‹ Le général YusufChapitre 78 sur 125 · Comme cette adjuration est bien couleur locale · texte numérisé non relu

Comme cette adjuration est bien couleur locale

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recherche de la Zmala; c'est tout ce qu'il y a de plus inattendu, de plus imprévu, et tout cela pour faire faire — après coup — un mot au commandant de la colonne. Nous savons bien que le duc d'Aumale — qui n'avait alors que vingt et un ans — n'était pas homme à reculer; mais ce n’est pas parce qu'il avait une race, et la preuve que cette condition n’est pas indispensable pour faire un brave, c'est que Yusuf, qui n’en avait pas, du moins, il est permis de le supposer, n'était cependant point connu dans l'Armée, où il combattait depuis treize ans, pour avoir jamais pratiqué ce genre de retraite devant quelque ennemi que ce füt.

Nous voulons bien admettre l'émotion du colonel Yusuf en présence du danger que pouvait courir le fils du Roi, et il est clair qu'en cas d'accident, les prudents conscillers du Prince n'eussent pas manqué d'en faire peser toute la responsabilité sur notre héros, qui l'avait entrainé dans cette affaire. Mais c’est là une émotion qui se comprend, et qui rejette bien loin l'odicuse insinuation par laquelle notre Académicien prétend l'expliquer, c'est-à-dire la peur... pour lui.

Du reste, nous tenons d'une personne à laquelle la mémoire de Yusuf est chère, une version de l'affaire de Thaguin qui remet les choses à leur point. Voici ce qu'elle nous en a raconté :

« Yusuf avait seul la direction de la recherche de la Zmala, et les rapports des espions et des émissaires qu'il envoyait de tous côtés n'étant pas toujours exacts, lui avaient, à plusieurs reprises, fait suivre des pistes qui l'éloignaient du but qu'il poursuivait.

» Après une journée de marche et de contre-marches, on avait fait halte. Les officiers de l'entourage du Prince, qui n'étaient pas tous habitués aux fatigues qu'entrainaient les expéditions dans les sables du Sud, et qui n'avaient point le feu sacré de leur jeune général, ne dissimulaient pas leur mécontentement, et le peu de confiance qu'ils avaient dans le succès de la mission de Yusuf. Convaincu comme il l'était qu'il finirait par trouver ce qu'il cherchait, ce dernier pressait le Prince de se diriger vers les eaux de Thaguin, lorsque M. de Beaufort, aide-de-camp du Prince, se mit à dire tout à

coup : « Monseigneur, on nous a fait faire assez de sollises aujourd'hui. J'espère que votre Altesse..…... »

» Le Prince l'interrompait brusquement par ces paroles : « Capitaine, vous oubliez que c’est moi qui commande ici, et » que, si l'on à fait aujourd'hui ce que vous appelez des » sottises, c'est moi seul qui en ai la responsabilité. Je par- » tagc l'avis du colonel Yusuf, et je le suivrai. »

» Quelques heures après, un des émissaires de Yusuf découvrait la Zmala, et venait l'en prévénir.

» Yusuf, qui avait pris de l'avance sur le Prince, suivit l'émissaire. Comme il l'avait prévu, la Zmala était bien sur les eaux de Thaguin. En apercevant cette ville immense, cette foule occupant un espace considérable de terrain, cette armée composée de Réguliers ct de nombreux cavaliers, Yusuf fut saisi en même temps d'enthousiasme et de crainte: crainte des dangers qu'allait courir le fils du Roi; enthousiasme du magnifique succès que lui promettait la Fortune, et dont il ne doutait pas, si l'on attaquait sans retard. « C’est la plus grande « émotion que j'aie éprouvé de ma vic!» répétait-il souvent à la personne qui nous a fourni ce récit, quand il était mis sur ce chapitre. « Et en revenant au galop auprès du Prince, » ajoutait-elle, il était difficile que tout son être ne reflétät pas « l'impression de ce double sentiment. » — « Monseigneur, » s'écrie-t-il, toute la Zmala d'Abd-el-Kader est là!... C'est tout » un monde! Il n'y a que deux partis à prendre, ajoutait-il, ou » rallier l'infanterie, et laisser passer la magnifique occasion » qui s'offre à nous, ou charger sur-le-champ; car la moindre » hésitation ne peut manquer de nous faire découvrir, et d'atti- « rer sur nous toute l'armée qui garde la Zmala.»

Nous avons vu plus haut qu'après avoir pris l'avis de son entourage, du lieutenant-colonel Morris et du colonel Yusuf, le commandant de sa cavalerie, ces deux derniers partisans de l'attaque immédiate, le Prince n'avait pas hésité, et quil avait de suite, ct avec un calme et un sang-froid absolus, pris ses dispositions, ct lancé ses 500 cavaliers sur cette masse surprise, dont les guerriers n'avaient pas eu le temps de prendre des dispositions de défense.

Le lecteur n'hésitera pas, pensons-nous, entre la version

ridicule et si improbable de l'Académicien, eu égard aux antccédents de Yusuf, et celle que nous venons de rapporter, laquelle à tout au moins le mérite d'être d'accord avec la vérité, et avec la presque totalité des récits qui ont été faits sur ce coup de fortune qu’on appelle la prise de la Zmala.

