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Documents pour servir à l’Hisloire de Bône

liers, ce qui portait leur nombre à 400. Néanmoins, et malgré son infériorité numérique, Youçouf n’hésitait point à se précipiter sur eux : en un clin d’œil, ils étaient délogés de leur position et rejetés dans la montagne du Bou-Hamra, en arrière d'Hypone, sur une réserve de 500 cavaliers, lesquels débouchèrent aussitôt par une gorge en engageant la fusillade. Se sentant suivi à quelque distance par le 3° de Chasseurs d'Afrique, avec lequel marchait le colonel Perregaux, le capitaine Youcçouf se lança, tête baissée, dans celle cohue. qu’il culbuta et mena battant pendant trois lieues, semant de leurs morts le terrain parcouru par les fuyards.

Cette dernière affaire ayant achevé de convaincre les tri- - bus hostiles qui obéissaient à Ben-Yàkoub, qu'elles ne pouvaient rien contre nous en rase campagne, ce dernier comprit qu'il lui fallait changer de tactique pour arriver à un résultat qui lui fût moins dangereux et plus profitable : il organisa donc des bandes de voleurs qui s’introduisaient, la nuit, jusque dans nos établissements, et arrivaient à y faire un fructueux butin sans courir des dangers bien sérieux. A part les exploits de ces brigands, qui, par suite de la fréquence de leurs déprédations, condamnaient nos postes avancés à une surveillance incessante des plus fatigantes, Bône ne fut plus inquiélée, c’est-à-dire qu’elle ne subit plus aucune attaque de la part des tribus de son territoire.

Cette succession continue des brillantes actions de guerre du jeune et intrépide capitaine de Chasseurs, lui qui, tous les jours, forçait la main à la Fortune, dont il semblait avoir fait son esclave, ne pouvuit point rester sans récompense ; aussi élail-il promu, par ordonnance royale du 7 avril 4833, au grade de chef d’escadrons au 3° régiment de Chasseurs d'Afrique, corps auquel il appartenait.

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Dans le courant de ce même mois d'avril, le général d’Uzer ayant appris que des chevaux et des outils volés se trouvaient chez les Oulad-Athiïa, partisans dévoués de Ben- Yäkoub, qui avaient leurs campements à cinq lieues de Bône, sur la rive nord du lac Fezara, le Commandant supérieur du district, disons-nous, résolut de diriger une expédition sur cette tribu et de la châlier sur son territoire. Par un certain déploiement de forces, le Général espérait intimider les tribus hostiles en même temps qu'il prouvait son intention de donner protection et appui aux tribus soumises. Il faisait sortir, le 21 avril, à minuit, 500 chevaux sous les ordres du colonel Perregaux : une demi-heure après, le général d'Uzer se mettait lui-même en marche avec un millier d'hommes d'infanterie. L’une et l’autre de ces troupes marchaient en observant le silence le plus absolu. A la pointe du jour, celle du colonel Perregaux arrivait à sa destination, et cernait les Oulad-Athiïa. Comme la poudre attire la poudre, les premiers coups de fusil amenèrent sur le terrain la tribu de Ben-Yäkoub, c’est-à-dire, nous le savons, l’une de nos plus opiniâtres ennemies, laquelle accourut avec tout ce qu'elle put réunir de cavaliers et de fantassins.

Une vive fusillade s’engagea aussitôt. En voyant leurs troupeaux enlevés, les Arabes s’élançaient avec une fureur extraordinaire sur nos soldats ; mais deux charges brillantes de cavalerie commandées par le colonel de Chabannes et le commandant Youcçouf, qui, par fortune, purent aborder les

contingents ennemis à l'arme blanche, les mirent dans la plus complète déroute : 431 hommes des deux tribus étaient tués dans Jes charges successives, et 6 autres étaient faits prisonniers. L'effet meurtrier des lances, dont un certain nombre de Chasseurs étaient alors armés, produisit sur les indigènes une terreur inexprimable.

Les bestiaux enlevés aux Oulad-Athiïa furent, en partie, restitués à notre parc ; le reste fut distribué à nos Auxiliaires pour les indemniser des pertes qu'ils avaient faites précédemment.

