‹ Le général YusufChapitre 26 sur 125 · Le mille marin est de 1,852 mètres · texte numérisé non relu

Le mille marin est de 1,852 mètres

alors dans tout l'éclat de sa beauté martiale. Cette figure à la fois si douce et respirant la plus mâle énergie, cette attitude élégante et fière, ce maintien plein de dignité, la distinction de ses manières, le faisaient ressembler à l'un de ces princes orientaux que les Mille et Une Nuits nous montrent si merveilleusement séduisants.

Le mystère qui planait sur son origine était encore un sujet d'attraction ; son esprit fin et gracieux, l'élévation de ses sentiments, la poésie de ses projets d'avenir, nous faisaient jouir extrêmement de sa conversation, qui était cependant plus italienne que française. Ce qui est certain, c'est qu'il exerçait un attrait irrésistible sur tous ceux qui l’approchaient.

Nous savions qu'il avait été enlevé, encore enfant, par un corsaire barbaresque, et élevé comme un fils de Mamelouk dans Île palais du Bey de Tunis. Quelques années plus tard, cherchant à fuir la colère du Bey, il avait réussi à se réfugier au Consulat général de France, où M. de Lesseps l'avait recueilli. Peu de jours après, un canot de l’ « Adonis », commandé par l'élève Thierry', envoyé sur un point désigné du rivage de l'ancienne Carthage, avait vu Youçouf sortir d'une ruine à l'improviste, se précipiter le yataghan à la main sur les quelques soldats qui gardaient la plage, en abattre deux, jeter à la mer leurs fusils, et s’y précipiter lui-même pour gagner le canot français. Thierry l'avait recueilli, et l’« Adonis » l'avait transporté à Sidi-Feredj au moment où l'Armée française débarquait sur ce point du littoral algérien.

Nous savions aussi que de brillants faits d'armes l'avaient fait nommer capitaine aux Chasseurs algériens ; c'était revêtu de ce charmant costume, qu'il portait avec tant de grâce, que nous l’avions vu arriver à bord.

Le beau temps était revenu; nous fûümes mouiller, le 9 février au matin, devant Bône, et nous envoyàmes à terre un canot avec pavillon parlementaire. On convint que des otages, designés par les Maures que nous avions à bord, nous

1. M. Ferdinand de Lesseps attribue cette mission au licutenant Armand, de l'« Adonis ».

seraient livrés pendant que Youçouf, qui avait offert de se charger seul de cette périlleuse mission, se rendrait à la Kasba auprès d'Ibrahim-Bey, dont on connaissait la cruauté et la perfidie. °

Cette précaution prise, Youçouf descendit: il fut reçu à la plage par des Turks à la mise farouche, armés jusqu'aux dents. Quelques-uns d’entre eux portaient des armes qui avaient appartenu à nos matelots ou aux Zouaves. Placé entre les deux rangs de ces Turks, il gravit le coteau sur lequel est assise la Kasba, et arriva à la porte où, quelques mois auparavant, avait eulieu le combat de Huder. Quelques têtes grimaçantes en putréfaction! étaient rangées sur le mur du rempart.

Ibrahim voulut d'abord, par ses manières hautaines et menaçantes, essayer d'intimider Youçouf; mais celui-ci, par son intrépide dignité, l'obligea à plus de respect et de déférence à l'égard de l’Envoyé de la France ?.

L'entretien fut grave et solennel, et il eut lieu en turk; car Ibrahim ne parlait pas l'arabe. Youçouf en profita pour dire la vérité aux Turks de la garnison, et les éclairer sur leur position ; nous avons su plus tard que ses paroles avaient produit une grande impression sur les défenseurs de la Kasba. La situation était, en effet, fort difficile pour eux : ils avaient peu de vivres et ils étaient bloqués du côté de la terre. 1ls recevaient encore des secours par mer; mais nous pouvions facilement leur fermer cetto porte : dès lors, ils en étaient réduits à mourir de faim, ou à se rendre, c'est-à-dire à tomber sous le yataghan.

Youçouf eut l'audace de leur faire entendre cette vérité, et de leur démontrer que si, au contraire, ils remettaient la Kasba à la France, ils obtiendraient leur plein pardon

1. Ces têtes, au nombre de trente, étaient celles d’Arabes de Constantine qui avaient été tués récemment dans une attaque de nuit.

2. On dit qu'Ibrahim ayant fait signe à Youçouf de s’asseoir sur la natte qui recouvrait le sol, celui-ci aurait fait cette observation : « Si tu veux que je m'asseye, fais-moi apporter une peau de lion... Serais-tu si pauvre que tu ne pusses t'en procurer une? »

pour l'affaire du commandant Huder. Je dois dire que, s’il ne fut pris aucun engagement, l'offre n'en fut pas non plus repoussée.

Nous étions, à bord, fort inquiets de Youçouf, car la séance nous paraissait bien longue ; aussi, les otages, qui connaissaient la barbarie d'Ibrahim, étaient très peu rassurés sur leur propre sort.

Youçouf étant enfin revenu, nous renvoyâmes ces pauvres diables dans leurs familles, et nous reprimes la route d'Alger.

Youçouf ne pouvait se faire à la mer, qui le rendait toujours malade; aussi, était-il désolé quand il fallait partir; le mal de mer l’exaspérait. Cependant, il était toujours prêt à le subir ; car son esprit était essentiellement militaire.

Sur le rapport du capitaine Youçouf et sur les instances des envoyés de Bône, qui étaient revenus à Alger sur la «a Béarnaise », le général en chef duc de Rovigo, qui ne pouvait ordonner la participation des troupes à une expédition quelconque sans y avoir été autorisé par le Gouvernement, se décida à envoyer à Bône le capitaine d'Artillerie d’Armandy, avec les instructions suivantes: « Faites en sorte que Bône puisse tenir pendant six semaines ou deux mois; d'ici là j'aurai une réponse de Paris, et si le Gouvernement autorise l'expédition que je lui demande, je vous le ferai connaitre sans retard. »

Le général Trezel, chef d’État-Major général, donnait au capitaine d'Armandy des instructions plus étendues, que nous trouverons dans une lettre des plus flatteuses qu'il adressait au capitaine Youcouf à la date du 20 février 4839, et par laquelle, après l'avoir félicité, de la part du Général en chef, sur la manière dont il s'élait acquitté de sa mission à Bône, il lui fait connaitre que le Commandant du Corps d'Occupation désire qu’il retourne sur ce point pour suivre la même affaire, de concert avec le capitaine d’Artillerie d’Armandy, qui est chargé de mettre la place en état de défense.

Nous ne pouvons mieux faire, d’ailleurs, que de donner le

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texte de cette lettre élogieuse du chef d’État-Major général au jeune et intrépide capitaine de Chasseurs algériens.

ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL Alger, le 20 février 1832. N° 3214

Monsieur le Capitaine, M. le Général en chef me charge de vous témoigner sa satisfaction pour la manière dont vous vous êtes acquitté de votre dernière mission à Bône ; il désire que vous y retourniez pour suivre les mêmes affaires, et lui en rendre compte aussitôt que vous en aurez l’occasion. Le capitaine d'Artillerie d'Armandy, qui a longtemps résidé en Arabie et dans l'Orient, part aussi sur la « Béarnaise,». Il cst chargé d'offrir à Ibrahim-Bey le sccours de ses conseils pour la défense de la place ; il s’entendra avec vous pour la distribution, par portions, des vivres que le Général en chef envoie ‘à la garnison. L'objet de ce mode de distribution est de tenir cette garnison et son chef sous notre dépendance, au moins jusqu'à ce que les assiégeants se soicnt retirés.

