CHAPITRE VII
I. Trahison de la tribu des Khareza. — Ils sont battus et laissent quinze des leurs sur le terrain. — If. Becl-Kacem-ben-Yâkoub, chef des Dreid, et la guerre au butin. — Le capitaine Youçouf le bat dans toutes lcurs rencontres et lui fait rendre gorge. — Youçouf devenu Ja terreur des coupeurs de routes. — JII. Le général Munck-d'Uzer vient prendre le commandement supérieur de Bône. — IV. Le capitaine Youçouf est nommé chevalier de la Légion d'Honneur pour Ics affaires de Bône et de la Kasba.— V. Le capitaine Youçouf est maintenu à Bône.— Ordre du jour élogicux du Général en chef, à la suite de l’importante razia de Youçouf sur les Khareza. — VI. Situation intérieure ct extérieure de Bône.”— VII. Les bandes de Ben-Yäkoub saccagent la tribu des Beni- Ourdjin.— Une colonne, composée d'infanterie et des Turks de Youçonf, tente sur ces bandes une attaque qu'elles n'attendent pas. — Autre coup de main dirigé sur la tribu de Ben-Yäkoub par les Turks de Youçouf et quatre compagnies de Voltigeurs, qui s'emparent de son campement et de tous les troupeaux de sa tribu. — Le général d'Uzer renvoie à Ben-Yäkoub tout ce que lui a capturé son avant-garde. — Se méprenant sur le but de cet acte de générosité, les Arabes poussent des cris de victoire et recommoncent le combat. — Nos soldats reprennent les troupeaux rendus, et lo général les renvoic de nouveau à Ben-YAkoub, qui, cette fois, a compris le désintéressement de nos troupes. — VIII. Youçouf ct ses Turks dans un cercle de feu allumé par l'ennemi. — Il parvient à s’en tirer à forco d'énergie ct de sangfroid.
La razia qu'avait exécutée, le 7 mai, le capitaine Youçouf avec ses Turks, sur la tribu des Khareza, qui, on se le rappelle, avait enlevé une partie du troupeau de l'Administration, cet acte de vigueur, disons-nous, avait fail cesser les actes hostiles des Arabes contre nous. Bône était donc tranquille. Ces Khareza, tribu à laquelle appartenaient les pillards qui
avaient été battus par les Turks de Youçouf à la porte de Bône, s'étaient décidés à nous demander la paix, et nous la leur avions accordée. Cette tribu et celle des Beni-Atsman, voisines de la place, y apportaient des vivres et y amenaient du bétail".
Cependant, la paix élait encore loin d’être faite entre nous et les tribus du territoire de Bône ; en effet, peu de jours après celle exécution des Khareza, des émissaires se présentérent devant cette place au nom de plusieurs tribus, qui demandaient à traiter de leur soumission. Leurs notables, disaientils, las d’un état d’hostililé si nuisible aux intérêts de tous. mais n'osant pas entrer en ville, s'étaient rassemblés, depuis le matin, à une demi-lieue environ dans la plaine, et faisaient prier le capitaine d'Armandy d'aller les y rejoindre pour conférer avec eux. Ne pouvant quitter sans imprudence le posle de la Kasba, qui lui était confié, le commandant du fort pria Youcouf de se rendre à sa place au rendez-vous qui lui était demandé.
Mais, arrivé prés du point indiqué, Youçouf se trouva tout à coup en présence d'une troupe de cavaliers armés, bien plus nombreuse que celle qu'avaient amenée les délégués des tribus. Soupconnant un piège, Youcouf s'arrête, et, à tout évènement, dispose en bataille la petite troupe qui lui sert
1. Ces renseignements ont été puisés, en grande partie, dans un cxcellent et très intéressant travail, rédigé par M. L.-Charles Féraud, et intitulé « Documents pour servir à l'histoire de Bône », renseignements que l'auteur a extraits d'un Mémoire du général Berthezène, publié en 1834, et des Annales alyériennes de Pellissier de Reynaud. M. Ch. Féraud les a complétés cn recucillant la version indigène, laquelle explique et fait la lumière sur unc foule de faits dont nous n'apercecvons généralement qu’une face.
Co travail a été inséré dans la Revue africaine de l'année 1873.
LE GÉNÉRAL YUSUF [1832] 133 d'escorte. Les envoyés des tribus le pressent d'avancer davantage ; mais il refuse de le faire jusqu’à ce qu'il soit bien fixé sur leurs intentions. Néanmoins, il envoie le kaïd Amar, un de ses plus fidèles Turks, pour sonder le terrain et porter aux notables des tribus la parole de paix convenue.
A peine le malheureux janissaire est-il arrivé au milieu des Arabes, qu'il tombe traitreusement frappé de deux coups de feu ; puis, tout à coup. une nuée de cavaliers, qui ne compte pas moins de 500 fusils, s'ébranle au galop pour envelopper la petite troupe de Youcouf, lequel avait habilement appuyé sa droite à un marais. Les Turks les reçoivent à coups de fusil, et la balancelle le « Bédouin », embossée par le travers de la route de Constantine, les appuie de son canon.