Le commandant Youçouf n'avait point laissé échapper l’occasion de justifier l'avancement rapide dont il venait d’être l'objet. Cette affaire des Oulad-Athiïa lui avait permis de manifester une fois de plus sa reconnaissance envers la France, qui l'avait accueilli si généreusement, et qui, déjà, le considérait et le traitait comme un de ses plus glorieux enfants. En effet, dans ce combat du 21 avril, il avait poussé la bravoure et l'élan jusqu’à leurs dernières limites : toujours en tête de la charge, et à une allure telle que ses cavaliers avaient peine à le suivre, il pénétrait comme un coin de fer dans les masses affolées, qui, prises de terreur en le sentant à leurs trousses, lui demandaient grâce en fuyant, et avant même qu'ils eussent senti dans leurs chairs le froid de sa lame de Damas. Youçouf ouvre, à l’aide de son sabre et du poitrail de son cheval qui combat avec lui, il prépare, disonsnous, un chemin sanglant à ses cavaliers dans cette cohue hurlante que la peur retient *kof à khoff (botte à botte). Perdu seul au milieu des fuyards, Youçouf, sans se demander s’il est suivi par les siens, frappe impitoyablement tout ce qu’il rencontre dans la longueur de son bras; comme le cavalier de l’époque, il désaltère son sabre dans le sang des

ennemis. À chacun de ses coups, c'est un cavalier qui vide les arçons, tombe dans la poussière, se débat dans son sang et déchire la terre de ses ongles ; c'est un corps sans tête qui, par la force de l'impulsion, reste en selle pendant quelque temps encore ; c'est une moilié d'homme qui se sépare de l’autre‘ et qui reste accrochée au guerbous (pommeau) de la selle : tantôt c’est un crâne qui grimace, un bras qui se détache de son épaule ; tantôt c'est une tête qui vole en éclats ou un corps qui se troue d'un coup de pistolet ; puis c'est un de ses cavaliers, qui, émerveillé, enthousiasmé de l'œuvre de son jeune chef, fond sur un ennemi, l’abat d’un coup de sabre, lui coupe la têle avec une promptitude incroyable, puis, l’ayant suspendue à son étrier à l’aide d’une courroie passant sous le menton et par la bouche du décapité, rejoint son commandant au galop, et fait rouler la tête à ses pieds comme un trophée.

Nous le répétons, si Youçouf était la terreur de nos ennemis, il faisail, par contre, l'admiration des troupes françaises sous les yeux desquelles il avait combattu.

1. Jo tiens d’un vieux Turk qui a servi longtemps sous les ordres de Youçouf, lorsqu'il était chef d’escadrons et lieutenant-colonel aux Spahis réguliers de Bône et à ceux d'Oran, et qui a appartenu à ma compagnie lorsque j'étais capitaine au 1°" de Tirailleurs algériens; je tiens, dis-je, de ce Turk, qui se nommait IsmAil, qu'il a vu plus d’une fois son jeune chef couper un homme en deux, de la tête à la ceinture, d’un seul coup de son sabre, qui était une lame de Damachq (Damas), et cela sans Je moindre effort apparent. Quant à ce qui était d'enlever une tête au vol dans la mêlée, on ne lui connaissait pas de rivaux dans cet art.

Quand IsmAïil me racontait des épisodes de ces belles guerres d'autrefois, et les prouesses des héros de ces temps légendaires du commencement de l'occupation française, il ne pouvait s'empêcher de s'écrier, l'œil humide d'admiration: « Par la vérité de Dieu! mon capitaine, c'était bien beau! » «

Pourtant, dans cette journée des Oulad-Athiïa, son audacieuse intrépidité faillit lui devenir funeste : il recevait en plein visage une balle qui, grâce à sa posture à cheval, lui traçait seulement un sillon sanglant dans la joue droite. C'était sa seconde blessure.

Le commandant Youcouf était cité, et pour la troisième Jois, à l’ordre de la division de Bône du 22 avril, par le général d'Uzer, commandant supérieur de cette division, pour sà belle conduite dans l'affaire du 2, où il avait brillamment conduit des charges décisives contre les contingents des Oulad-Athiia.

Le duc de Rovigo ayant été obligé, par suite du mauvais état de sa santé, de quitter l'Afrique, le commandement par intérim du Corps d'Occupation avait été confié, le 3 mars, au général Avizard, le plus ancien des maréchaux-de-camp employés en Algérie.

Dans les derniers jours d'avril, le général Voirol arrivait à Alger ; il prenait, à la date du 96, l'intérim de Commandant en chef, qu’il devait garder jusqu'au remplacement du duc de Rovigo, qui mourait à Paris le 2 juin.

Les environs de Bône étaient tranquilles depuis la sévère leçon qui avait été donnée, le 21 avril, aux Oulad-Athiïa. Les Arabes venaient de tous côtés aux marchés de cette ville, qu'ils approvisionnaient en denrées de première nécessité. Le général d’Uzer, qui, tout à la fois, était craint et aimé des indigènes, lesquels n'ignoraient pas que, bien qu’il les traitât

avec douceur, il n’était point d'humeur à laisser une injure ou une attaque impunie, le Commandant supérieur de Bône, disons-nous, eut de nouveau l'occasion de faire l'application de ses sages théories sur le gouvernement des indigènes.