Vous prendrez, l’un et l’autre, les précautions que votre connaissance des Oricntaux vous suggérera pour votre sûreté et celle de la felouque la « Casauba », qui pourrait être laissée à Bône pendant le voyage de la goëlette à Tunis, si vous jugiez, l’un et l’autre, qu'il n’y eùt point d’inconvénient à l'y laisser, et, pour vous, à séjourner à Bône jusqu'au retour de la goëlette. Vous reviendrez avec cette goëlette à Alger.

Le Général en chef demande, pour vous, au Ministre de la Guerre, la décoration de la Légion d'Honneur.

Recevez, Monsieur le Capitaine, l'assurance de ma parfaite considération.

Le Maréchal-de-Camp, Chef d'État-Major général, TREZEL P.-S. — Si l'on ignore, à Bône, que nous avons ici les

assassins du Capitaine Bigot, il faut bien se garder de laisser transpirer cette nouvelle.

A Monsieur le Capitaine Youssouf, aux Chasseurs algériens, à bord de la goëlette la « Béarnaise », en quarantaine à Alger.

Mais laissons M. de Cornulier-Lucinière continuer son intéressant récit.

MM. d'Armandy et Youçouf s’embarquaient donc le 23 février sur la « Béarnaise », commandée par le lieutenant de vaisseau Fréart. A la mission du premier étaient attachés deux maréchaux-des-logis d'artillerie, MM.Coulomb et Chanier, et le canonnier Monsire. Quelques-uns des Maures du premier voyage étaient aussi du sccond. Nous primes la remorque de la balancelle la « Casauba », montée par un équipage de 12? matelots algériens, et nous partimes.

Le 28 février au soir, nous mouillions devant Bônet. Dès le lendemain matin, Youçouf descendit à terre pour annoncer les envoyés que nous ramenions. À dix heures, les capitaines Fréart et d'Armandy, accompagnés de l'État-Major de la goëlette, débarquèrent à leur tour. Nous fümes reçus à terre par une foule d'habitants de la ville et par un détachement des Turks d'Ibrahim, qui, pour nous faire honneur, nous saluèrent de plusieurs décharges de mousquetcrie. Un grand nombre de leurs armes avaient appartenu à nos matelots. En somme, ils ressemblaient bien plus à une bande de brigands qu'à une troupe de soldats.

La porte du fort était toujours surmontée de têtes en putréfaction, exhibition hideuse très usitée dans tout l'Orient.

Entrés dans la Kasba, nous fûmes conduits dans la maison d'Ibrahim. La première pièce était un corps-de-garde et, en même temps, une salle d'armes. La seconde était le salon du Bey. Ce Turk était assis à l’orientale sur un sofa recouvert d'une peau de tigre. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, de très haute taille et d'apparence athlétique. Les traits de son visage étaient réguliers et très prononcés, sa physionomie était terrible, surtout quand ses grands yeux noirs, ombragés d'énormes sourcils de couleur fauve, s’illuminaient du feu d’un fanatisme sombre et féroce, particularité

1. Dans la baie des Caroubiers, à deux mille environ à l'ouest de celle de Bône.

à laquelle il devait sa récente élévation au pouvoir; une barbe épaisse, de couleur fauve et grise, couvrait le bas de son visage et descendait sur sa poitrine. Il était vêtu d'un bernous rouge qui laissait voir sa ceinture garnie de pistolets, Près de lui étaient assis les notables de la ville et les principaux de la garnison.

Pendant qu'Ibrahim faisait lire par le cadhy la lettre du duc de Rovigo, il nous considérait les uns après les autres avec la plus grande attention. Nous avons su depuis qu'il songeait à s'emparer de nous et à nous garder comme otages pour traiter avec le Général en chef, Le café nous fut ensuite offert, et la gravité de cette scène, où nous sentions le danger de notre position, prit fin par un incident comique : Mosthafaben-Kerim — un des négociants qui nous accompagnaient — passait pour avoir essayé antérieurement d'empoisonner Ibrahim; il crut que le jour de la vengeance était arrivé et chercha à renverser sa tasse. Ibrahim devina, sans doute, sa pensée, car il éclata de rire si bruyamment que tout le monde suivit son exemple.

L'audience terminée, nous fümes conduits en ville par quelques Turks à la maison assignée pour logement au capitaine d'Armandy. Les rues étroites et boueuses que nous dûmes traverser étaient pleines d'habitants maigres, décharnés, mourant de faim. Tous nous demandaient à manger. La plupart de ces malheureux n'avaient pour toute nourriture que de la mauve. Nous eùmes le cœur bien serré de laisser dans une situation si précaire le brave capitaine d'Armandy et ses artilleurs. La balancelle resta mouillée près de la ville et à ses ordres.

Quelques jours après nous étions à Tunist. Youçouf ne

1. Youçouf avait continué, sur la « Béarnaïise », sa route sur Tunis, où le duc de Rovigo lui avait confié unc mission. Il s'agissait, croyonsnous, d'achat de chevaux. Sans doute il risquait beaucoup en revenant dans un lieu d'où il s'était enfui, il y avait deux ans à peine, sous le poids d'une condamnation à mort. Mais il faut dire qu'il comptait sur sa qualité d'Envoyé français. Quoi qu'il en soit, le Bey de Tunis refusa de le voir, mais il respecta son caractère.

put résister au désir de venir remercier le Consul de France, M. de Lesseps, d'avoir assuré sa fuite. Plusieurs de ses camarades du corps des Mamelouks vinrent le voir au Consulat, et lui donner des nouvelles du Sérail.

Pendant notre séjour à Tunis, un Arabe, envoyé exprès par M. d'Armandy, apporta au capitaine Fréart une lettre fort émouvante.

Peu de jours après notre départ, des Maures de Bône, incapables de supporter plus longtemps le supplice de la faim, en avaient livré une porte aux troupes du Bey de Constantine , lesquelles s'étaient ainsi, pendant la nuit du 5 au 6 mars, emparé de la ville par surprise. M. d'Armandy et ses hommes avaient réussi, à la faveur du tumulte, à gagner la balancelle, ce qui leur avait évidemment sauvé la vie; mais ils avaient grand besoin que nous vinssions sans retard à leur secours !.

Nous partimes de suite pour Bône; mais les tempêtes devaient encore nous contrarier : une d'elles nous força à relâcher à Bizerte. Youçouf et du Couëdic furent de suite à terre pour s'informer s'il n'était point arrivé quelques nouvelles de Bône; ils furent obligés, par le mauvais temps, de rester deux nuits à terre dans la maison de M. Raimbert, le vieux Consul de France. La tempête calmée, nous nous remettions en route, ct, le 26 mars, nous arrivions à Bônc.