La Kasba, d'où le capitaine d'Armandy observait ce qui se passait dans la plaine, prenait aussitôt part au combat, en envoyant quelques projectiles heureux au milieu des cavaliers arabes auteurs de cet infâme guet-apens, lequel n'avait évidemment d'autre but que le massacre des officiers français.
Dans leur fuite précipitée, les assaillants avaient laissé quinze des leurs sur le carreau.
Affolés de fureur contre ces perfides cavaliers, les Turks de Youcouf voulaient absolument venger le sang de leur compagnon, et le capitaine Youcouf eut toutes les peines du monde à les contenir ; ce ne fut qu’à grand’peine qu'il parvint à les faire rentrer dans la place.
Les honneurs funèbres furent rendus au kaïd Amar, et une salve de cinq coups de canon fut tirée en signe de deuil par la citadelle, montrant ainsi aux Musulmans que nous savions apprécier et honorer les services rendus à notre cause.
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Au moment où nous avions pris possession des ruines fumantes de la ville de Bône, Ben-Aïca, le khalifa du Bey de Constantine, avait laissé derrière lui un homme actif etentreprenant, qui s'était donné la mission de faire tous ses efforts pour s'opposer à l'extension de notre nouvelle conquête. Cet homme était Bel-Kacem-ben-Yäcoub, le chef des Dreïd. puissante tribu qui avait ses campements à l'est du lac Fezzara. Simple fellah en 1825 sur une propriété particulière, Ben- Yäkoub avait su gagner l'amitié du célèbre Yahïa', alors Agha des Arabes, venu dans le pays avec une mission du Pacha d’Alger. Il avait obtenu bientôt, par l'intermédiaire de ce haut fonctionnaire de ta Régence, le titre de Kaïd-el-Azaïb, c'està-ldire d’Intendant des Fermes de l’État, ainsi que quarante paires de bœufs pour labourer, au compte du Baïlik, la propriété (äzel) domaniale de Medjaz-El-R’açoul”.
Peu de temps après la prise de Bône, le kaïd Ben-Yâkoub souleva les Dreïd, dont il avait eu le commandement sous l'ancien Pacha d'Alger, et il avait appelé à lui les contingents des tribus voisines, avec lesquels il était immédiatement entré en campagne. C’est lui qui dirigera les attaques fréquentes dont nous aurons à nous occuper.
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1. Nous avons fait l'histoire de cct homme remarquable dans notre livre « Blida ».
2. L.-Ch. Féraud. — Documents pour servir à l'Histoire de Bône.
La première entreprise de Bel-Kacem-ben-Yäkoub n'avait pas été des plus heureuses : un parti de ses cavaliers avail surpris un troupeau de bœufs de l'Administration, paissant à proximité de la place, et avait enlevé quelques têtes de ce gros bétail.
Les représailles étaient promptes ; car, dans la nuit qui suivit cet acte d’hostilité, le capitaine Youçouf, toujours prêt pour les audacieuses entreprises, se dirigeait, avec ses Turks, sur un des douars de Ben-Yâkoub, le surprenait, lui tuait du monde, et lui razait quatre fois plus de bétail que ses cavaliers en avaient enlevé à notre parc.
[II
Quelques coups de main de ce genre avaient fini par donner à réfléchir aux tribus hostiles. Comme la faute était immédiatement suivie de la répression, Youçouf était devenu la terreur des pillards et des coupeurs de routes. Aussi, l'abondance commencçait-elle à régner à Bône, et, grâce à l'énergie active du jeune et infatigable capitaine, qui, nuit et jour, était en campagne, la sécurité était-elle complète dans une zone assez étendue autour de la place, quand le maréchal-de-camp Munck-d'Uzer vint, le 45 mai, prendre le commandement supérieur de Bône et de son territoire ; le général arrivaitavec le 4er bataillon du 55° d'infanterie ; le 2° bataillon, embarqué sur le « Suffren », ralliait le 4er le 25 du même mois.
Le capitaine Youçouf était nommé chevalier de la Légion d'Honneur par ordonnance royale du 47 mai, pour sa belle conduite dans l'affaire de la prise de Bône et de sa Kasba.
Par dépêche en date du 27 mai, le maréchal-de-camp Trezel, chef d'État-Major général, faisait connaitre, dans les termes suivants, au capitaine Youçouf que le Général en chef le maintenait à Bône.
ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL Alger, le 27 mai 1832.
Mon cher Capitaine, le Général en chef a reçu votre lettre du 20 mai. Les détails de votre dernière expédition! avec les Turks que vous commandez l'ont fort intéressé ; ils prouvent que vous avez pris sur eux toute l'influence qu'un homme de tête et de cœur inspire à des braves. Les bonnes dispositions des tribus de la Province seront mises à l'épreuve, je l'espère; il ne faut pourtant s’y fier que de la bonne sorte, et bien