CHAPITRE VIII
I. Ibrahim-Bey formo le projet de roconquérir la Kasba de Bône. — Il se fait assister, dans cette opération, par un saint Marabouth. — La monture de cet homme vénéré vient contrecarrer les projets d'Ibrahim-Bey en le déposant fort brutalement sur le sol. — Sa réquisition d'orge sur les Redjata ne réussit pas davantage. — Ses intrigues pour ressaisir son ancienne puissance. — Attaque de Bône par Ibrahim-Bey à la tête de 1,500 hommes des tribus hostiles. — Belle manœuvre de Youçouf, qui a reçu l'ordre de tourner, avec ses Turks, la droite des
assaillants. — Leur défaite est complète, — Le capitaine Youçouf est cité pour la deuxième fois à l'ordre de l'Armée, comme ayant donné l'exemple de la bravoure à sa cavalerie. — Ibrahim est assassiné à
Médés, où il s'était retiré, par l'ordre d'El-Hadj-Ahmed, le Bey régnant de Constantine. — II. Les Beni-Ourdjin et une partie des Khareza se rapprochent de nous. — III. Une épidémie de fièvre jaune se manifeste dans la garnison de Bône. — Le capitaine Youçouf y prouve
qu'il a tous les courages. — IV. Une lettre du maréchal Clauzel au capitaine Youçouf.
Mais revenons à Ibrahim-Bey, que nous avons perdu de vue depuis sa fuite de la Kasba de Bône, vers la fin de mars, et que nous allons voir reparailre autour du siège de sa puissance pour tenter de nouveau la fortune, laquelle, jusqu'à présent, il faut le reconnaitre, ne l'avait pas gâté.
Nous avons dit qu'après sa fuite de la Kasba, Ibrahim s'était retiré chez Sid Bou-Mäïza, marabouth de l’Edough, qui l’avait tenu caché pendant quelque temps. Bientôt, cédant
à sa nature ambitieusement inquiète, il avait fini par recruter une soixantaine de cavaliers, et il rôdait autour de la ville de Bône, cherchant à s'aboucher avec les Turks de Youçouf el à les détourner de leur devoir, ce à quoi il ne réussit que très incomplètement.
En présence du peu de succès de ses tentatives sur la fidélité de ses anciens soldats, Ibrahim-Bey parut renoncer à son projet de reconqüérir la Kasba, et l’on n'entendit plus parler de lui. Cependant, dans les premiers jours du mois d’août, on l’aperçoit du côté de Stora, où il réussit à gagner à sa cause quatre ou cinq tribus de l’ouest de Bône. Bien qu'il ne parût pas douter du succès de sa cause, il avait cependant cru devoir — lui, un Turk, c’est-à-dire un sacripant! — chercher à mettre le ciel dans ses intérêts : c’est ainsi qu'il se fit assister, dans son appel au djehad, par un saint marabouth du nom de Ben-Bar’erich, qui passait, non sans raison, pour posséder le don des miracles.
Tous les préparatifs étaient faits, toute l’armée d’Ibrahin- Bey élait réunie, tous les sacrifices que comporte la serda étaient consommés, et les tribus s’apprétaient à se mettre en mouvement dans cet ordre aussi naïf que primitif, qui est en usage chez les peuples qui n’ont encore mordu que très modérément à la civilisation. Mais la colonne avait à peine fait quelques pas que le saint homme, qui, dérogeant à ses habitudes de prudence, avait pensé qu'il était plus convenable, puisqu'il s'en allait en guerre, d’enfourcher un plus noble coursier que la mule calme et placide qui lui servait ordinairement de monture, que Sidi Ben-Bar’erich, disons-nous,
re
1. La zerda est une réunion solennelle sur la tombe d'un marabouth vénéré, pour décider une prise d'armes, une insurrection.
s'aperçut qu'il y avait incompatibilité d'humeur entre lui et sa bête, et il allait prudemment mettre pied à terre, lorsque l'animal, qui avait pressenti l'intention de son cavalier, lui évita cette peine en le déposant assez irrévérencieusement et sans précaulions sur le sol. Le résultat de ce dépôt, pour l'infortuné marabouth, fut tout simplement la fracture de l’un de ses humérus.
Ce présage était trop clair pour que les contingents d’'Ibrahim-Bey insistassent outre mesure pour marcher au combat ; aussi se dispersèrent-ils avec plus d'ensemble qu'ils n’en avaient mis à se rendre sur le point de rassemblement. Du reste, le dieu unique était tellement opposé à cette prise d'armes, que, dans la même journée, Ibrahim ayant voulu frapper une réquisilion d'orge sur les Redjata, cette tribu s’y refusa catégoriquement, et défendit ses silos à coups de fusil; il s’ensuivit même un engagement des plus sérieux, dans lequel les contingents du prétendant furent ballus et dispersés.
Mais là ne se bornaient pas les agissements de ce Bey destitué ; tous les moyens lui étaient bons pour essayer de reconquérir la Kasba, qu'il n'avait pas su conserver ; il affectait quelquefois de traiter d'égal à égal avec le capitaine Youcçouf. Il lui écrivit, un jour, directement la lettre suivante:
Tu commandes dans la ville de Bône, et moi dans la campagne ; nous pourrions donc nous entendre. Je réunirai les tribus pour marcher sur Constantine quand tu le voudras. En attendant, envoie-moi un bernous, du café et un fusil, celui que portait mon fils Ismäil.
