‹ Le général YusufChapitre 88 sur 125 · Annales algériennes. — Livre XXXVIIT · texte numérisé non relu

Annales algériennes. — Livre XXXVIIT

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à jamais un lerme aux projets ambitieux du Souverain du Marok, de consolider notre domination en Algérie, et d’ajouter une belle page aux annales glorieuses de la France.

Nous ne voulons point, malgré l'intérêt que présente cette admirable épopée de notre histoire militaire algérienne, raconter la glorieuse bataille d’Isly, laquelle cst devenue classique dans l'Armée ; pourtant, tout en reproduisant plus spécialement les faits qui se rapportent à notre héros, nous ne pouvons nous dispenser, ne fül-ce que pour l'intelligence du récit, de dire quelques mots des opérations générales, les merveilleuses actions de guerre dont nous parlons n'étant, en définitive, que le résultat de la magnifique et mémorable journée du 1# août.

Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire le récit d'un vaillant contemporain, d’un brillant acteur dans la bataille, d’un homme dont le marëchal Bugcaud disait, dans son rapport au Ministre de la Guerre, le lendemain de la grande journée :

Je citerai — entre autres — mon Interprète principal, M. Léon Roches, qui se distingue en toute occasion de

1. Le Maréchal Bugeaud, d'après sa correspondance intime et des documents inédits, par le comte H. d’InsviLLe.

2. Léon Roches, qui veut bien nous honorer de son amitié, et qui à été successivement Interprète en chef de l’Armée d'Afrique, ancien Sccrétaire intime de l'Émir Abd-el-Kader, et Ministre plénipotentiaire en Tunisie et au Japon, a écrit un livre — Trente-deux ans à travers l'Islam — d’un très grand intérêt, qui éclaire la belle figure de l'Émir d'un jour qui nous le montre sous un aspect tout à fait nouveau, c'est-à-dire sous ses côtés intimes.

Le livre de Léon Roches sera d'un grand secours pour l'auteur qui, plus tard, entreprendra d'écrire l'histoire des dix-sept premières années de la conquête de l’Algéric.

guerre, pour laquelle la nature l'avait fait. L'extrait que nous allons donner de la relation de M. Léon Roches, si bien placé, par sa position d'Interprète principal auprès du maréchal Bugeaud, pour voir, entendre et agir, nous initiera aux détails intimes des faits qui ont précédé cette splendide action de guerre.

« Dès le 10 août, écrivit-il, le Maréchal avait entre ses mains un travail que je lui avais remis, et qui contenait des renscignements aussi précis que possible sur l'emplacement du camp marocain, sur les diverses routes qui y aboutissaient. sur la composition de l’armée ennemie, enfin sur le nombre des cavaliers et des fantassins qui formaient l'armée du fils de l'Empereur.

»v Les bruits répandus portaient le nombre des combattants à cent cinquante mille. C'était faux. D’après des renseignements dont l'exactitude a été vérifiée depuis, nous devions nous attendre à combattre 6,000 cavaliers réguliers de la varde de l'Empereur, 1,000 à 1,200 fantassins préposés à la garde de Moula-Mohammed, et environ 60,000 cavaliers coniposant les contingents des tribus de l'Est de l'Empire.

» La journée du 12 août avait été consacrée par le Maréchal à la rédaction des instructions données à chaque chef de corps. Il était fatigué plus que de coutume, et il s’étendit sur son lit de camp immédiatement après notre diner.

» Dans la matinée, deux régiments de cavalerie, arrivant de France, étaient venus nous réjoindre, et les officiers des Chasseurs d'Afrique cet des Spahis avaient invité tous les officiers du camp — que ne retenait pas leur service — à un punch donné en l'honneur des nouveaux arrivés.

» Surles bords de l'Isly, ils avaient improvisé un vaste jardin, dont l'enceinte et les allées étaient formées par de splendides touffes de lauriers-roses et de lentisques. Des portiques de verdure garnissaient l'allée principale, qui conduisait à une vaste plate-forme également entourée de ces lauriers. Tout cet emplacement était merveilleusement illuminé par des lanternes de papier de diverses couleurs. Que ne trouve-ton pas dans un camp français ?

» En voyant les nombreux officicrs de tous grades et de tou-

tes armes réunis dans ce lieu pittoresque, mes camarades ct moi, composant l'État-major du Maréchal, regrettâmes vivement son absence. Il eût trouvé là une de ces occasions, qu'il rocherchait, de se mettre en communication directe avec ses compagnons d'armes. Mais il était tellement fatigué, et puis, qui oscrait troubler son repos?