Le temps était superbe; de nombreux bateaux corailleurs italiens se livraient à leur industrie. Bône, avec ses maisons blanches, ses minarets et ses murailles de briques, semblait dormir au bord de la mer; la Kasba, au sommet d'un coteau

1. M. d’Armandy et ses canonniers furent réveillés par des cris inaccoutumés, et, ayant prêté l’orcille, ils entendirent : « Sois béni à jamais, Ô notre seigneur Ben-Aiça! notre gracieux général! Grâce à ceux qui se soumettront!... Mort aux rebelles ! » On sut depuis que, pour livrer la ville, les conjurés s'étaient réunis dans unc maison bâtie sur la muraille, du côté de la mer, où l’on se gardait mal, et qu’ils avaient introduit dans cette maison plusicurs centaines d'hommes sans qu’on s'en aperçût ; ceux-ci s'étaient rendus ensuite à la porte de la ville ct l'avaient ouverte au reste de l'armée,

ravivé par la végétation du printemps, semblait un diadème d'or posé sur un coussin de velours vert,

Le capitaine d'Armandy vint aussitôt à bord; nous le pressâmes dans nos bras avec cffusion, et lui demandâmes d’abord de nous raconter ce qui était arrivé.

Réfugié sur sa balancelle, il avait vu venir dans un batcelet, le lendemain de la prise de la ville par Ali-ben-Aiïça, deux habitants de Bône qui le supplièrent d'aller trouver ce chef de l’armée du Bey de Constantine, afin d'en obtenir la grâce de ceux qu'il voulait sacrifier à sa colère. Toujours prêt à se dévouer, cet intrépide officier n'avait pas hésité, malgré les supplications des Algériens, à se rendre au camp de Ben- Aiçaï, et il avait exposé avec hardiesse et fermeté au lieutcnant du Bey de Constantine, à titre d'Envoyé du duc de Rovigo, la mission dont il était chargé, et le désir qu'en cette qualité il aurait de voir traiter avec indulgence les habitants de Bône. Il lui parla ensuite des relations que le Gouverneur d'Alger désirait nouer avec le Bey de Constantine, et qui, déjà, étaient entamées; enfin, il avait réussi à le persuader de consentir à une suspension d'armes jusqu'au retour de la « Béarnaise ».

Subjugué par l'audace ct la dignité du capitaine, Ben-Aiça lui prit la main, lui accorda ce qu'il lui demandait et lui offrit son amitié. Puis une longue conversation s'engagea entre eux au sujet des projets de la France en Afrique.

De retour à la balancelle, le capitaine d'Armandyÿ profita de la nuit pour monter à la Kasba et y voir Ibrahim. Ce dernier ne savait plus où donner de la tète, et avait perdu toute

1. Cette description, pleine de poésie, atteste la jeunesse de l'auteur de ce récit.

2. C’est le 6 mars, au matin, que le capitaine d’Armandy se rendit au camp de Sid Ben-Aiça, lequel était établi à une demi-lieue de la ville de Bône. .

3. Raïs Mohammed, lo patron de la balancelle, fit tous ses efforts pour dissuader M. d'Armandy d'un pareil projet. « Craignez la perfidie de Ben-Aiça, lui disait-il; il n'a jamais respecté un parlementaire, füt-il même Musulman. » ‘

énergie ; tantôt il prétendait vouloir faire sauter la poudrière, tantôt il voulait se réfugier sur la balancelle; mais les Turks le surveillaient étroitement. M. d'Armandy lui remonta le moral, et l'engagea à se défendre vigoureusement en attendant les Français.

Il était revenu ensuite à bord de la « Casaubat», l'avait conduite à Tabarka?, petit port de la région de Tunis, et c'est de ce point qu’il nous avait envoyé son exprès.

Revenu devant Bône, d'Armandy avait continué à entretenir des relations, la nuit, avec Ibrahim, le jour, avec Ben-Aiça, dont il avait tellement su gagner la confiance, que ce dernier lui fit visiter sa batterie masquée qui devait lui servir à attaquer la Kasba#; il lui montra également des lettres que lui avaient écrites plusieurs Zouaves de la garnison pour lui offrir de luilivrer la citadelle et la ‘tête d'Ibrahim.M. d'Armandy sut plus tard profiter de ces renseignements.

D'Armandy ayant achevé de nous raconter les émouvants détails et les péripéties des faits survenus ct des dangers qu'il avait courus pendant notre absence, les trois capitaines* entrèrent dans la chambre, ct là, en présence des officiers de la goëlctte, le capitaine d'Armandy exprima le regret de n'avoir point à sa disposition une compagnie d'infanterie pour défendre la Kasba. Nous nous écriâmes que nous ne demandions qu’à tenter nous-mêmes l'aventure avec nos onze fusils ou mousquelons. Fréart, avec un grand courage, puisque son

1. C'est ainsi que s'orthographiait et sc prononçait, dans les premières années de la conquête, le mot Kasba.

2. Le capitaine d'Armandy s'était rendu à Tabarka, sur sa felouque, pour avoir des nouvelles de la « Béarnaise ». Il était revenu à Bône le 25 mars; la « Béarnaise », sur laquelle se trouvait Youçouf, mouillait devant Bône le lendemain 26. Sa mission avait duré vingt-deux jours.

8. Lo plan d'attaque de Ben-Aiça était le suivant : enfoncer la porte de la Kasba avec deux Caronades de fort calibre masquées dans la ville,

et, unc fois la porte à bas, y pénétrer avec son infanterie massée en colonnes profondes.

&. D'Armandy, Youçouf et Fréart.

devoir l'obligeait à rester sur sa goëlette, consentit à nous mettre sous les ordres du capitaine d'Armandy.

Pendant que nous préparions tout pour la descente, M. d'Armandy retournait au camp de Ben-Aiça, qui le reçut avec emportement: « Le Bey est mécontent, lui dit-il, de toute cette lenteur. Demain, à dix heures du matin, j'entre dans la Kasba de gré ou de force.» M. d'Armandy prit alors congé du chef de l’armée beylikale, en lui disant qu'il allait retourner à Alger.

À bord, nous étions dans un grand embarras ; tout le monde demandait à faire partie du détachement : 25 hommes, sous le commandement de MM. du Couëdic, lieutenant de frégate, et de Cornulier-Lucinière, Elève de Îre classe, avaient été désignés et armés qui de fusils, qui de mousquetons ou des fusils de chasse des officiers. En voyant cet enthousiasme, Youçouf ne se sentait plus de joie.

À huit heures du soir, MM. d'Armandy et Youçouf débarquèrent pour aller préparer les Turks à nous recevoir. Ibrahim, qui avait perdu la tète, s'emparait du bras de M. d'Armandy et lui disait : « As-tu pu croire, Chrétien, que je scrais assez lâche pour me livrer aux Infidèles et me placer sous tes ordres ? Je te l'avais promis, il est vrai, mais je ne puis me déshonorer. Je soutiendrai l'attaque des Arabes, et, après, je me ferai sautert.»

