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Nous voici arrivés à cette héroïque action de guerre. à cette prodigieuse aventure que le Maréchal duc de Dalmatie, qui se connaissait en bravoure et en intrépidité, n'hésitait point à appeler « le plus beau fait d'armes du siècle », et par lequel s’illustra Youçouf, le jeune capitaine de Chasseurs algériens.
Nous ne pouvons mieux faire, pour raconter ce merveilleux épisode de la carrière militaire du capitaine Youcçouf, que d'emprunter la plume d’un témoin oculaire et actif digne de toute foi, d’un vaillant officier, M. de Cornulier-Lucinière ", qui, plus tard, atteignit aux sommets de la hiérarchie de la Marine militaire *.
1. M. de Cornulicr-Lucinière était alors Élève de 1" classe sur la goëlette la « Béarnaïise ». Né en 1811, M. de Cornulier entrait au service en 1827, il était nommé cnseigne de vaisseau en 1833, licutenant de vaisseau en 1840, capitaine de frégate cn 1853, capitaine de vaisseau en 1855 et contre-amiral en 1868.
Officier de marine très distingué et très apprécie, l'amiral de Cornulicr-Lucinière avait rempli les fonctions de Gouverneur de la Cochinchine. Il était grand-offcier de la Légion d'Honneur et officier de l’Instruction publique.
Il est décédé à Nantes, le 3 avril 1886, à l’âge de soixante-quinsc ans.
2. Cet intéressant récit a été adressé à M®° Yusuf par M. de Cornulier- Lucinière lui-même, alors capitaine de vaisscau, en 1866, c'est-à-dire après la mort du général. Ce brillant marin avait, d'ailleurs, voué une affection mêlée do respectueuse admiration à son illustre compagnon d'armes de l'expédition de Bône, affection qui ne s'était jamais démentie, et qu'il lui avait renouvelée en 1854, à Constantinople, pendant la campagne d'Orient, où ils se rencontraient pour l1 première fois depuis 1832.
La goëlette la « Béarnaise », sur laquelle j'étais embarqué comme Élève de 1re classe, écrit-il, venait d'arriver à Alger — c'était dans les premiers jours de février 1832 — pour être attachée à la station navale de cette côte. Nous ne tardèmes pas à recevoir une destination du nouveau Commandant en chef de l'Armée d'Occupation, le lieutenant-général duc de Rovigo.
M. de Cornulier raconte succinctement la première expédition sur Bône, du 12 au 18 août 1830, par le général de Damrémont, ainsi que la seconde, du 13 au 29 septembre 1834, qui se termina si malheureusement par la mort du commandant Huder, et le massacre d’une partie du détachement de Zouaves indigènes, qui composait à peu près la totalité des forces de l'expédition.
Nous ne reviendrons pas sur ces faits, que nous avons relatés plus haut, et nous continuerons le récit, qu'a donné M. de Cornulier-Lucinière, des évènements extraordinaires qui ont succédé à ces deux tentatives d'occupation de la ville de Bône et de sa Kasba.
À la suite de l'échec de la précédente opération, celle du commandant Huder, continue M. de Cornulier-Lucinière, le Gouvernement avait interdit de la manière la plus formelle toute nouvelle tentative, voire même toute relation avec Bône.
Cependant, des envoyés de cette ville — assiégée par les troupes du Bey de Constantine et réduite aux dernières extrémités — étant venus supplier M. le duc de Rovigo d'accepter leur soumission et de les sauver de leurs ennemis, il ne crut pas devoir les décourager par un refus absolu: il leur donna donc quelque espérance d'être secourus, lorsqu'il se serait assuré de leurs véritables sentiments. Tel fut le motif qui décida le premier envoi de la « Béarnaïise » à Bône.
Telle était la situation de cette ville lors de l’arrivée du duc de Rovigo à Alger. Revenant, en raison de l'urgence et du puissant intérêt politique que présentait, pour la France. l'occupation de Bône, revenant, disons-nous, sur sa précédente détermination, le Commandant en chef décidait de faire une nouvelle tentative pour rentrer en possession d'une place qui était une des clefs de Constantine.
