‹ Le général YusufChapitre 15 sur 125 · Annales algériennes. — Livre VI · texte numérisé non relu

Annales algériennes. — Livre VI

incroyable intrépidité et sa qualité de magnifique cavalier, Youcouf était parvenu sans effort à attirer dans ce nouveau corps un grand nombre de jeunes Algériens de grande famille, désireux de répondre à l’appel d’un entraineur d'hommes dont, malgré sa jeunesse, les prouesses ne se comptaient déjà plus. Ces deux escadrons, qui, plus tard, avaient été réunis sous le commandement de M. Marey, promu chef d’escadrons dans ce corps, furent le noyau de nos vaillants régiments de Spahis.

Mais le général Clauzel avait vu, pendant sa marche sur Médéa, le jeune Youcouf à l’œuvre ; il avait compris tout le parti que notre cavalerie d’Afrique pouvait tirer de la présence dans ses rangs d’un homme de celte valeur, lequel avait déjà donné à la cause française de nombreuses preuves de son dévouement, de son affection pour cette France à laquelle le ratlachait son origine, et qu’il servait depuis cinq mois avec un zèle, une habileté, une bravoure, un mépris du danger, un bonheur qui ne s'étaient point un seul instant démentis. et qui déjà lui avaient fait un nom dans l’Armée française. En effet, il avait purgé la banlieue d’Alger des coupeurs de route qui l’infestaient, et qui y répandaiertt la terreur en venant nous prendre des têtes jusque dans la zone de nos avant-postes ; par son incroyable activité, par son impitoyable sévérité, par ses pointes audacieuses, ses surprises foudroyantes, ses ruses félines, il était devenu la terreur des bandits ou des fanatiques du Sahel d’Alger et de la Metidja. A Ja tête de son terrible escadron, Youçouf pouvait s'écrier, comme le fils de Cheddad : « Lorsque ma main brandit le sabre au fort de la mêlée, les esprits des cavaliers tombent dans le délire. » Toujours là où ils l’attendaient le moins; ne leur laissant ni paix, ni trêve; ne leur faisant ni grâce, ni

merci; à cheval nuit et jour et par tous les temps, il fondait avec ses cavaliers de proie sur les douars les mieux cachés, et le butin des battus passait instantanément dans les mains des battants. Bref, les féroces écumeurs de notre maigre territoire africain finirent par se dégoûter d’un métier qui leur rapporlait plus de horions que de caresses, plus de pertes que de profits, et ils le cessèrent en attendant des jours qu'ils espéraient meilleurs.

Youcouf, nous le répétons, s'était montré, dans l’affreuse montagne des Mouzaïa, le jour du passage du Col et le lendemain, audacieux jusqu’à la folie et cavalier hors de pair, en chargeant sur des arêtes, en donnant l'assaut à des pitons foisonnant d'ennemis, en s’enfonçant dans des ravins embroussaillés à pentes schisteuses et fuyantes. C'était visiblement un admirable spectacle que donnèrent à l'Armée, dans cette glorieuse journée de la Tniyet-Mouzaïa, ces splendides cavaliers, absolument à leur aise sur leurs merveilleuses bètes, qui tantôt escaladaient les hauteurs, poussées en avant par leurs jarrets à ressorts d'acier, et tantôt se laissaient glisser sur leur train de derrière jusqu'au fond des abimes. Tour à tour sur nos têtes, là-haut dans les nuages, l'éclair et la voix sèche et brève de la poudre, ou, sous nos pieds, des cris, des tintements de fer sur le fer, le choc du chabir sur l’étrier, puis des bruits sourds, précipités, crépitants, indiquent que la mort fait son œuvre aussi bien sur les sommets vertigineux qu’au fond des torrents.

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[II

Il était temps, en effet, de faire à Youcouf une siluation régulière ; il ne fallait point lui laisser gaspiller, dans des entreprises au-dessous de sa taille, ses précieuses aptitudes pour les choses de la guerre ; c'est ainsi que le comprit le Général en chef de l’armée d'Afrique, quand, après lui avoir fait contracter un engagement dans les Chasseurs algériens, il le récompensa des services qu'il avait rendus, pendant près de cinq mois, dans les fonctions de khalifa de l’Agha des Arabes, et dans l'expédition de Médéa, en le nommant, à titre provisoire, le 2 décembre 1830, capitaine dans le corps où il venait d’être admis en qualité de volontaire.

De ce jour, Youçouf, ce capitaine de vingt-deux ans, prenait rang dans l’Armée française et était définitivement des nôtres ; de ce jour datait cette merveilleuse odyssée qui ne devait se terminer que trente-cinq ans plus tard, et que nous allons essayer de raconter. Certes, nous ne nous dissimulons point les difficultés de cette énorme tâche que nous aurions bien voulu laisser à une plume plus autorisée ; mais le temps marche vite, les souvenirs s’effacent, les contemporains disparaissent, les documents s'égarent, les faits tombent dans l'oubli, et le Pays y perd ainsi, avec de beaux et nobles exemples à mettre sous les yeux des générations futures, la mémoire de héros qui eussent fait l'illustration de son histoire. |

« Pensons-nous, dit l'immortel Montaigne, qu'à chaque

harquebusade qui nous touche, et à chaque hazard que er

nous courons, il y ait soubdain un greffier qui l'enroolle ? »

« C'est ainsi, ajoute-t-il, que les fortunes de plus de la moitié du monde, à faulte de registre, ne bougent de leur place, et s'esvanouissent sans durée. »

Eh bien! nous avons voulu être ce greffier, et cela sans autre prétention que celle d'enrooller les faits glorieux, les merveilleuses actions de guerre de notre héros. Cet illustre oublié, ce grand méconnu, nous avons voulu le montrer à ses contemporains, à la jeune génération, de la même façon que les martyrs de la guerre sainte se présenteront devant l'Éternel au jour du jugement dernier, c’est-à-dire dans tout Ic rayonnement de sa gloire et avec ses blessures saignantes. Nous le suivrons pas à pas pendant ces irente-cinq années de combats prodigieux, de chevaleresques actions de guerre, de périlleuses aventures aussi bien dans les âpres montagnes des Kabils que dans les immenses plaines de sable des Nomades; en un mot, nous le prendrons à l'aurore de sa carrière au Col des Mouzaïa, et nous ne le quitterons qu'après avoir refermé sur son héroïque dépouille les portes de son tombeau.

Du 2 décembre, disons-nous, du jour de sa nomination de capitaine dans les Chasseurs algériens, l'existence de Youcouf se confond avec l'histoire de notre Armée sur la côte africaine; car il n’est guëre d'actions de guerre auxquelles il n'ait pris part pendant ce tiers de siècle qui est compris entre 4830 et 1865. En définitive, pour accomplir notre tâche avec tout le soin qu’elle mérite, nous n’aurons qu’à retracer, dans leur ordre chronologique, les actions de guerre inscrites sur l’état des services de notre héros, en leur donnant toutefois pour cadre les faits historiques auxquels elles sont intimement liées, et dont elles ne peuvent être séparées.

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