Le Génie bonhomme
Il est un genre littéraire essentiellement français, c'est la nouvelle. La nouvelle est la fiction en prose dans son cadre le plus simple et le plus étroit, c'est le récit romanesque dégagé de ses complications, réduit à ses personnages essentiel?. C'est le développement d'une situation unique, d'un seul caractère. En même temps qu'elle se
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définit par la simplicité et l'unité de son sujet, la nouvelle se caractérise également par un art qui doit être sobre et délicat, par un dessin aux lignes pures; c'est un morceau de gourmet, une œuvre ingénieuse, offrant quelque recherche à l'esprit, ne supportant pas la banalité de la pensée, ni la médiocrité du style.
La littérature française est d'une richesse extrême en ce genre, et le trésor des nouvelles anciennes et modernes pourrait former un recueil charmant auquel les autres littératures de l'Europe n'auraient rien de pareil à opposer.
Il nous a été donné, au temps jadis, de montrer que ce genre de la nouvelle en prose, de la vraie nouvelle telle qu'on la comprend de nos jours, était né avec notre langue et avec notre littérature. Nous avons publié deux volumes de nouvelles du xinc et du xive siècle que le public a bien accueillis. Le Roi Flore et la Belle Jehanne, la Comtesse de Ponthieu, Troïlus et Cressida, ont obtenu une place dans les études littéraires. Ces nouvelles si piquantes, si originales, ne sont plus connues et appréciées seulement des érudits. Il n'est guère de gens un peu curieux des choses de l'esprit qui les ignorent et qui n'aient admiré combien, dès le premier essor de notre civilisation, le génie de nos conteurs se meut librement, aisément, naturellement, dans ces limites favorables de la nouvelle.
Aux xv': et xvic siècles, ce genre littéraire semble dévier, ou plutôt, lorsque notre fabliau primitivement rimé se traduisit en prose, il s'établit une confusion entre le conte ou l'anecdote, et la nouvelle qui en doit
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être distinguée. Par la peinture des caractères, par la suite de l'observation et de l'analyse, par la couleur du récit, la nouvelle diffère autant du conte ou de l'anecdote que, sous d'autres rapports, elle diffère du roman. Dans les conteurs qui, à cette époque de notre histoire, s'appellent légion, il est aisé de reconnaître la nouvelle qui se déploie ça et Là au milieu des recueils anecdotiques. Ainsi, parmi les contes du Dceamcron, l'histoire fameuse de Griselda ou Griselidis est une nouvelle. Elle a ce caractère dans les versions qui se multiplient aussi bien chez nous que chez les autres peuples, et quelle ne soit pas exactement de la même nature que le groupe auquel elle s'est trouvée d'abord réunie; cela est si bien et si généralement senti, qu'elle s'en sépare immédiatement. L'Histoire de Griselidis, dans nos premières versions manuscrites, dans nos premières publications imprimées, se présente isolée, détachée du Décaméron.
De même il nous serait facile d'extraire de VHeptaméron plus d'une véritable nouvelle bien formée en tous ses membres, par exemple, l'histoire de i la Punition, plus rigoureuse que la mort, d'un mari envers sa femme ». Nous n'avons pas l'intention d'insister ici sur cette tradition de la nouvelle en France, car ces recherches d'érudition pourraient passer pour un hors-d' œuvre inopportun Nous passons donc rapidement.
Vous savez que notre grande époque littéraire, le xvne siècle, compte parmi ses chefs-d'œuvre les nouvelles de Mme de La Fayette : la Princesse de Clèves, Madame de Montpensier. Le xvme siècle est plus riche encore :
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Voltaire a écrit des nouvelles philosophiques que tout le monde connaît. Denis Diderot est un des maîtres du genre. L'Histoire de madame la Pommer aye et du marquis des Areis, V Histoire de Desroches et de madame de La Carlière, les Deux Amis de Bourbonne, Ceci n'est pas un conte, sont des récits où, en quelques pages , tant de pensée, de drame et d'émotion sont concentrés que peu d'ouvrages en plusieurs volumes en contiennent autant. Le chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, n'est qu'une nouvelle.
Mais c'est dans la première partie de notre siècle que cette branche de notre littérature fleurit merveilleusement. 11 suffit de citer quelques noms : Mme dô Souza, auteur d'Adèle de Sénange, Mme de Krudner, auteur de Valérie, Mme de Duras auteur d'Ourika, Benjamin Constant, auteur d'Adolphe, Chateaubriand, auteur de René et du Dernier Abencerage. Charles Nodier, Xavier de Maistre, Mérimée, Sandeau, Alfred de Musset, sans parler de tous nos grands romanciers, Balzac, Soulié, George Sand, qui sont en même temps auteurs d'exquises nouvelles.