» Moins astreint que mes amis aux règles sévères de la hicrarchie militaire, je me chargeai de la commission et retournai à nos tentes.

» Il s'agissait de réveiller notre illustre chef. Je reçus une rude bourrade. Mais il était si bon! En deux mots, je lui expliquai le motif de ma démarche. Il se couchait tout habillé. Aussi, n'eut-il qu'à remplacer par son képi le casque à mèche qui a donné lieu à la fameuse marche : « La Casquett' du pèr’ Bugemard », et nous voilà partis! Il maugréa bien encore un peu durant le trajet de sa tente au jardin improvisé; car il nous fallut marcher pendant plus d'un kilomètre à travers les inégalités du terrain, embarrassés que nous étions par les cordes des tentes et les piquets des chevaux.

» Ces petites contrariétés furent vite oubliées. À peine, en effet, le Maréchal était-il entré dans l'allée principale, qu'il fut reconnu et salué par des acclamations qui l'émurent sincœulièrement. Chacun voulait le voir; les officiers supérieurs, les généraux n'avaient pas seuls le privilège de lui toucher la main. Enfin, il arrive sur la plate-forme où le punch est servi, Tous les assistants forment le cercle autour de lui. Les généraux ct les colonels sont à ses côtés. Il n’a pas de temps à perdre, dit-il; il a besoin de se reposer pour se préparer aux fatigucs de demain et d'après-demain".

» — Après-demain, mes amis, s'ecrie-t-il de sa voix forte ct pénétrante, sera une grande journée; je vous en donne ma parole!

» Avec notre petite armée, dont l'effectif s'élève à 6,500 baionnettes ct 1,500 chevaux, je vais aattquer l’armée du prince marokain, qui, d'après mes renscignements, s'élève à 60,000

1. Le maréchal Bugcaud était, à cette époque, âgé de soixante ans.

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cavaliers. Je voudrais que ce nombre fût double, füt triple; car, plus il ÿ en aura, plus leur désordre et leur désastre seront grands. Moi, j'ai une armée; lui n'a qu'une cohue. Je vais vous prédire ce qui se passera. Et, d’abord, je vais vouexpliquer mon ordre d'attaque. Je donne à ma petite armée la forme d'une hurc de sanglier. Entendez-vous bien? La défense de droite, c'est La Moricière; la défense de gauche. c'est Bedeau; le museau, c'est Pelissier, et moi, je suis entre les deux oreilles. Qui pourra arrêter notre force de pénétration? Ah! mes amis! nous entrerons dans l'armée marokaine comme un couteau dans du beurre!

» Je n'ai qu'une crainte,c'est que, prévoyant une défaite. ils ne se dérobent à nos coups. »

Chaque jour, le Maréchal ordonnait un fourrage. Tout ou partie de la cavalerie, appuyée par de l'infanterie, allait couper les blés, l'orge ou l'herbe nécessaires pour nourrir les chevaux ct les bêtes de somme. Les Marocains, qui nous observaient, s'étaient habitués à cette opération, qu'ils entravaient parfois, mais qui ne leur inspirait aucun soupçon sur nos intentions. Le 13, le fourrage se fit comme d'habitude; mais toute l'Armée y prit part, et, à la tombée de la nuit, au lieu de rentrer au camp, on resta sur place. Défense expresse d'allumer le moindre feu, et même de fumer. Chaque cavalier tenait son cheval par la bride.

À une heurc du matin, toute l'Armée se mit en marche. gardant le plus profond silence, dans la direction du camp marocain. À six heures du matin, nous venions de gravir une colline — Djerf-El-Akhdhar — qui nous séparait de l’ouad Isly, quand apparut à nos yeux le camp marocain; que dis-je. le camp ? les camps marocains. Ils étaient au nombre de sept, et occupaient un espace plus grand quele périmètre de Paris.

A cette vue, tous les soldats poussèrent un hourrah formidable, et jetérent en l'air la canne qui sert à soutenir leur tente-abri pendant la nuit etleur sac pendant les haltes de jour. Les Marocains commençaient à peine à sortir de leurs tentes. L'’alerte fut vite donnée. Bientôt, nous les vimes à cheval, et ils s'avançèrent en grand nombre pour nous disputer le passage de la rivière.