Ibrahim invitait également un chef de tribu à se rendre à Bône, pour chercher à séduire les Turks dans le but de
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s'emparer de Youçouf, et, au moyen d’un échange, se faire rendre ensuite son fils Ismäïl, qui, à cette époque, était interné à Alger. Il échoua piteusement dans ses tentatives de corruption. Quoi qu’il en soit, il résulte de ses confidences qu'il nourrissait toujours l'espoir de redevenir le maitre de la Kasba de Bône. fl avait, disait-il, trois moyens à sa disposition pour arriver à son but : la trahison, la force, ou un traité avec nous.
Enhardi par l'inaction apparente de la garnison de Bône, qui, à ce moment, consacrait tout son temps à s'installer, à réparer le mur d'enceinte et à déblayer la ville de ses décombres, Ibrahim était parvenu à réunir, dans les premiers jours de septembre, des bandes d’un effectif de 4,200 à 1,500 hommes, forces qu'il avait recrutées dans plusieurs tribus qui nous étaient hostiles. et avec lesquelles il se disposait à marcher sur Bône.
Prévenu, le 7 septembre au soir, des intentions d'Ibrahim, le général d'Uzer prit ses dispositions pour le recevoir. Le lendemain 8, la colonne de l’ex-Bey de Constantine débouchait, vers huit heures du matin, en vue de la place. Ainsi que cela était convenu, la Kasba donnait le signal d'alarme par trois coups de canon. Les postes des Santons et de la Maison-Carrée étaient aussitôt renforcés.
La chaleur étant excessive, le Général fit rentrer toute la garnison dans ses logements, la tenant prête à prendre les armes au premier signal. Ce n’était là qu’un stratagème par lequel il voulait donner le change à l'ennemi, lui inspirer de la confiance et l’attirer à bonne portée. En effet, Ibrahim jeta alors une grande partie de son infanterie dans les jardins qui se développent au-dessous de la Kasba. Les Arabes avaient pris pour premier objectif le poste des Santons,
qu'ils paraissaient vouloir attaquer. Quelques coups de fusil étaient échangés entre eux et la garnison de ce poste avancé.
En présence de l’inaction méprisante de nos soldats, l'ennemi s’engageait de plus en plus, et se fousrait imprudemment dans une sorte d’entonnoir. Deux bataillons du 55° d'infanterie, forts de 600 hommes chacun, sortaient de la place à quatre heures du soir, l’un par la porte de Constantine et l’autre par la porte Damrémont. La cavalerie et l'infanterie des Turks, commandées par le capitaine Youçouf, suivaient le mouvement avec la mission de tourner la droite des assaillants.
Exécutée avec une rapidité cl une précision remarquables, cetle manœuvre eul tout le succès qu'il était permis d’en attendre : en moins de deux heures, l'ennemi était battu, mis en déroute et poursuivi dans toutes les directions. Il laissait entre nos mains des drapeaux, des armes et des chevaux. Les Turks de Youcouf rapportaient, en outre, un cerlain nombre de têtes‘ et du butin. Ibrahim-Bey avait éprouvé des perles très sérieuses dans cette journée du 8 septembre.
Dans cette brillante affaire, le capitaine Youcouf avait été magnifique d'’intrépidité, d’audace et d’habileté: il eut les honneurs de la journée. Enthousiasmés par la remarquable bravoure de leur jeune chef, de ce merveilleux et élégant
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1. Dans son rapport du 9 septembre au général duc de Rovigo, le général d'Uzer expose ce qui suit: « Il a été impossible à l'ennemi de résister au mouvement combiné des trois colonnes, dont l’une était commandée par le capitaine Youssouf. Tous ont rivalisé de zèle. Je les recommande également à la bienveillance du Gouvornement.
» Treize têtes ont été apportées par les Turks. Il est très difficile de les empêcher de couper des têtes. Je dois à l'humanité du capitaine Youssou/ d'avoir fait deux prisonniers. »
sabreur, ses cavaliers turks firent des prodiges. Aussi était-il cité pour la deuxième fois à l’ordre de l'Armée du 42 septembre, comme « ayant donné l'exemple de la bravoure à la cayalerie sous ses ordres dans le combat du 8 septembre. »
Après sa défaite, Ibrahim, qui avait perdu la confiance des tribus battues, chercha à agir sur celles qui n'avaient pas marché à l'attaque de Bône ; mais aucune n’ayant répondu à son appel, il se dirigea sur Médéa, où El-Hadj-Ahmed, le Bey de Constantine, le fit assassiner l’année suivante. Il laissait deux fils qui, plus tard, s'engagèrent aux Spahis.
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Nous avons dit plus haut que, sans être absolument soumis, les Beni-Ourdjin alimentaient cependant nos marchés avec les produits de leur pays. Pour les en dégoûter, sans doute, BenYäkoub, aidé de lagha Hamlaouï, avait razé nos pourvoyeurs à plusieurs reprises. Voulant se mettre à l’abri des attaques de ces partisans d’Ahmed-Bey, quelques tentes de ces Beni-Ourdijin vinrent s'établir à l'embouchure de la Seibouse, presque aux portes de la ville. Une partie des Khareza voulurent également se rapprocher de nous. Ces deux tribus, ainsi que quelques autres dont les campements étaient voisins de la plaine de Bône, fournirent des otages, qui furent incorporés, vers la fin de l’année, à la suite de l’escadron turk de Youcouf'.