Les Turks dela garnison, qui ne sesouciaient pas d'en arriver à cette extrémité, se mutinèrent, ct ils allaient massacrer leur Bey, lorsque MM. d'Armandy et Youçouf s’interposèrent pour le sauver. Le tumulte devint épouvantable; chacun criait son avis à la fois. Nos deux capitaines, avec un admirable sangfroid, cherchaient à dominer le bruitet à reconnaître ceux qui inclinaient vers nous; mais toutes les têtes étaient on ne peut

4. Ibrahim était dans un tel état d'exaltation, qu'au moment où d'Armandy ct Youçouf, méprisant les menaces de ce forcené, quittaient la salle où se passait cette scène, il s'é'ançait vers eux, un pistolet à chaque main, avec l'intention de faire sauter le magasin à poudre, ct la Kasba avec tout ce qu'elle renfermait.

plus montées. Pressés vivement par leurs adhérents de faire arriver promptement les secours promis, MM. d'Armandy et Youçouf, profitant du tumulte pour gagner la porte de la citadelle, quittaient la Kasba à minuit, et retournaient à bord de leur navire, non sans courir, à chaque pas, le danger d'être découverts par les postes de Ben-Aïça, qui, certes, ne les eùt pas épargnés.

Le ?7, à trois heures du matin, un Turk vint à la nage à bord de la balancelle, qui était mouillée près de terre, dans l'anse de Kaçarin. Ce Turk, qui appartenait à la garnison de la Kasba, nous faisait connaître que les différents partis avaient été plusieurs fois sur le point d'en venir aux mains; qu'Ibrahim avait été emprisonné, mais que ses malheurs ayant touché quelques Turks des plus influents, il avait été décidé qu'on le laisserait s'enfuir à ses risques ct périls vers la montagne!. Cet envoyé ajoutait que les adhérents des Français leur recommandaient de se hâter avec le secours promis; Car la garnison, réduite aux dernières extrémités, était bien décidée à se rendre aux ordres des deux capitaines.

Les capitaines d'Armandy et Youçouf le renvoyèrent à la Kasba, en lui promettant qu'ils y scraient cux-mëmes au point du jour ; puis ils se rendirent à bord de la « Béarnaïise », où les dispositions furent prises pour que l'on püt entrer dans la citadelle à l'aurore.

Au petit jour, 27 mars, nous étions sur la plage. M. d'Armandy, qui nous avait précédés à la Kasba avec Youçouf?, accourut au-devant de nous, nous disant que ce dernier était resté au fort, où l’on manquait de vivres, même pour la : journée.

1. JIbrahim-Bey avait quitté la Kasba dans la nuit du 26 au 27 mars, et s'était réfugié dans les montagnes de l'Edough, chez le marabouth Bou- MAïza; puis il avait pu gagner Bizcrte, malgré la surveillance de Ben-Aîïça.

2. D'Armandy et Youçouf étaient montés dans unc barque, accompagnés de deux canonniers. Le capitaine Fréart leur avait offert trente de ses matelots pour les accompagner; mais d'Armandy les avait refusés en lui disant qu'avant de risquer la vie de braves soldats, il croyait de son devoir d'aller, seul avec son ami Youçouf, s’assurer du véritable état des choses.

On le fit savoir à Fréart; mais on ne s’en mit pas moins en route le plus vite possible !. Nous parvinmes au pied du rempart de la Kasba sans avoir été aperçus par les gens de Ben-Aiça. Youçouf était au haut de la muraille avec les Turks de notre parti. On nous tendit des cordes, au moyen desquelles nous escaladèmes successivement le mur de la citadelle. Une fois tous montés, nous nous mimes en rang devant la garnison, qui nous regardait avec plus de curiosité que de sympatbie; un certain nombre des Turks qui la composaient ne dissimulaient pas la haine qu'ils nous portaient.

M. d'Armandy ayant fait faire silence, Youçouf prit la parole 2; il annonça aux Turks que, désormais, la Kasba était française, que nous allions y arborer notre pavillon, et que la garnison passait, à compter de ce jour, à la solde de la France.

Nous nous rendimes au balcon du pavillon, au-dessus de la porte unique de la Kasba; le drapeau rouge qui y flottait fut amené, remplacé par le drapeau de la France, et salué d'un coup de canon à boulet.

Bientôt on voyait les deux capitaines, suivis des deux canonniers, gravir rapidement, du côté de la mor, la montagne très cscarpée sur laquelle était assise la Kasba, puis franchir la muraille de la citadelle, à l’aide des cordes que leurs adhérents leur tendaient du haut; car la porte en était solidement barricadée. |

1. Le capitaine Fréart mettait à la disposition du capitaine d'Armandy les trente matelots qu'il lui avait précédemment offerts pour renforcer la garnison de la Kasba. Ils y arrivèrent en deux détachements et sans avoir été aperçus, si ce n'est par quelques tirailleurs de Ben-Aiça, qui les poursuivirent sans résultat. Ils cscaladèrent les murailles de la Kasba au moyen de cordes que leur fit jeter Youçouf.

2. La harangue de Youcçouf fut courte, mais très claire : « Musulmans, leur dit-il, dans le danger imminent où vous vous trouvez, vous avoz appelé les Français à votro secours; ils vous ont sauvés : vous mourricz de faim, ils vous ont nourris, mais aussi, à compter de ce jour, cette forteresse est française, et s'il se trouve quelqu'un parmi vous qui y trouve à redire, je lui fais couper la tête. »

3. Dans un accès d'enthousiasme, qui est loin de lui être familier, surtout lorsqu'il s'agit de Youçouf, ou des faits de guerre auxquels il a pris

Ce fut un véritable coup de théâtre : la cavalerie de Ben- Aiça se répand dans la plaine et enlève les troupeaux; tout est en mouvement. Un parlementaire se présente, monté sur un cheval superbe, pour demander l'explication de ce qu'il voit. 11 menace M. d'Armandy et nous tous de la colère de Ben-Aiça; il essaie de l'intimidation. On lui répond que la Kasba s'est donnée à la France et que nous venons la défendre. Pendant ce temps, un détachement de Turks est employé à barricader solidement la porte; un autre est envoyé sans armes à la plage pour en rapporter les sacs de farine, de blé, et du vin que la balancelle y débarquait.

Les Arabes ! s'en aperçoivent et veulent intercepter leur retour : une nombreuse colonne, précédée d'un peloton de cavalerie, se porte rapidement dans la direction de la corvée. M. d'Armandy commande de pointer des pièces sur la tête de cette colonne. Le maréchal-des-logis Coulomb envoie un boulet si heureux, que le cavalier commandant la colonne est coupé en deux. Cette troupe, fort intimidée, se retire en désordre sous le feu des autres pièces et du canon de la goëlctte, et ne reparait plus. Grâce à ce moyen, les vivres nous arrivèrent, et, le soir, nous en avions pour quinze jours.

Le commandant Fréart profitait de ce petit succès pour envoyer quelques matelots enclouer les pièces qui armaient les fortins de la côte.