Il est de notre devoir d'historien de relever toutes les calomnies, toutes les inepties, toutes les erreurs de parti pris, par lesquelles des écrivains de mauvaise foi ont essayé de flétrir ou d’amoindrir notre héros. C’est là, nous le savons, une grosse entreprise; mais on peut être assuré que nous n y faillirons pas, et cela autant de fois que ces prétendus historiens nous en fourniront l'occasion.

Au reste, faire de l'histoire à la façon de notre Académicien n'est pas précisément un tour de force; car il suffit d'un bon copiste pour arriver à ce résultat, et bâtir de gros volumes qui n'ont point exigé un travail excessif, ouvrages que les Éditeurs se disputent parce qu'il s'agit d'un Membre de l'Académie, et qui, tout naturellement, se vendent on ne peut mieux. L'opinion que nous exprimons là est aussi celle d'un excellent et courageux critique, M. E. Cat, ancien Inspecteur d'Académie, Maitre de Conférences à l'École des Lettres d'Alger, qui, dans une brochure intitulée « Comment M. R. écrit l'Histoire de l'Algérie ! », a relevé très vertement, et avec beaucoup d'esprit et de savoir, le sans-façon avec lequel cet Académicien cueillait, dans le jardin des autres, les plantes dont il composait son herbier. Nous y renvoyons le lecteur qui voudrait être édifié à cet égard.

Mais, pour en revenir au prétendu conseil donné au duc d'Aumale par le colonel Yusuf de reculer vers l'infanterie de sa colonne, laquelle était à deux heures de distance en arrière de la cavalerie, nous dirons, à ce propos, que l’historien académique ne nous semble avoir qu'une idée des plus

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1. « Comment M. R... écrit l'Histoire de l'Algérie », par E. Cat,ancien Inspecteur d'Académie, Maître de Conférences à l'École des Lettres d’Alger. — Plaquette de 15 pages in-8°. Alger, imprimerie de l'Association ouvrière, P. Fontana ct Cie.

confuses de la situation du Commandant de la colonne de Médéa; il a tout à fait perdu de vue, bien qu'il en eût fait mention quelques lignes plus haut, que la mission que le duc d'Aumale avait reçue du général Bugeaud était celle de se mettre à la recherche de la Zmala, et, bien que les instructions du Gouverneur général ne le dissent pas expressément, il est évident cependant qu'il n'y avait pas deux manières de les interpréter, et que le devoir du Prince, s’il avait l'heur de la rencontrer, était de la combattre au lieu de passer à côté. En effet, ce n’eût pas été la peine vraiment de la chercher avec tant d'opiniâtreté, si c'était pour l'éviter quand on l'aurait jointe.

Or, puisque la fortune avait permis au Commandant de la colonne de Médéa de surprendre la Zmala — et c'était en cela surtout que gisait la difficulté — dans les conditions inespérables où il la rencontrait, c'est-à-dire dans le désordre inévitable de l'établissement de son immense campement, il ny avait pas deux partis à prendre, il n'y avait pas même à hésiter un seul instant; il fallait attaquer sans retard, et nous ne ferons pas l'injure au Prince de croire à cette mise en scène préliminaire par laquelle le raconteur académique a cru le grandir aux yeux de ses contemporains. Nous le répétons, dans cette affaire, la difliculté n'était pas de battre la Zmala, mais bien de la surprendre, et, dans ce cas, plus clle était nombreuse, plus le succès était assuré, et cela parce que, dans ces conditions, le désordre était irréparable.

Nous comprenons que les chefs arabes qui marchaient avec la colonne n'aient point partagé cette opinion d'une façon absolue, soit que la Zmala leur eût paru tout un inonde, comme on le fait dire à Yusuf, soit que la crainte de voir le malheur fondre sur cette masse de leurs coreligionnaires, dans laquelle entraient en grand nombre des femmes ct des enfants, leur eût donné des remords; mais ce n'étaient point des considérations de cette nature qui pouvaient excercer unc bien grande influence sur la détermination à prendre par le Commandant de la colonne, laquelle décision, nous le répétons, était toute tracée : l'attaquer dès qu'elle serait sous les lames de nos cavaliers. Ainsi l'exigeaient le devoir du

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Prince et l'honneur du commandant de sa cavalerie, et ce n'était certes point un soldat de la valeur de Yusuf qui pouvait lui donner un autre conseil, lui surtout qui avait mis tant d'ardeur à la recherche de la Zmala, et bien que, mieux que tout autre, il en connüût la force et la composition.

Le Prince est des plus louable de s'être rallié, malgré l'avis des officiers qui avaient la mission de veiller sur sa personne, à l'opinion de ses licutenants Yusuf et Morris, lesquels, d’ailleurs, allaient se montrer une fois de plus dans l’action ce qu'ils avaient toujours été, c'est-à-dire des entraineurs de cavalerie sans rivaux. Du reste, le jeune Général devait en recueillir gloire et honneur.

Nous ajouterons que notre version de la prise de la Zmala est absolument conforme à l'histoire, et que nous avons pu en contrôler soigneusement les détails auprès du général Durricu, qui a pris part à cette brillante affaire, et dont nous avons été l'officier d'ordonnance de 1853 à 1856, lorsqu'il commandait la subdivision de Màskara, ainsi qu'auprès des chefs indigènes des Oulad-Ayad, le bach-agha Ameur-ben- Ferhat ct autres, nos administrés, quand nous exercions le commandement supérieur du Cercle de Tniyet-El-Ahd.

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