Que nous nommons, en l’estropiant, Sidi-Ferruch
présenté à M. le lieutenant-général de Bourmont, Commandant en chef de l'Armée expéditionnaire.
Conduit au grand quartier-général, établi à Torre-Chica, par l'Envoyé de France, le jeune homme était introduit sans retard auprès du Général en chef, à qui M. d’Aubignosc, qui l'avait connu à Tunis, avait voulu le présenter lui-même.
Ce jeune étranger, qui ne paraissait point avoir plus de dix-huit à vingt ans, portait avec une grâce extrême l’élégant et riche costume des Maures. ou habitants des villes des États barbaresques : sa taille est petite, mais remarquablement prise ; sa figure est belle et expressive; sur sa physionomie se lisent, en même temps, la finesse la plus délicate, la douceur et la résolution. L'ensemble de sa personne présente une aisance et une distinction parfaites ; il y a chez lui du gentilhomme et du prince des contes orientaux. A premiére vue, il séduit, et on comprend que l’on a quelqu'un devant soi.
Le général de Bourmont avait subi, évidemment. cette influence fascinatrice dont nous parlons; car la façon dont il accueillit le jeune Musulman prouvait ses excellentes dispositions à l'égard de ce charmeur.
Il s’informait avec bonté de la cause qui l’amenait dans son Camp.
M. d’Aubignosc avait demandé au Général en chef la permission de se retirer.
— « L'honneur, mon général, de servir sous vos ordres, » répondait sans hésiter le jeune homme, qui parlait assez facilement le français, bien qu'avec un accent italien très prononcé.
-— » Mais, qui êtes-vous et d’où venez-vous? » lui demandait le Commandant en chef, qui l’avait invité à s'asseoir en sa présence.
— » Les Musulmans m'ont nommé Youcef ' ou Youçou/, et j'arrive de Tunisie... J’appartenais à la Maison du Bey, ainsi que vient de vous le dire M. d'Aubignosc.
— » Mais. si je comprends bien le sens de votre réponse, interrompait le général de Bourmont, vous ne seriez pas d'origine arabe ? »
Le jeune Youcouf racontait, ainsi que nous allons le dire, les divers incidents de sa vie romanesque : « Il n'avait sur son enfance que des données on ne peut plus confuses*; certaines particularités lui permeltaient cependant, sans que, toutefois, il lui fût possible de préciser, de faire remonter l’époque de sa naissance à l’année 1808'ou à 1809°. IL avait donc de vingtet un à vingt-deux ans.
» 1] serait, croyait-il, originaire de l'Ile d’Elbe, ou, tout au moins, ce qui n’est pas douteux, sa famille l'aurait habitée pendant son annexion à l'Empire français. Aussi se rappelle-t-il très bien y avoir vu,en 1814, l’empereur Napoléon, sa mère, et la princesse Pauline, sa sœur, chez laquelle on le conduisait chaque matin, et qui lui montrait beaucoup d’af-
1. Youcef ou Joseph, le fils de Jacob, est, pour les Mahométans, le type le plus parfait de la beauté physique. De là l'expression : « Vendre Joseph pour un vil prix, » qui est devenue proverbiale, ct qui a la même signification que : « Vendre un trésor inestimable pour un objet de nulle valeur. » Youcef, pour les Musulmans, c'est, nous le répétons, la beauté irrésistible, et c'est ainsi que, dans le Koran, la femme de Kitfir (Putiphar), la belle Zouleïkha, cherche à faire excuser la criminelle et folle passion qu'elle avait conçue pour le futur gouverneur de l'Egypte.
Ce nom de Foucef cst prononcé également Youçou/, particulièrement par les Turks.
2. M. E. Watbled, qui a écrit, sur des documents officiels, une excellente relation de la première expédition de Constantine, le fait naître à l'Ile d'Elbe en avril 1809.
k LE GÉNÉRAL YUSUF |1830]
fection. Il suppose que son père occupait un emploi assez important à celte petite Cour. Il aurail perdu sa mère de bonne heure, car il se la rappelait à peine. Il ignorait l’époque de la mort de son père*.
» Quelques jours avant le départ de l'Empereur de l'Ile d’Elbe. c'’est-a-dire vers le commencement de 4815, — il était alors âgé de six ans environ, — Ja princesse Pauline l'aurait confié à une dame polonaise qui se rendait en Italie, et qui avait bien voulu se charger de le conduire à Livourne. et, de là, à Florence, où il devait commencer ses études.
» Entre l'Ile d’'Elbe et Livourne, à hauteur du cap Corse. le navire qui portait l'enfant tomba au pouvoir «les pirates barbaresques, qui mirent le cap sur Tunis. C'était là le premier chapitre du roman de sa vie. Séparé de la personne à qui l’avait confié la princesse Pauline, il fut offert au souverain régnant, qui était alors le Pacha-Bey Mahmoud, par le rais' qui avail fait la capture du navire qui le portait,
» Le jeune captif fut placé et élevé au harem° du Bev. Quand il fut en âge d’être retiré d’entre les mains des femmes,
* Voir la note de la page 26.