Annales algériennes. — Livre XXXVIIT
nait, le même jour, le commandement des troupes réunies à Lalla-Mar'nia.
Voulant tout d'abord user des moyens de conciliation, le Maréchal écrivit à El-Ghennaouï pour lui proposer une entrevue avec le général Bedeau. Cette proposition ayant été acceptée par le chef marokain, le rendez-vous fut fixé au 16 juin, sur la rive droite de l’ouad El-Mouïlah, près de la koubba de Sidi-Mohammed-El-Ouiçani, c'est-à-dire entre les deux camps. Sid Ali-ben-Eth-Thaiyeb se présentait sur le point convenu avec 2,500 cavaliers de la garde marokaine, 600 fantassins et 2,000 irréguliers. Le général Bedeau, accompagné du commandant de Martimprey, de Sid Hammadi-Sakkal, ancien kaïd de Tlemsen, et de M. Brahamsha, interprète de la division d'Oran, arrivait de bonne heure avec quatre bataillons, et toute la cavalerie du corps expéditionnaire (quatre escadrons) sous les ordres du général de La Moricière. Ces forces témoignaient du degré de confiance que s’inspiraient réciproquement les deux chefs. Les deux troupes s'étant arrêtées à quelque distance l'une de l’autre, leurs chefs s’avancèrent, avec les interprètes, et entrèérent en conférence.
Mais les cavaliers irréguliers marokains s'étaient rapprochés insensiblement des parlementaires, et poussaient des vociférations assourdissantes ; puis, bientôt, malgré les efforts d'El-Ghennaouï, les coups de fusil succédaient aux cris el aux menaces. Conservant son sang-froid, le général Bedeau se levait lentement, et disait au kaïd d’Oudjda de l'air le plus méprisant : « Les hommes cessent de parler quand les chiens aboient”'.»
1. Trenie-deux ans à travers l'Islam, par Léon RocCuHes, ancien Interprète principal.
Tout naturellement, devant une pareille et si inqualifiable agression, la conférence était rompue, et la troupe francaise reprenait le chemin de son camp, sans la moindre précipitation, suivie à distance par les Marokains, qui tiraillèrent san: grande eflicacité avec notre arrière-garde.
Mais le Maréchal, qu'on venait d'informer de ce qui « passait, était sorti du camp avec quatre bataillons, et se por- {ait rapidement dans la direction de Sidi-Mohammed-El- Ouïcani. Dès qu’il était arrivé à hauteur du général de La Moricière, il avait fait reprendre l'offensive : pendant que nos huit bataillons, disposés en échelons, marchaient contre la üroite des Marokains, notre cavalerie les chargeait par leur gauche avec une /uria tellement foudroyante. qu'elle leur jeta, en un clin d’œil, plus de trois cents des leurs sur le carreau. « Conduits par le colonel Yusuf. dit un témoin oculaire, les Spahis se firent un trophée des cadavres de l'ennemi. »
Notre perte fut légère; mais nous comptions parmi nos morts deux officiers de Spahis de la plus grande valeur, les capitaines Savary de Rovigo et De La Chèvre.
Le colonel Yusuf, qui, toujours semblable à lui-mème. avait fait preuve, dans celte affaire, de la plus périlleuse audace, avait enlevé un drapeau aux Marokains, après avoir abattu d’un coup de sabre celui qui le portait.
Le commandant des Spahis avait gagné là sa seisième cilation, « pour avoir, dans la journée du 46 juin, disait le rapport du Maréchal Gouverneur général de ce mème jour, conduit brillamment la charge contre les Marokains, près de Lalla-Mar’nia, et avoir pris un drapeau ». |
Quoi qu’il en soit, le Maréchal essaya encore de la concilialion, bien qu’il comprit que l'impuissance du Gouvernement
marokain à se faire obéir de ses sujels, ne laissait qu'un médiocre espoir de rétablir la paix avant que ces masses, aveuglées par le fanalisme, eussent élé châtiées vigoureusement, et de facon à ce qu’elles en gardassent la mémoire. Le Maréchal se décidait donc à marcher sur Oudjda, petite ville marokaine, qu'il occupait le 49 juin sans coup férir. Ù
Après l'affaire du 16, qui leur avait été si fatale, les troupes marokaines s'étaient mises en retraite sur Thaza, au sudouest d'Oudjda, où le Maréchal ne resta qu'un jour; car, voyant que les troupes marokaiïnes s'étaient déjà fort avancées dans l'intérieur, il ne crut pas devoir les y poursuivre, puisque, par le fait de leur retraite, elles se reconnaissaient vaincues. Il alla donc reprendre, en attendant l'effet de son ullimalum à l'empereur du Marok, son camp de Lalla- Mar’nia. Mais. voyant que nos troupes n'avaient point dépassé Oudjda, les Marokains de Ghennaouï s'étaient rapprochés de celte ville, Nous devons dire pourtant qu'ils se montrèrent peu désireux d'en venir aux mains avec nous, et que leur fanalisme semblait avoir fort perdu de son intensité depuis les deux affaires du 30 mai et du 16 juin.
Quant à Abd-el-Kader, il avait reparu sur le territoire marokain ; mais il n'y révélait sa présence que par l'envoi de quelques cavaliers, qui se bornaient à brûler de la poudre à notre arrière-garde.
A la suite de l'occupation d'Oudjda, que nous avions évacué le lendemain, le Sullan marokain, prélextant la violation de sa frontière, ordonna une levée en masse dans toutes ses dmalat (provinces).
Dans le courant du mois de juillet, l'Armée, qui attendait impatiemment, dans la triste plaine d’Oudjda, qu'on en vint définitivement aux mains avecles Marokains, qui, eux-mêmes,
malgré le peu de succès de leurs entreprises, brülaient d'envie de se mesurer une bonne fois avec les Chrétiens, l'Armée. disons-nous, n’eut à repousser, pendant un mois, que quelques attaques dont les Moghrebins n’eurent point lieu de se féliciter : ainsi, le 4° juillet, ayant cherché à engager le combat avec notre arrière-garde sur l’ouad Isly, quelques coups de fusil avaient suffi pour les mettre en déroute. Le 43 juille, les cavaliers des tribus nous ayant àttaqués sur la mème riviére, que nous avions remontée le 41, les Spahis de Yusuf leur tuèrent une cinquantaine d'hommes, et reconduisirent le reste, le sabre aux reins, assez loin de notre camp.
Le 19, nos troupes rentraient à Lalla-Mar”nia*.
Or, depuis quelque temps, Moula-Mohammed, fils du Sultan Moula-Abd-er-Rahman, était venu prendre le commandement des troupes marokaines, amenant avec lui des renforts considérables. Il avait fait connaître sa présence au maréchal Bugeaud par une sommation hautaine d'évacuer Lalla-Mar’nia. Cette ridicule injonction eut absolument le même résultat que celle qu'avait envoyée le kaïd El-Ghennaouï au général de La Moricière. Mais sa présence sur notre frontière avec une armée nombreuse, notre hésitation apparente, les intrigues d’Abdel-Kader, n'étaient point sans produire une cerlaine agilation dans nos tribus, et celle situation ne pouvait se prolonger sans de grands inconvénients. Cependant le maréchal Bugeaud persistait dans sa résolution, celle d'attendre que l'armée marokaine fût au grand complet et aussi nombreuse que possible : « Plus j'en aurai devant moi, disait-il, mieux cela vaudra, et plus le succès est certain. » Il voulait, en effet, frapper un grand coup, lequel aurait le triple avantage de mettre
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