Dans l'après-midi, nous réglâmes le service; on s'occupa à confectionner des gargousses, à placer des boulets près des canons, des repères pour le pointage de nuit, et l'on fit reconnaître les pièces. La porte fut murée pour faciliter sa défense; les Turks reçurent ordre, une fois pour toutes, de ne jamais quitter leur poste sur le rempart, où ils devaient coucher.

part, l'auteur du livre « Les Commencements d'une Conquéle » s'écrie, en ce point de son récit de la prise de la Kasba de Bône : « N'est-ce pas merveilleux? N'est ce pas héroïque ? N'est-ce pas sublime ? »

1. 115 avaicnt été aperçus par des cavaliers arabes, qui avaient gravi les pentes de la colline El-Mraci pour leur en couper le chemin.

ee ee me = —————__———— — ——

Deux corps-de-garde français furent établis, et ils durent fournir quelques factionnaires le long du rempart. Les Turks suspects Ctaient placés de façon à pouvoir être facilement surveillés. Nous nous étions réservé un bastion dominant le fort, et dans lequel nous aurions pu nous défendre avec avantage en cas de révolte de nos auxiliaires. |

Nous habitions le logement du Bey, où nous prenions nos repas. La table de l'État-Major, ou plutôt la Gamelle, — car nous mangions à la gamelle, — se composait de MM. d'’Armandy et Youçouf, Du Couëdic et moi; Hoçain, Caid-Omar, Ibrahim-Agha et Kalib! furent admis à notre table. Youçouf leur avait déclaré, dès le premier jour, que leurs têtes répondraient de la fidélité de la garnison turke.

Le 27 mars, à la tombée de la nuit, chacun prit son poste de combat, et des mesures furent décidées pour se défaire, au besoin, de ceux qu'on soupçonnait de trahison.

La balancelle la « Casauba », déchargée de ses vivres le 28 au matin, partit pour Alger emportant ce noble billet de M. d'Armandy au duc de Rovigo:

« Général,

» Nous sommes entrés, le capitaine Youçouf et moi, dans la citadelle de Bône à la tête de 30 marins de la « Béarnaise ». Nous avons pour auxiliaires 130 Turks, dont un grand nombre nous exècrent, et, pour ennemis, les 5,000 hommes de Ben- Aiça ; mais nous n'en saurons pas moins conserver la citadelle à la France ou y mourir. »

mm 2 ——————— — = —— = ——

4. Hogçain, le bach-chaouch des Turks, était un homme de taille élevée et un bon soldat; il était très brave, mais d'intelligence médiocre et d'une propreté douteuse. Caïid-Omar, de petite taille, mais vigoureux, avait une longue barbe rouge. 11 fut tué par les Arabes, dans une sortie, quelques jours après. Ibrahim-Agha était un Turk de la plus complète gravité; il prenait volontiers des airs de pacha; aussi les matelots ne l'appelaient-ils que le Roi de Carreau. Kalib était un Arabe fin et rusé : il était le chef de l'artillerie de la Kasba. Kalib était l'ami d'Ibrahim-Bey ct l'ennemi des Chrétiens, et, par suite, mal disposé à notre égard. L'influence qu'il

Le lendemain, ?9 mars, au coucher du soleil, des tourbillons de fumée s'élevèrent de la ville en flammes; des cris de douleur se firent entendre au milieu d’une confusion immense: toute la malheureuse population de Bône était emmenée en esclavage. Beaucoup de Turks de la Kasba, qui avaient l8 leurs familles, pleuraient de rage à la vue de la brutalité des Arabes. Des chevaux, des ânes, chargés de butin, étaient mélés à cette foule.

Le 30, au matin, la ville était vide de sa population, et l'on n'apercevait plus, dans le lointain, que des groupes de soldats conduisant une longue file de bêtes de somme maigres, chargées du butin des infortunés Bônois. Au bout de peu de temps, tout était désert autour de nous. Ben-Aiïça était parti; mais nous pensions tous que c'était une feinte, et nous nous attendions à une subite attaque de nuit. |

. Cependant, les jours se passaient sans rien voir venir; le clairvoyant Youçouf était très occupé : « Maintenant, nous disait-il, que les Arabes sont partis, les Turks sentent qu'ils n'ont plus besoin de notre aide, et ils vont, certainement, chercher à se débarrasser de nous. Or, ils sont 130 et nous sommes 30; ils agiront par surprise et à leur heure, »

En effet, le 31, quelques cavaliers des tribus — Beni- Otsman ct Senhadja — passèrent rapidement sous les murs de la citadelle, ct, s'adressant aux Zouaves indigènes, leur confirmaient la retraite définitive de Ben-Aiça; ils leur demandaient, en même temps, ce qui se passait dans la. Kasba : « Des juifs, répondit un de ces Zouaves, ont livré la Kasba aux Infidèles; mais il y reste encore de bons Musulmans qui ont résolu de les faire sauter par dessus les murs. »

exerçait sur la portion arabe de notre garnison avait pu seule engager le capitaine d'Armandy à l’admettre à notre table. Mais Youçouf avait sans cesse l'œil sur lui, et je crois que sa tête ne tenait que tout juste sur ses épaules.

1. Je n’ai jamais compris que Ben-Aiça n’eût pas attaqué la Kasba : car il est peu probable que co soit la vue du pavillon français qui l'en ait empêché. Il a pensé, sans doute, qu'il était entré dans cet établissement une force considérable.

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Arrêté immédiatement par Caid-Omar et quelques Turks, ce Zouave fut amené à la porte de la maison du Bey. Nous y étions alors réunis : deux témoins confirmèrent le rapport de Caid-Omar. Prompt comme la foudre : « Tiens ! s’écrie Youçouf en s'élançant sur le traître, prends ce que le Juif t'envoie. » Et lui fendant la tête d’un coup de sabre, il l’étend mort à ses pieds, le crâne béant. Plusieurs Turks lui déchargent ensuite a bout portant leurs fusils dans la tête, soit pour protester contre sa trahison, et faire preuve ainsi de fidélité, soit, peutêtre, pour se venger de cette épithète de Juifs dont il s'était servi en parlant d'eux.

De suite, les Arabes de la tribu de ce Zouave sont arrêtés et amenés devant Youçouf. Toute la garnison est accourue en armes, ne sachant la cause de tout ce bruit. Nous entourions nos chefs, mais nous n'étions que sept ou huit Français réunis. Une lutte paraissait imminente ; il fallait, à force de vigueur, imposer à cette soldatesque dont l'esprit flottait entre la révolte et la soumission. Parmi ces Zouaves, il en est signalé deux qui se sont rendus plus particulièrement suspects par leurs intrigues et leurs propos; Youçouf fond sur le groupe qui les entourait, et les arrachant de ses propres mains du milieu de leurs camarades, il les jette au bach-chaouhh Hoçain, avec l'ordre de les décapiter, ce qui est exécuté sur-le-champ pour l'un d'eux; l’autre s'était précipité vers M. d'Armandy, auquel il demandait grâce en tremblant de tous ses membres ; mais, sur un geste du capitaine, Hoçaïn s’en empare, l'agenouille, et lui fait tomber la tête d'un coup de yataghan. La nuit était venue ; le temps était sombre, les physionomies étaient terribles. Nous formions un petit groupe, entouré de ces Turks dont les armes étincelaient. Le moment était solennel, et nous ne pensions qu’à vendre chèrement notre vie{.