Dans le courant de septembre 1833, les gens de l'importante tribu des Merdas, laquelle a ses campements sur la rive droite de l’ouad El-Mafrag, nous avaient offert leur soumission et demandé l'oubli du passé. Malheureusement, leurs bonnes dispositions ne devaient point avoir de durée; poussés par les émissaires du Bey de Constantine, excités par leurs fanatiques marabouths, ils cédèrent à la mauvaise inspiration de piller les gens des tribus alliées qui se rendaient à Bône pour y approvisionner son marché. Le Général les somma de lui donner sans retard des réparations de cet acte de brigandage; il poussa même la mansuétude à leur égard jusqu’à leur envoyer, pour les engager à ne pas l’obliger à recourir aux mesures de rigueur, dix de leurs contribules qui servaient à Bône parmi ces cavaliers auxiliaires qu'on appelait les Otages. Les Merdas restèrent froids aux généreux con: seils du Général aussi bien qu'à ceux des Otages, lesquels revinrent à Bône, leur prouvant ainsi combien ils blâmaient leur imprudente conduite dans cette circonstance. Les Merdas allèrent plus loin, en cherchant à empêcher la tribu des Oulad-Es-Sbâ de nous vendre de l'orge, qui devait être

livrée sur un marché établi à l’embouchure de l’ouad El- Mafrag.

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En présence de cet aveuglement des Merdas, le général d'Uzer se décida à employer les moyens violents. Il partait de Bone, le 12 septembre, à cinq heures du matin, avec 800 cavaliers et quatre pièces d'artillerie, et se portait sur le territoire de la tribu en révolte.

Après avoir traversé le gué de la Seibouse, situé à cinq lieues de la place, les troupes se divisaient en deux colonnes: la première, sous les ordres du colonel Perregaux, devait se diriger sur Sidi-Dendan, longer la montagne, puis se porter sur un mamelon commandant le campement des Merdas. La koubba de Sidi-Abd-el-Aziz, qui s'élevait sur une éminence, avait été indiquée comme point de ralliement.

L'autre colonne suivait la plaine.

Le commandant Youcçouf. placé en avant-garde, s'était fait précéder par quelques Otages auprès des Merdas pour leur annoncer l'approche du Général, et les engager à se hâter de lui faire leur soumission s'ils tenaient à s’éviter un désastre. Mais ces envoyés, qui apportaient des paroles de paix, ayant été accueillis à coups de fusil, Ja lutte s'engagea immédiatement. Le commandant Youçouf, qui avail l’ordre d'attendre l’arrivée de la colonne, réunit son escadron autour de la koubba désignée comme point de ralliement.

Enhardi par cette manœuvre, qu’il prenait pour une retraite, l'ennemi s’avança résolument en faisant feu de tous côtés. Mais le mouvement concentrique de nos troupes s'était effectué, et l'artillerie, mise aussitôt en batterie sur le mamelon de Sidi-Abd-el-Aziz, commença à tonner avec succès contre les bandes ennemies, lesquelles ne tardaient pas à être dispersées dans toutes les directions.

A ce moment, nos escadrons, qui brülaient de se mesurer avec les Arabes, se portaient sur le gué de l’ouad El-Mafrag.

Adossés aux montagnes au pied desquelles coule cette rivière, les Merdas se croyaient inexpugnables : favorisés par la position, ils s'étaient groupés devant le gué pour le défendre; mais aucune difficulté ne rebuta nos Chasseurs, et grâce à l'intrépidité du commandant Youçouf et du capitaine Morris, le passage était forcé, et nos cavaliers, traversant la rivière, sabraient ou perçaient de leurs lances tout ce qui tentait de résister encore.

En moins d’une heure, les Arabes étaient mis en fuite, et notre cavalerie s’emparait de dix douars. Les vieillards, les femmes et les enfants furent respectés. Cette modération, cette humanité à l'égard de ces êtres inoffensifs, nous valait une seconde victoire. |

Les Arabes avaient laissé vingt-cinq morts sur le champ du combat, et le nombre de leurs blessés était relativement considérable. Sept prisonniers avaient été rendus à la liberté après l'affaire, De notre côté, nous n’avions eu qu’un chasseur tué et dix blessés.

Après ce sévère châtiment, le général d'Uzer usa de clémence envers les vaincus :

J'ai rendu aux Merdas, écrivait-il au Général en chef, en l’informant de cette affaire, 3,000 têtes de bétail qui étaient en notre pouvoir, n'en gardant que 100 pour indemniser les Otages des tribus qui servent avec nous, et qu'on avait dépouillés par vengeance, et pour dédommager les Spahis et ceux de ces Otages dont les chevaux ont été tués dans le combatt.

Émerveillés de la générosité du vainqueur, les Merdas faisaient immédiatement acte de soumission, et devenaient nos plus fidèles alliés,

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