La petite Armée française se remit en marche dans l'ordre indiqué par le Maréchal. Après le passage de l’Isly, qui s'exécuta avec un ordre parfait sans nous coûter trop de pertes, elle s’avança au travers des masses marocaines qui l'enveloppaient complètement. Elle ressemblait, me disait un de nos cavaliers arabes, à un lion entouré par cent mille chacals,

Les Marocains opéraient sur nos petits bataillons des charges composées de quatre ou cinq mille cavaliers. Nos fantassins les laissaient arriver à petite portée; nos décharges de mousqueterie arrêtaient le premier rang, et le refoulaient sur le second, qui mettait tous les autres en désordre.

Pendant deux heures environ, ces charges se renouvelérent avec le même insuccès, et toujours notre petite Armée s'avançait sans que les fameuses défenses, les généraux Bedeau et La Moricière, fussent obligées de faire former le carré à leurs bataillons, hinsi que le Maréchal en avait donné l'ordre, au cas où les charges des cavaliers marocains cussent été mieux conduites : on pouvait très justement dire que nous essuyions une pluie de balles. En effet, dans les charges que la cavalerie ennemie exécutait sur une grande profondeur, le premier et le second rang ayant seuls un tir un peu efficace, tous les autres étaient forcés de tirer en l'air, et je n'exagère nullement en disant que, tous, soldats, officiers et wénéraux, nous avons été atteints au moins une fois par des balles mortes.

Arrivé aux premières tentes, et voyant le désordre augmenter dans les rangs ennemis, le Maréchal lance sa cava- .lerie, qu'il avait gardée jusque-là entre les deux oreilles de la hure.

Notre cavalerie, dit un autre témoin occulaire, se forma par échelons, chargea avec une grande vigueur les cavaliers marocains qui étaient à notre gauche, et les dispersa après avoir jeté sur le carreau plusieurs centaines de ces terribles Moghrebins. Le premier échelon, composé de six escadrons de Spahis, cet commandé par le colonel Yusuf, se précipita audacieusement sur le camp marocain, malgré le feu de onze pièces de canon qui couvraient le front de bandière. En un

clin d'œil, l'intrépide colonel avait imposé silence à cette artillerie en sabrant les servants sur leurs pièces, dont le Spahis s'emparaient avec un élan irrésistible. ‘

Dans son rapport du 7 août, au Ministre de la Guerre, daté de son bivouac près de la Koudiat-Abd-er-Rahman, le maréchal Bugeaud indique le rôle brillant joué par le colonel Y'usuf, à la tète de ses Spahis, dans cette glorieuse journée.

« La cavalerie ennemie, écrit-il, se trouvant divisée par ses propres mouvements et par ma marche, qui la coupait en deux, je crus le moment venu de faire sortir la mienne sur le point capital, qui, selon moi, était le camp, que je supposai défendu par de l'infanterie et de l'artillerie. Je donnai l'ordre au colonel Tartas d'échelonner ses dix-neuf escadrons par la, wauche, de manière à ce que son dernier échelon fût appuyé à la rive droite de l'Isly.

» Le colonel Yusuf commandait le premier échelon, qui -e composait de six escadrons de Spahis.

» Ayant sabré bon nombre de cavaliers, le colonel Yusuf aborda cet immense camp après avoir reçu plusieurs décharges de l'artillerie. I1 le trouva rempli de cavaliers et de fantassins qui disputaient le terrain pied à pied. L'approche de trois cscadrons du ?e de Chasseurs ayant donné une nouvelle impulsion aux Spahis, l'artillerie fut prise et le camp enlevé.

» Il était couvert de cadavres d'hommes et de chevaux. Toute l'artillerie, toutes les provisions de guerre ct de bouche, les tentes du fils de l'Empereur, les tentes de tous les chefs, les boutiques des nombreux marchands qui accompagnaient l’armée, tout, en un mot, resta en notre pouvoir. Mais ce bel épisode de la campagne nous avait coûté cher : quatre . officiers de Spahis' et une quinzaine de Spahis et de Chasseurs y avaient perdu la vie; plusieurs autres étaient blessés.

» L'infantcrie n'avait pas tardé à suivre au camp les premicrs échelons de cavalerie; l'ennemi s'était rallié en grosse masse sur la rive gauche de l'Isly, et semblait se disposer à reprendre le camp. L'infanterie et l'artillerie le traversérent

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