Le Général en chef avait décidé qu'il serait d’abord envoyé une mission à Bône pour reconnaitre l'état des choses, Le coup d'œil exercé du duc de Rovigo se porta sans hésiter sur le capitaine Youçouf!, dont il n'avait pas tardé à reconnaïtre les mérites : il lui adjoignit quelques Maures ? en relations de commerce avec ceux de Bône. les embarqua sur la « Béarnaïse », et nous partimes le 2 février pour cette ville.
Or, nous étions en hiver; la mer était mauvaise ; nos passagcrs furent de suite très souffrants, et à ce point que nous n'eûmes pas le temps de faire connaissance avec eux.
Le 4 février, nous courûmes un grand danger : une effroyable tempête du nord tombant sur notre pauvre goëlette faillit la faire chavirer vers une heure du matin. Nous suivions la côte du cap de Fer, distante de trois lieues seulement dans le sud. L'apparence du ciel était cffrayante, et la mer toute
1. Les instructions données au capitaine Youçouf, par le général Trezel, chef d'État-Major général, pour l’accomplissement de sa mission
étaient les suivantes :
Alger, le 4er février 1832.
Monsieur le Capitaine, D'après les ordres de M, le Général commandant en chef le Corps d'Occupation d'Afrique, vous vous embarquerez sur un des bâtiments de la station navale d'Alger pour être conduit à Bône, en même temps que deux députés de cette ville, qui devront
revenir par le retour du même bâtiment. aussitôt que la mission dont vous êtes chargé sera terminée,
Recevez, Monsieur le Capitaine, l'assurance de ma parfaite considération.
Le Maréchal-de-Camp, Chef d'État-Major général, TREZEL.
À M. Joseph, capitaine aux Chasseurs algériens, à Alger.
2. Les trois notables de Bône qui étaient venus à Alger pour solliciter du secours.
blanche. Pendant plusieurs heures, nous nous crümes inévitablement perdus. On travailla à mettre en barils du biscuit et des cartouches, et des flotteurs aux fusils ; on prit enfin toutes les précautions pour que ceux qui échapperaient à la mort par le naufrage pussent défendre leur vie contre les Kabils.
Au jour, la scène ne fut que plus terrible : on n'apercevait pas la terre, laquelle était enveloppée par les embruns de la mer; mais on voyait les noirs rochers du rivage battus par l'écume de vagues énormes, et quelques milles! seulement nous séparaient de cette horrible côte, où nous allions être infailliblement broyés. Entre sept et huit heures, nous pensâmes que notre dernière heure était arrivée, et que nous étions destinés infailliblement à périr. Je dois dire que chacun en avait pris bravement et même gaiement son parti : Youçouf, toujours malade, plaisantait avec nous, et nous dons nait des instructions pour nous faire épargner par les Kabils, si nous nous sauvions de la mer, en employant les moyens les plus propres à stimuler leur hospitalité.
Tout à coup, vers sept heures, le vent changea brusquement de direction et souffla presque parallèlement à la côte. Nous en profitons sans retard pour nous éloigner le plus rapidement possible de cette terre inhospitalière. Mais la mer est effroyable; les lames nous couvrent à chaque instant; la mâture menace de tomber; il nous faut absolument un refuge. A trois heures, nous relâchons dans la baie de la petite ile de Galita. La tempête est toujours dans toute sa fureur; mais nous sommes à l'abri de la mer. On s’empresse, pour parer à toute éventualité fâcheuse, de débarquer des vivres et des armes sur cette plage déserte.
La « Béarnaise » reste deux jours à Galita. C’est dans ces moments de douce détente, si agréables à savourer après le danger, que j'eus occasion de voir de près, et avec une attention bien soutenue, ce mystérieux et sympathique jeune homme que le hasard nous donnait pour compagnon: Youçouf était