Un quatrième Zouave est amené : c’est un homme superbe;

1. Dans ce moment, Du Couëdic me donna l'ordre de faire rapidement le tour de la Kasba pour recommander à nos factionnaires d'être sur leurs gardes, et, au premier signe, de quitter lours postes pour se réunir au corps-de-garde. Je revins promptement pour prendre part à la suite do cette affaire.

il parait insensible à la crainte; on voudrait le sauver : l'ordre cst donné de le conduire à la « Béarnaise ». Mais, risquer une escorte pendant la nuit et se priver de quelques amis au moment où, peut-être, nous allions être attaqués, eût été plus qu'imprudent : « Allons! brûle-lui la cervelle, » ordonne Youçouf à un Turk nommé Mohammed qui était près de lui. Celui-ci met le canon de son fusil sur la poitrine et fait feu: le coup rate. Mohammed passe l'ongle sur lapierre de silex et renouvelle l'amorce. Le condamné le regarde faire sans sourciller; le chien s'abat une seconde fois, et l'impassible Zouave tombe raide mort en achevant de murmurer la formule de l'Islam. « A présent, commande M. d'Armandy, que chacun retourne à son poste! »

L'effet était produit: Youçouf reçut de tous les Turks les preuves de la plus réelle admiration ; ils n'éprouvaient aucune difficulté de la lui témoigner, à lui qui était Musulman*.

La nuit fut parfaitement calme. Au retour de nos rondes, nous pouvions dire: « Rien de noureau » à nos compagnons toujours sur leurs gardes. Un seul de nos convives était malade, oui, bien malade d'inquiétude : c'était l'Arabe Kalib, qui était véhémentement soupçonné d'être du complot. Et les Turks avaient demandé sa mort à M. d'Armandy, qui s'était bien gardé d'y consentir, il fallait diviser pour régner. Nos matclots se sentaient grandir en voyant leur petit nombre, et se montraient intrépides et confiants dans le succès.

Deux jours après cette terrible journée, une tribu des environs, les Senhadja, se montra ct envoya des parlementaires pour demander à piller la ville abandonnée. On le lui refusa; elle se moqua de notre défense et pénétra quand même dans la]ville. Pour la punir, M. d'Armandy ordonna une sortic : une cinquantaine de Turks vont s'embusquer près

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1. Ce Mohammed était Turk, et avait déserté depuis quelque temps des Chasseurs algériens, où Youçouf l'avait eu sous ses ordres. Mohammed avait prié son ancien chef de lui pardonner sa faute, et il était devenu l’un de ses plus dévoués serviteurs.

* Voir la note de la page 124.

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de la porte de Constantine, et quand l’embuscade fut établie, nous faisons tomber sur la ville une gréle de boulets et de bombes de la Kasba. Les Bédouins, effrayés, se sauvent vers les portes en grand désordre; quelques-uns sont tués par les Turks, d’autres par le feu de la citadelle et par celui de la chaloupe de la « Béarnaise ». Les Turks ramenérent deux chevaux et rapportèrent quelques têtes, bon nombre de bernous, de vêtements, d'armes et d’autres objets; deux des leurs furent blessés!. Tout ce butin, vendu aux enchères, nous distribuâmes aux combattants, pour acompte sur leur solde future, tout l'argent de poche qui se trouva sur la goëlette.

Cette victoire avait gonflé le cœur des Turks, et leur faisait désirer vivement de courir les aventures. Hoçain vint avec loyauté exposer au capitaine d'Armandy que les Turks se cachaient de lui, et que, certainement, il se tramait quelque chose. Chez les Turks, les impressions sont vives et passagères, et ils ont un penchant irrésistible pour le pillage et la guerre au butin.

Youçouf, toujours dévoué et intrépide, demanda au capitaine d'Armandy de le mettre à la tête des Turks de la garnison, afin d'aller avec eux occuper la ville : « L'amour du pillage, lui dit-il, leur fera accepter sans hésiter ma proposition, et, une fois dehors, vous en serez débarrassés. » Le Commandant de l'expédition rejetta cette offre, qu'il jugeait trop dangereuse pour son second; mais celui-ci lui fit cette belle réponse : « Ne craigne: point de m'exposer?; ce qu'il faut, avant tout, c'est sauver la Kasba, et le seul moyen d'y arriver, et il n'y a pas à balancer, est d'en faire sortir les

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1 Ils reçurent les soins de M. Mauduit, chirurgien de la goëlette, et furent promptement rétablis.

2. C'est là l’homme qu'on a calomnié outrageusement, qu’on a vilipondé pendant trente-six ans, et alors même qu'il avait déjà vingt-deux ans de sépulture.

Mais les sentiments exprimés par Youçouf dans cetto circonstance n’étaient-ils pas la marque d'une âme d'élite, d'un caractère noblement chevaleresque? Et ce seul fait n'eût-il pas largement suffi pour mériter l'immortalité au jeunc capitaine ? Attaquer un mort est peut-être chosc

Turks.» M. d'Armandy se rendit à ces raisons, tout en admirant le sublime dévouement du capitaine Youçouf.

Les Turks, comme Youçouf l'avait prévu, accueillirent avec enthousiasme sa proposition : leur léser bagage fut bientôt paqueté, et ils s‘empressèrent de descendre les uns après les autres, au moyen d'une corde, par le même endroit où nous étions montés. Quand ils furent tous en bas, ils s'inquiétèrent vivement et reconnurent qu'ils avaient été bien imprudents. Des menaces éclatèrent, puis des cris de fureur. «a Tu nous à trompés, Youçouf! tu as abusé de notre confiance, infâme que tu es! » Youçouf parut dans l'embrasure: les cris redoublérent de part et d'autre; on arma des fusils. J'avoue que, tout en nous apprétant à fusiller les Turks, nous fimes tous nos efforts pour empécher Youçouf de descendre; mais ce fut en vain: « Mon honneur vaut mieux que ma vie!» s'écrie-t-il. Puis, s'adressant aux Turks : « Vous me soupçonnez parce que vous ne me connaissez pas!» et il descend au milieu d'eux. ;

Un frémissement d’admiration succéda au tumulte; tous veulent lui baïser les mains. Le meilleur des deux chevaux qui avaient été pris lui est amené; Youçouf le monte, puis il commande la marche aux Turks, et, nous saluant du sabre, il entre dans la ville à la tête de sa troupe. Nous le trouvâmes bien grand dans cette circonstance!

Youçouf avait donc, avec ses cent trente hommes, à occuper la ville tout entière, et ces hommes il fallait les obliger à rester aux postes qu'il leur avait assignés, et les empêcher de se répandre dans les maisons pour les piller“, conditions qui étaient de la plus haute importance pour les maintenir dans la discipline et le devoir. 1l ordonnait donc que tous les Turks restassent nuit et jour sur les remparts, absolument comme ils le faisaient dans la Kasba; quant à lui, il s’établit

commode ct peu chargée de périls; mais ce qu'il y a de certain, c'est que ce mode de combattre n'exige point, chez l'attaquant, les qualités d'un héros de première grandeur.

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dans une maison au centre de la ville, d'où il rayonnait dans toutes les directions, pour, de nuit et de jour, faire à l’improviste des rondes qui tinssent chacun en haleine*.

Les Turks sont silencieux et, en général, très observateurs; ils avaient jugé le jeune capitaine et ils lui obéissaient sans efforts. Cependant leur caractère, je le répète, est très aventureux, ct la vie calme leur pèse promptement. Bien que deux fois livrée au pillage, la ville de Bône contenait encore bien des objets susceptibles d'exciter leur convoitise; la situation était donc tendue et devenait de jour en jour plus difficile ; aussi fallait-il, de temps en temps, de rigoureux exemples pour contenir cette troupe médiocrement disciplinée**.