Au temps où l'esprit français n'était pas émoussé, où l'imagination avait chez nous toute sa fleur et le goût toute sa (inesse, une nouvelle en quelques pages, si elle était frappée au coin du talent, était un événement et suffisait à donner la renommée. Les plus âgés d'entre nous^ peuvent se souvenir encore de l'effet produit par une nouvelle de deux pages : Marie ou le Moudioir bleu, d'Etienne Béquet, publiée en 1829 dans la Revue de Paris. M. Vil— lemain, dans smii enthousiasme, l'avait apprise par cœur
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et s'en allait la récitant partout; il n'était bruit, à la cour et à la ville, que de Marie ou le Mouchoir bleu. Et si l'autour n'avait été dés lors consumé par une passion funeste, les portes du succès lui étaient grandes ouvertes.
Charles Nodier avec deux pages, Y Histoire du chien de Brisquet, Mérimée avec trois pages : {'Enlèvement de la redoute, mettaient en rumeur le monde littéraire, et avec raison, car c'étaient des pages exquises, parfaites, achevées, pouvant s'estimer au prix du diamant, comme une ode d'Horace ou une fable de La Fontaine.
Nos féconds romanciers ont presque tous, dans leurs œuvres, quelques nouvelles qu'on peut mettre sans balancer en comparaison avec leurs productions les plus étendues. Que peut-on lire encore avec intérêt dans le volumineux recueil des romans de Frédéric Soulié? deux nouvelles: Mademoiselle de la Faille et le Lion amoureux . Lavinia et la Mare au diable sont deux simples nouvelles et elles représentent le talent de George Sand aussi complètement que ses plus prolixes récits. Balzac, qui se résumait moins facilement, a pourtant, à des heures propices, rencontré quelqu'un de ces joyaux. Lisez la Grenadière, si vous ne L'avez pas lue : quoiqu'il n'ait qu'une vingtaine de pages, ce n'est pas le récit de la Comédie humaine qui ouvre sur la vie les perspectives les moins profondes, et qui remplisse l'âme de moins d'émotions et de pensées. Cherchez ainsi dans les œuvres de tous nos prosateurs célèbres; vous trouverez presque à coup sûr un petit chef-d'œuvre, plein, complet, qui offre comme la quintessence de leur ,Lr«'-nie.
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La nouvelle, dans sa forme abrégée, reflète, aussi bien que les œuvres de plus vaste dimension, toutes les nuances de l'imagination, tous les contrastes du caractère, toutes les variétés du talent. Il y a autant de différence entre la Princesse de Clèves et Ceci liest pas un conte , qu'il peut y en avoir entre deux esprits, entre deux époques, et qu'il en existait, en effet, entre l'an 1660 et l'an 1760, entre Mmede La Fayette et Diderot. Ouvrez l'un de ces récits, ouvrez l'autre, vous apercevez aussitôt le changement qui, d'une date à l'autre, s'est accompli dans la société française.
Prenez, dans un temps plus rapproché de nous, les nouvelles de Mérimée et les nouvelles d'Alfred de Musset. Où trouverez-vous une opposition plus marquée de talent et de caractère? L'un va droit au fait, sobre et net; chacun de ses traits concourt à l'effet voulu; aucun n'est inutile. Point d'attendrissement; une sorte de fermeté brutale et d'énergie saisissante. L'autre s'abandonne, au contraire, à sa nature élégante et poétique ; il semble marcher à l'aventure et se perdre parfois dans les détours du chemin. 11 se fie à ses dons heureux et aux séductions de la fantaisie et de la grâce. Quelle distance, pai* exemple, entre Carmen et Emmeline? entre Frédéric et Bèrnerelte et le Vase étrusque? Où et dans quelles œuvres, deux imaginations absolument disparates peuventelles mieux se peindre et s'exprimer?
Pour conclure, la nouvelle est un type littéraire excellent, qui ne saurait périr qu'avec l'art et la poésie mêmes.
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Le roman est sans doute une création supérieure, quand, à une conception plus puissante et plus hardie, à une forme plus largo, il joint l'unité et la logique; quand il réunit la richesse des développements et l'harmonie de L'ensemble. Malheureusement, pour faire éclore ces œuvres magistrales, il faut de trop rares conjonctions d'étoiles favorables. On a dit qu'elles étaient les poëmes épiques des nations modernes, il est vrai; mais les poëmes épiques qui méritent ce nom ne sont nombreux en aucun temps.