‹ Le général YusufChapitre 70 sur 125 · Annales algériennes. — Livre XXXIII · texte numérisé non relu

Annales algériennes. — Livre XXXIII

À Tlemsen et dans la province de Constantine, la tranquillité est parfaite.

Nous l'avons dit : le Gouverneur général se recueillait et médilait de nouveaux exploits. Le repos n'était pas, d’ailleurs, dans sa nature. Aussi, disait-il, dans le « Moniteur de l’ Algérie », journal qui recevait habituellement ses inspira-

tions :

Notre rôle est changé. Quand nous n'étions qu'assaillants, nous pouvions choisir le temps et le lieu de nos attaques: aujourd'hui que nous sommes protecteurs, il faut marcher en tous temps, en tous lieux pour préserver de l'invasion les tribus soumises, Conserver n’est pas moins difficile que conquérir. Nos braves troupes ne se lassent pas; elles ne s’arrèteront qu'après avoir détruit, jusque dans le plus petit foyer, la puissance de l'Émir. Il faut en dissiper jusqu'aux derniers vestiges pour que cet homme extraordinaire ne renaisse pas.

Une des plus constantes préoccupations du général Bugeaud était de parer, pour l'avenir, aux difficultés et aux dangers résultant du ravitaillement de Médéa par la Tniyet-Mouzaïa; aussi avait-il fait établir un tracé par la vallée de l’ouad Cheffa, et, les études terminées, les troupes s'étaient immédiatement mises à l’œuvre. Le Gouverneur général visitait fréquemment les travaux afin de stimuler par sa présence les travailleurs militaires. C'est ainsi que, du 14 au 45 août, il franchissait, accompagné des colonels Korte et Yusuf, la coupure de la Cheffa, et parcourait la merveilleuse route qui

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mène à Médéa, laquelle était, d’ailleurs, praticable aux voitures dès le 45 septembre.

Mais, si le Gouverneur général espérait détruire jusque dans le plus petit foyer, comme il le disait, la puissance de l’Émir, celui-ci n’en était pas moins décidé à la plus énergique résistance; il reprochait amèrement aux Arabes leur soumission aux Chrétiens, et il les menaçait de sa vengeance.

Vous abandonnez donc la foi de vos pères, leur disait-il, et vous vous livrez lâchement aux Chrétiens? N'avez-vous donc pas assez de courage ct de persévérance pour supporter encore quelque temps les maux de la guerre? Encore quelques mois de résistance, et vous lasserez les Infidèles qui souillent notre sol. Mais si vous n'êtes plus de vrais Musulmans, si vous faites un honteux abandon de votre religion et de tous les biens que Dieu vous a donnés, ne croyez pas, par cette faiblesse indigne, obtenir le repos. Tant qu'il me restera un souffle de vie, je ferai la guerre aux Chrétiens, et je vous suivrai, je vous reprocherai en face votre honte; pour vous punir de votre lâcheté, je troublerai votre sommeil par des coups de fusil qui retentiront autour de vos douars devenus chrétiens.

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Quoi qu’il en soit des efforts de l’Émir pour arrêter les défections, ses forces ne s’en désagrégeaient pas moins très sensiblement: des déserlions nombreuses se produisaient mème parmi ses cavaliers réguliers, troupe excellente dont, à plasieurs reprises, nous avions pu, à notre désavantage, constater la valeur. Ils renforçaient d'autant nos régiments de

Spahis, et Yusuf n'était pas étranger à cette désorganisation des forces de l’Émir.

Une lettre qu'adressait, le 23 août, le Gouverneur général au colonel Yusuf commandant le corps des Spahis, constate que ces défections des Réguliers de l’Émir étaient déjà très nombreuses à cette époque.

GOUVERNEUR GÉNÉRAL Alger, le 23 aoùt 1842.

de l'Algérie

Cabinet

Mon cher Colonel,

J'ai l'honneur de vous informer que j'ai écrit de nouveau à M. le Colonel Commandant supérieur à Médéa pour lui rappeler que mon intention, à l'égard des Réguliers qui se présentent avec leur cheval pour être incorporés dans le corps des Spahis, est que leur cheval soit considéré comme leur propriété particulière.

J'ai fait écrire à nos aghas de la province de Thithri, pour qu'ils cussent à restituer aux Réguliers qui se trouvent dans cette province les chevaux de l’ancien Beylik, dont ils les ont injustement dépouillés. Je veux que le Gouvernement français seul profite de la dispersion des cavaliers réguliers de l'Émir, et de l'abandon qu'ils ont fait de sa cause et de sa personne.

Recevez, mon cher Colonel, l'assurance de ma considération distinguée.

BUGEAUD

M. le Colonel Yusuf, commandant le corps des Spahis à Alger.

Le colonel Yusuf ne jouissait point seulement de la haute estime des généraux Bugeaad et de La Moricière ; nous lisons dans un rapport sur l'organisation des Spahis, établi par le lieutenant-général comte de Grouchy à la date du # octobre, à la suite de son inspection générale de la cavalerie indigène :

Je dois ajouter que le colonel Yusuf est un officier supérieur distingué, qui a rendu et qui pourra rendre encore de grands services en Afrique. Le commandement important des Spahis ne pouvait être confié à de meilleures mains : homme d'esprit, de tact et de la plus remarquable bravoure, je le crois Français par le cœur! Il s’est mis avec une promptitude extraordinaire à la hauteur de ses fonctions. Considéré comme officier indigène, sa position est quelquefois difficile vis-à-vis de quelques officiers français : j'ai cru, en raison de quelques résistances, devoir renforcer son autorité de chef de corps, et ne pas permettre qu'elle fût fractionnée par des prétentions personnelles.

