse était infailliblement égorgé; c’est ainsi que le Colonel du 1° régiment de marche et l'officier qui l’accompagnait furent décapités en avant de la petite plaine de Mosthafa-Pacha, c’est-à-dire à moins d’un kilomètre du Fort Bab-Azzoun. Cet intolérable état de choses, qui accusait l'insuffisance de l'Agha des Arabes et le peu d'influence dont il jouissait auprès des tribus de la Metidja, avec lesquelles il était, d’ailleurs, sans relations, démontrait au Général l'erreur qu'il avait commise en nommant à cet important emploi le négociant maure Hamdan-Bou-Rkaïb, et la nécessité d’aviser à élargir, par de vigoureuses et énergiques mesares, le cercle dans lequel l’Armée était enfermée.
Mais les fonctions d’interprète ne suffisaient pas à l’activité militaire du jeune et ardent Youcouf : habitué, dès son enfance, à la vie à cheval, aux aventures de guerre, au bruit de la poudre, aux éclairs des lames s'abattant sur des cränes, aux mélées furieuses qu’il éventrait en s’y traçant un sanglant sillon, ce qu'il aimait, lui, c'était entrainer à sa suite, dans une charge verligineuse., ces merveilleux cavaliers arabes qui, avec leurs bernous flottants, semblaient de gigantesques oiseaux volant dans l’espace; c'était la razia ou le châtimen, de quelque tribu rebelle ; c'était le butin, que, toujours, il abandonnait prodigalement à ses compagnons; car il était généreux jusqu’à l'excès. Il voulait bien être la parole, mais à la condition d'être surtout l'action. Il sentait, en un mot, qu’il pouvait faire autre chose que traduire les paroles du Général en chef, et que ses destinées l'appelaient à jouer un rôle plus avantageux pour la cause francaise. Enfin, il com-
prenait qu’il n’était pas dans sa voie, bien qu'il ne se dissimulit pas, pourtant, qu'il avait beaucoup à apprendre pour se mettre à hauteur des officiers au milieu desquels il était appelé à vivre.
Aussi, n’hésita-t-il point à solliciter du Général en chef la faveur d’être envoyé en France pour y compléter, par des études sérieuses, son instruction militaire, qui, tout naturelle ment. laissait à désirer. Il est vrai qu'il y suppléait largement par sa brillante valeur, et par sa parfaite connaissance de l'ennemi que nous avions à combattre.
Le maréchal de Bourmont, qui, déjà, avait pu apprécier ce que valait son jeune interprète, refusait d'admettre sa demande, et faisait tous ses efforts pour le relenir en Algérie, où il pouvait rendre d'excellents services. Mais, comprenant qu'il fallait à l’ardeur de son protégé un rôle plus en harmonie avec ses aptitudes, ses goûts, ses aspirations, le Général en chef, qui, bien que convaincu de la nullité de l’Agha des Arabes, ne voulait cependant pas faire sa propre critique en le destituant, plaça auprès de lui le jeune Youcouf en qualité de khalifa (lieutenant), et le chargeaitl de la surveillance des turbulentes tribus de la Metidja, qui, enhardies par l’inaction de Hamdan-Bou-Rkaïb, venaient nous couper des têtes à deux pas de nos avant-postes.
A partir de ce moment, les coupeurs de route devinrent plus timides, plus circonspects ; ils avaient compris, à leurs dépens, qu'ils avaient devant eux un homme de tête et de résolution.
Nous avons dit plus haut que le général Clauzel avait été donné pour successeur à M. de Bourmont dans le commandement de l’Armée d’Occupation.
Le 2 septembre, le nouveau Général en chef débarquait à Alger, et faisait son entrée dans la capitale de la Régence. Le lendemain, le vainqueur d'Alger, le maréchal de Bourmont, à qui l’on avait refusé un bâtiment de l’État pour le conduire à Mahon,. où il avait décidé de se relirer provisoirement. s'embarquait, avec deux de ses fils qu'il avait amenés avec lui, sur un navire marchand autrichien, dont le patron avait consenti à le recevoir. L’aîné de ses fils élait allé porter en France les drapeaux pris sur l'ennemi; le quatrième, Amédée de Bourmont, avait été blessé mortellement au combat de Sidi-Khalef.
Le général Clauzel n'avait pas tardé à apprécier les services du jeune khalifa de l’Agha des Arabes; en effet, chaque jour, à la tête de quelques cavaliers indigènes qu'il avait recrutés lui-même, il faisait des excursions qu'il poussail assez loin, soit dans la Metidja, soit dans le Sahel d’Alger. La petite troupe, composée de gens d'une moralité suffisante
pour des Turks ou des Arabes, revenait rarement les mains vides. Mais qu'importe? il leur fallait vivre, et ils avaient trouvé commode de charger l'ennemi de pourvoir à ce soin * le plus souvent possible.
Ayant compris, par les résultats obtenus, tout le parti qu’on pouvait tirer de l'élément arabe lorsqu'il était confié à des mains énergiques, le général Clauzel chargea le khalifa Youçouf de l’enrôlement d’une troupe de cavaliers indigènes, dont l'entretien serait supporté par l’État. Youçouf avait carte blanche pour le recrutement de cette troupe. Au bout de quelques jours, son goum comptait une centaine de cavaliers de sac et de corde qui lui étaient absolument dévoués, et qui auraient suivi leur jeune chef jusqu’au fond de la djehennem ‘enfer).
Cette bande qui, en peu de temps, était devenue la terreur du Sahel et du nord de la Metidja, poussait fréquemment les pointes les plus audacieuses; son extrême mobilité, qui lui permettait d'opérer presque en même temps sur des points très éloignés l’un de l’autre, disposait les Arabes, qui n'ont que des notions très vagues sur la mesure du temps, à croire à l’ubiquité de l’infernal escadron. Pour eux, Youçouf c'était Iblis en personne, le chef des djenoun (génies). Aussi, aucun crime ne restait-il impuni, et une tête de Chrétien qui tombait se payait-elle par dix têtes de Musulmans.
Au bout de quelque temps de l'emploi de ce système, une crainte salutaire régnait au loin, et le général Clauzel pouvait faire le jour devant nous, étendre le rayon de l'occupation, et pousser sans danger notre frontière à trois ou quatre lieues d'Alger,
—— M de a ue me = ne + mm .
* Voir la note de la page 54.
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Pour se rendre de ce point à la Metidja, il n’existait alors que deux routes à peu près praticables à une armée: l’une, par le bord de la mer; l’autre, à travers les collines du massif d'Alger. Des postes permanents furent établis de distance en distance sur ces routes, et le plus important occupa le Haouch- Hoçaiïn-Pacha, qui reçut plus tard le nom de Ferme-Modèle. Ce haouch, qui existe encore aujourd'hui, est situé à quatorze kilomètres d'Alger, au pied des collines du Sahel et à l'entrée de la Metidja.
Quant à Hamdan-Bou-Rkaïb, l’Agha des Arabes, il n’en était plus question: absolument effacé par son lieutenant, il
était à peu près rentré dans le néant d'où M. de Bourmont l'avait fait sortir. Depuis la retraite de Blida, où il s'était trouvé, les Arabes lui avaient inspiré une telle terreur, que jamais il n'osa paraître dans la plaine sans être soutenu par des troupes. Au reste, on ne s'en occupa plus jusqu’au moment de sa destitution.