La balancelle la « Casauba », qui avait été expédiée à Alger pour y demander du secours, était revenue au mouillage, ramenée par les vents contraires qui étaient trop forts. On l'y avait récxpédiée dès que le beau temps avait reparu. Fréart avait, en outre, fait filer deux bateaux corailleurs italiens pour la même destination, après leur avoir acheté leur provision de biscuit; mais cux aussi étaient revenus en relàche et étaient repartis au beau temps.

Un jour, une très petite goëlette fut aperçue dans la baie des Caroubiers, cherchant à débarquer quelqu'un à terre. Youçouf et moi fümes envoyés avec quelques hommes dissimulés à la faveur des halliers, pour saisir ceux qui débarqueraient, tandis que la chaloupe de la « Béarnaïise », avec sa caronade, courait sur la goëlette. Nous arrêtâmes ceux qui débarquaient ; les autres furent pris par les chaloupes. C'était Ismail!, fils d'Ibrahim-Bey, qui amenait à son père un renfort de quarante Turks.-Ismäil et les deux principaux de la troupe furent retenus prisonniers dans la Kasba, et les Turks furent incorporés dans le contingent de Youçouf. Sans doute, ce

- renfort était utile, mais il tendait aussi à diminuer la durée

* Voir la note de Ja page 125.

*+ Voir la note de la page 126.

1. Mort depuis lieutenant au 3° de Spañis, où il s'était engagé.

de nos vivres. On avait réduit déjà les rations, et nous n'avions plus d'argent; et cela nous était d'autant plus désagréable, que les tribus venaient nous offrir des moutons.

Enfin, nos inquiétudes* cessèrent ; le 8 avril, nous aperçümes le brick la « Surprise » venant au mouillage. Avec une longue-vue, nous vimes que son pont était chargé de soldats. Nos canons annoncèrent au loin la joie que nous causait ce secours. Les Turks, Youçouf en tête, vinrent tirailler en signe de joie sur le rivâge ; mais le calme empêcha la « Surprise » de mouiller avant la nuit. Le lendemain, marins et Turks recevaient, sous les armes, à la porte de la Kasba, la superbe compagnie de Grenadiers du 1°r bataillon (commandant Davois) du 4° de ligne. Notre petite expédition avait réussi: « Qui vive? » — « France! » — « Quand il vous plaira! »

Les jours suivants, c'est-à-dire du 9 au 12 avril, tout le bataillon arriva avec quelques artilleurs et soldats du génie. Nous remimes alors à l'Armée de terre, avec la citadelle et la ville, cent deux pièces de canon montées et largement approvisionnées{. Les Grenadiers regardaient avec admiration le capitaine des Turks**, l'héroïque Youçouf.

Quelques semaines plus tard, au mois de mai, le maréchalde-camp Munck-d'Uzer, avec le 55° d'infanterie, vint prendre possession de la ville. En y arrivant, il donna l'ordre du jour suivant :

« Mes chers camarades, la plage où nous abordons était, il y a quelques jours, inhospitalière. Aujourd'hui, nous y sommes reçus en amis, grâce à une poignée de braves qui, par un fait d'armes des plus brillants, se sont cmparés de la Kasba. Honneur ! honneur aux braves capitaines d'Armandy, Youçouf, Fréart, au lieutenant de frégate du Couëdic, à l'élève

————— *“ Voir la note de la page 127.

1. Les munitions s'élevaient au chiffre de 10 à 12 milliers de poudre ct de 8 à 10,000 projectiles.

** Voir la note de la page 127. ù

de fre classe de Cornulicr-Lucinière, et à leurs intrépides compagnons de la « Béarnaise » ! Que le Drapeau français s'incline devant ces braves, par reconnaissance pour le fleuron de gloire qu'ils viennent d'y ajouter. »

La « Béarnaise » ayant été rappelée plus tard à Alger, trouva, en y arrivant, l'ordre du jour suivant — 23 avril — du général duc de Rovigo, commandant le Corps d'occupation :

a Le Général en chef s’est ecmpressé de porter à la connaissance de l'Armée la brillante conduite des officiers de l'équipage de la goëlctte de guerre la « Béarnaise », et des capitaines d'Armandy et Youçouf!.Cette goëlctte devant arriver prochainement, le Général en chef ordonne ce qui suit: Quand la « Béarnaïise » entrera dans la rade d'Alger, elle scra saluée par les batteries de quinze coups de canon, et une députation, composée du Chef de l'État-Major général, d'un officier supérieur et de deux officiers par régiment, se rendra à bord pour présenter au Capitaine, ainsi qu'à ses Officiers et à son équipage, l'expression de la satisfaction de l'Armée. »

Le capitaine d’'Armandy fut nommé provisoirement Commandant supérieur de Bône; quant à Youçouf, il était laissé à la tête de ses Turks, dont le nombre s’augmentait tous les jours, et sur lesquels il exersait l'influence la plus absolue. 1] fut plus particulièrement chargé du service extérieur ; j'ajou-

1. Pris, par hasard, d'un mouvement généreux à l’égard de Youçouf, l'auteur des Annales algériennes, le capitaine Pellissier de Reynaud, dit, à propos de l'affaire de Bône: « Joseph ou Youssouf a scrvi la France avec fidélité; mais, s'empressc-t-il d'ajouter comme correctif à cet aveu, il en a été amplement récompensé. » À la bonne heure! je retrouve là mon bienveillant annalisto !

2. Après les deux ordres du jour si flatteurs pour les officiers et l'équipage de la « Béarnaïise », nous n'’insisterons pas sur la glorieusc par* qui leur revient dans la prise de la Kasba de Bône, que le Maréchal Souilt a dit être le plus beau fait d'armes du siècle.

terai qu'il déploya, dans la conduite de ses opérations, cette activité, cette habileté, cette audace dont déjà il avait donné tant de preuves: en effet, le jour, la nuit, les maraudeurs arabes rencontraient partout, et là où ils s'y attendaient le moins, ces terribles Turks qui ne leur laissaient ni paix ni tréve.

Peu de jours après l'arrivée du bataillon du 4° de ligne, le 7 mai, une partie du troupeau de l'Administration fut cnlevée par des cavaliers arabes, dont l'un, resté blessé sur le terrain, fit connaiître qu'il appartenait aux Khareza, tribu voisine de la place. Or, on savait que les campements des Khareza n'étaient qu'à trois lieues de Bône: à minuit, la lune était levée, la porte de la ville s’ouvrait sans bruit: Youçouf, a cheval, suivi de ses Turks, de quelques volontaires français n’appartenant pas à l'Armée, et des Bônois nouvellement rentrés à qui on avait donné des fusils, se mettaient en route dans la direction des tentes de la tribu à laquelle appartenaient les maraudeurs. La petite colonne, qui marchait en silence, faisait un grand détour pour éviter les vedettes arabes.