Le même officier général ajoutait dans son rapport, à la suite de l'inspection des Spahis de Constantine, dans laquelle

le colonel Yusuf l'avait accompagné : .

Le colonel Yusuf à laissé d'excellents souvenirs dans la province de Constantine. Il y exerce encore une très grande influence; notre marche à travers quatre-vingts lieues de pays était une sorte d'ovation à l’ancien Bey de Constantine. 11 a su décliner, avec beaucoup de tact et de convenance, ces démonstrations intempestives, réduisant sa position à celle de colonel de Spahis au service de la France.

Mais le moment était arrivé où le Gouverneur général allait réaliser son projet d'expédition dans l’Ouanseris', refuge toujours prêt à recevoir El-Hadj-Abd-el-Kader. Il quittait Alger le 20 novembre, après avoir recu, la veille, le duc d’Aumale, nommé récemment maréchal-de-camp, et qui avait sollicité l'honneur de prendre part à l'expédition sur Chelif et Mina.

Le Gouverneur se rendit tout d'abord à Miliana, d'où il partit le 25 novembre avec toutes ses forces actives, qu'il avait réunies sous cette place, et dont il forma trois colonnes qui furent dénommées de droite, du centre, de gauche; celle-ci, commandée par le colonel Korte, passa immédiatement le Chelif en face de Miliana. Les deux autres colonnes descendirent jusqu’à El-Guenthra {le pont), qu’elles traversèrent, et arrivérent ensemble sur l’ouad Er-Rouiïna, où elles se séparèrent. Celle du centre, sous les ordres du général Changarnier, remonta ce cours d'eau, celle de droite, dirigée par le Gouverneur général en personne, descendit jusqu’à Souk-El-

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1. Co nom, qui, probablement, appartient à la langue berbère, s’orthographie de bien des façons : Ouanseris, Ouaransenis, etc. Le célèbre auteur de l'Histoire des Arabes et des Berbers, Isx-KHALDoux, mort en l'an 1406 de notre ère, écrit ce nom Ouancherich. Par unc sorte de compromis qui n’est pas dans nos habitudes, car nous n'avons pour ce qu'on appelle l'usage, en cette matière, qu'un médiocre respect, nous avons adopté l'orthographe Ouanseris, pour nous rapprocher au plus près de celle d'Ibn- Khaldoun.

Etsnin, sur l’ouad El-Fodhdha. Le rendez-vous des trois colonnes était fixé sur l’ouad EIl-Ksob, à l’ouest du pic de l’Ouanseris. Le colonel Korte, qui avait manœuvré par les pentes sud de ce pic, ne tardait pas à se réunir au général Changarnier.

Quant au Gouverneur général, il remonta l’ouad El- Fodhdha. Dans la nuit du 29 novembre, il détacha le colonel Yusuf sur l’ouad Isli pour châtier les Oulad-Koceir, qui, après s'être soumis lors de la première expédition dans la vallée du Chelif, s'étaient derechef ralliés à l’émir Abd-el-Kader. Cette opération eut un plein succès, car le colonel Yusuf en ramena plus de deux cents prisonniers, que le général Bugeaud fit relâcher, en les chargeant de porter à leurs contribules des paroles de conciliation.

Le 30, la colonne traversait le pays des Rihath. Le 4er décembre, elle eut un engagement d’arrière-garde; elle arrivait le 2? au rendez-vous général.

Le Gouverneur général ayant résolu de pousser plus avant, les trois colonnes se séparèrent de nouveau, et un second rendez-vous fut fixé au Khamis des Beni-Ourar’, sur l’ouad Rihou, où la colonne de gauche était arrivée la dernière : elle avait eu à soutenir quelques combats d’arrière-garde, dont un, le 10 décembre, fut très sérieux. Elle détruisit deux villages kabils, Kharnachin et El-Hadjaïdj, et fit éprouver des pertes sérieuses à l'ennemi. Ayant réuni sous les ordres du général Changarnier les colonnes de gauche et du centre, le général Bugeaud attaqua, le 15, les Beni-Ourar’ des deux côtés à la fois. Se voyant enveloppés, ces montagnards, tout à l’heure si arrogants, tombèrent dans le découragement le plus complet. Ayant reconnu que toute résistance serait inutile, leur chef, Mohammed-bel-Hadj, se présenta à notre avant-

garde, demandant à être conduit au Gouverneur général. L'attitude noble et virile de ce cheikh des Beni-Ourar’ séduisit le général Bugeaud, auquel il avait offert son dernier fils en otage. Or, la clémence étant dans son caractère et entrant, en outre, dans ses vues, le Général en chef lui avait répondu :

Ma clémence sera complète: je n'ai que faire d'un otage; ton visage, d'ailleurs, et ton attitude m'inspirent toute confiance. J'ai, du reste, mieux que des otages; j'ai la force, la mobilité, la connaissance de tes montagnes, et la certitude de reprendre tous mes avantages si tu manques à ta parole.

Le général Bugeaud fit ensuite retirer ses troupes, et se replia, le 47 décembre, sur l’ouad Rihou, où il séjourna le 18. La campagne de l’Ouanseris, qui avait duré quarante-sept jours, était terminée. Le Gouverneur général, après s'être . rendu à Mostaghanem, débarquait à Alger le 30 décembre.

Cette expédition, dans laquelle le colonel Yusuf s'était montré, comme toujours, un merveilleux entraineur de cavalerie, lui avait valu, de la part du Gouverneur général, les éloges les plus flatteurs, et, ajouterons-nous, les plus mérités.

A la suite de la seconde expédition dans la vallée du Chelif, le duc d’'Aumale avait été nommé, le 48 décembre 1842, au commandement des territoires de Médéa et de Miliana.

A la première nouvelle de la réapparition de l’Émir dans

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