Enfin, avant le jour, on cernait le principal douar des Khareza. Une vicille femme arabe est la première à s'en apercevoir: « Ah! je vous l'avais bien dit, s'écria-t-elle en s’adressant aux gens du douar, que ces bestiaux nous porteraient malheur! » — « Non, bonne mère, rassurez-vous, lui faisait observer Youçouf; je vous les avais prètés, ct je viens Îles rechercher aujourd'hui avec leurs petits. »

La fusillade commence sous les tentes; le sang coule, les Khareza, pour fuir, sont obligés de passer au milieu des Turks, qui les reçoivent comme ils le méritent. La razia est complète : des têtes, vingt chevaux ou mulets, trois bœufs, un grand nombre de moutons sont les trophées que la petite troupe de Youçouf rapporte de cette expédition.

Cette razia fut la première exécutée à Bônc sous la direction ct le commandement du capitaine Youçouf. Elle fut suivie de plusieurs autres qui le rendirent la terreur des Arabes; aussi les Turks étaient-ils très ficrs d’être commandés par un si vaillant capitaine.

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A cette époque, et depuis, bien des gens arrivant de France avec nos idées philanthropiques, ont beaucoup crié contre la prétendue cruauté de Youçouf. Ce reproche n’a rien qui m'étonne ; mais il n'est pas fondé. Youçouf est ce que sont les hommes qui font la guerre de partisans ; or, il la faisait à un peuple qu'il est permis de qualifier de féroce sans trop le calomnier. I] ne faisait qu'employer, d’ailleurs, à leur égard, les moyens dont ils usaient envers nos soldats. Quand nous avons trouvé les cadavres déchirés de nos hommes avec des épines d’aloès enfoncées sous les ongles, nous nous sommes sentis, dès lors, mal disposés à la sensiblerie à l'égard des Arabes, quand ils tombaient entre nos mains. Ces horreurs nous rappelaient, d’ailleurs, celles commises pendant trois siècles, à bord des bâtiments chrétiens, lorsqu'ils étaient pris par les corsaires algériens. Du reste, dans toute guerre entre Chrétiens et Musulmans, ce serait faire un métier de dupes, que d’user de clémence et d'humanité avec des brutes et des barbares qui n’ont aucune idée des sentiments nobles et élevés qui sont l'apanage des peuples civilisés. |

Youçouf avait à Bônce une position difficile : adopté par la France, il voulait contribuer de toutes ses forces à ses succès. Il comprenait, avec son esprit si pratique, qu'il lui fallait, en sa qualité de Musulman, prendre la responsabilité de l'application de la loi arabe contre le brigandage et la trahison. Quelque humain, quelque bon Chrétien que l’on soit, on ne peut ‘cependant pas pousser la patience évangélique jusqu'à se laisser couper la tête sans chercher à la défendre quelque peu; et quand il n’y a pas d'autre moyen d'éviter ce triste sort qu'en prenant celle de son ennemi, il n'en est pas, mème parmi les philanthropes les plus renforcés, qui hésiteraient un instant entre les deux termes de cette alternative. Certes, rendre le bien pour le mal est un principe qu'en temps ordinaire il n'est pas mauvais de préconiser; mais le pratiquer à la guerre serait se vouer infailliblement à la défaite. Aussi, ne sont-ce que des philanthropes cn°chambre ou des envieux qui ont pu reprocher à Youçouf sa judicicuse ct salutaire sévérité.

J'ai plusieurs fois accompagné Youçouf dans ses excur-

sions autour de Bône : un jour que, pendant une halte, je me reposais sur le même tapis que lui, je me permis de lui faire cette observation:: « Je pense qu'il serait peut-être bon que vous fissiez tomber moins de têtes d'Arabes ; votre extrème rigueur produit une fâcheuse impression en France, où l'on ne comprend pas la nécessité de ces exécutions si fréquemment répétées...» — « Je vous ferai remarquer, mon cher ami, me répondit-il, que j'ai ces exécutions en horreur, et que, lorsque je les ordonne, c'est qu'il ÿ a nécessité absolue de le faire. Les Arabes, d'ailleurs, n'ont qu'un souci médiocre de la mort quand elle n’est pas produite par la décapitation ; c'est chez cux un préjugéreligieux. Jamais je ne pourrais me décider à faire décapiter un Européen, quelque criminel qu'il füt. Mais lorsqu'il s’agit d'un Musulman, c'est une tout autre affaire: dans ce cas, il faut frapper les esprits aussi bien que le corps. et la décapitation devient, je le répète, une mesure d'absolue nécessité. Il faut, d'ailleurs, traiter les populations selon leurs mœurs et leurs usages. »

Youçouf, dans l'intimité duquel j'ai vécu pendant toute l'expédition de Bône, et qui m'était très sympathique, ne professait, ostensiblement du moins, aucune religion : le jeune Mameclouk n'avait nullement la haine des Chrétiens; mais il croyait que leur religion n'était pas compatible avec l’exercice des armes; il n'avait, d’ailleurs, aucun penchant pour le Mahométisme. En définitive, il paraissait professer autant d'indifférence pour l'une que pour l’autre de ces deux reli-

gions.

Nous n'avons point hésité, malgré le développement qu'il a donné à son très intéressant et très émouvant récit, à laisser la parole à M. de Cornulier-Lucinière. Ces pages, que nous avons eu la fortune de retrouver dans les archives de notre héros, nous sont d'autant plus précieuses, qu'elles sont

le journal écrit au jour le jour, et par un témoin de bonne foi,

de celte merveilleuse série de faits d'armes inouïs, de bril- Jantes actions, de coups de main de la dernière audace,

d'énergiques et incroyables aventures, de vigoureuse habileté, qu'on appelle Ja prise de Bône et de sa Kasba. L'Élève de 1" classe de la « Béarnaise », qui a pris une glorieuse part aux saisissants épisodes de ce drame de quarante jours, nous le raconte avec son âme de soldat, de marin, dont l’existence présente un danger incessant ; il y met toute sa jeunesse, tout son généreux enthousiasme, son ardent patriotisme. Le spectacle qu'il a sous les yeux, les actes presque surhumains de ces deux héros, d’Armandy et Youcouf", de ces hardis contempteurs de la mort, l'exaltent et élèvent son cœur au niveau de ces grands caractères, disposés, d’ailleurs,. à tous les sacrifices dans l’intérèt de la France, de la Patrie.

Pour Youçouf surtout, pour ce soldat d'hier, son héroïsme atteint jusqu'au sublime ; car il ne doit encore que de la reconnaissance au pays qui l’a accueilli, et dont il veut faire sa Patrie d'adoption; son dévouement n'est donc point un devoir, et pourtant, chaque jour. il lui fait le sacrifice de son sang, de sa vie; il lui consacre ses prodigieuses qualités guerrières, son irrésistible ascendant sur les Musulmans, qu'ils soient Turks, Arabes ou Kabils. A Youcouf, à ce dompteur d'hommes, à ce fascinateur de guerriers, tout obéit; il n’a qu’à paraître, et d'un ennemi acharné il se fait un ami dévoué : il séduit, il éblouit, il entraine ; c'est un puissant charmeur, et, comme on le dit du fils de Cheddad, et comme le répétaient plus tard les Spahis de Youçouf, « lorsque sa main brandit son terrible sabre au fort de la mêlée, les cavaliers ennemis n’ont plus mème la force d’avaler leur salive. »

Le récit de M. de Cornulier-Lucinière présente encore

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