II
Parmi les maîtres ouvriers dans l'art de la nouvelle, Charles Nodier mérite une place à part. Jamais écrivain ne fut mieux doué pour réaliser en ce genre d'ouvrages les plus délicates merveilles.
Esprit curieux, ingénieux, chercheur, écrivain au style souple, riche, coloré, Nodier a, déplus, le don du conteur; on s'intéresse aussitôt à tout ce qu'il décrit, à tous les personnages qu'il fait agir. Il possède ce charme, ce sortilège', sans lequel tous les autres dons sont comme perdus.
Il est venu, il a vécu à une heure singulièrement propice à l'imagination. Il fut l'un des premiers à cette renaissance littéraire par laquelle notre siècle est d'abord signalé.
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Il ea reçoit la lumière matinale, pour ainsi dire. La nouvelle de Nodier a je ne sais quoi de plus jeune que la nouvelle des conteurs qui le suivirent immédiatement : les Musset, les Mérimée. Non-seulement l'innocence, mais aussi la chaleur du cœur, qui sont les prérogatives des belles années, en font le principal attrait.
L'un des premiers, Nodier ressent l'influence des littératures étrangères qui font invasion parmi nous et qui préparent ce qu'on a appelé le romantisme. Fortement impressionné par le Werther de Gœthe, par Byron, par Walter Scott, par Hoffmann, Tieck et Musœus, il n'est pourtant pas subjugué par ces envahisseurs. 11 reste maître de lui-même. 11 appartient à la pure tradition française. 11 n'en laisse point troubler la veine pure et limpide par tous ces affluents tumultueux. 11 montre tout d'abord par son exemple la mesure dans laquelle il y avait à profiter de cette invasion du dehors, de tout ce qu'elle fournissait d'éléments nouveaux cà la pensée et à l'imagination, sans renoncer à nos qualités propres et originelles. Nodier conte comme Perrault, comme Voltaire, comme Le Sage, aussi nettement, aussi clairement, aussi spirituellement et finement; mais sa palette s'est enrichie de couleurs plus vives et sa fantaisie s'est ouvert des horizons nouveaux.
Les nouvelles de Nodier comptent donc parmi les pièces les plus exquises de ce trésor dont nous parlions en commençant. Nous en avons formé un choix dans ce volume. Les œuvres complètes de Charles Nodier sont la propriété de M. Charpentier. L'honorable éditeur a bien
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voulu nous autoriser à puiser dans ces œuvres les éléments d'un recueil où nous voulions donner la fleur des récits du charmant écrivain. 11 nous a permis de butiner dans les sept volumes qui renferment ses œuvres complètes.
L'embarras de choisir était grand. Nous craignons bien de n'avoir pu répondre à toutes les préférences du lecteur. Chacun regrettera sans doute quelques pages que nous ne lui donnons pas. Mais nous ne voulions former qu'un volume, et pour satisfaire aux desiderata de chacun, eût fallu rééditer les œuvres complètes.
Ce que nous pouvons du moins assurer, c'est que les compositions auxquelles nous avons donné place dans ce recueil sont de vrais et purs joyaux. La grâce, la sensibilité, l'imagination heureuse, la souriante et piquante raison, y sont relevées et rehaussées par le langage le plus juste, le plus franc et le plus ferme, malgré les plis ondoyants et les chatoyants reflets de la phrase toujours admirablement faite. Un naturel exquis s'y trouve servi par l'art le plus délicat et le plus savant; c'est de l'or fin ciselé par un Benvenuto Cellini.
Deux de ces morceaux, le Génie Bonhomme ; Trésor des fèves et Fleur des pois, sont extraits du volume des contes fantastiques. On sait que c'était là une des veines préférées de Nodier : il fut un des derniers adeptes de ces mystères des féeries, de ces rêves philosophiques et capricieux, « qui renouvellent pour les vieux jours de notre décrépitude, dit-il quelque part, les fraîches et brillantes illusions de notre berceau... » Dégoûté du positif
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de la vie réelle, il aimait à s'élancer dans les illusions de la vie imaginaire, « heureux, ajoute-t-il, de rapporter de ces champs inconnus quelques fleurs bizarres qui n'ont jamais parfumé la terre. » Ces deux contes, le Génie Bonhomme et Trésor des fèves, sont ce qu'il a rapporté de plus parfait et de meilleur de ces excursions aux pays fantastiques. Les récits de ce genre doivent toujours être écrits pour les âmes crédules, pour les imaginations non déflorées ni amorties, c'est-à-dire, à l'époque où nous sommes, pour les enfants, et c'est pour les enfants que Nodier a écrit ces deux jolis contes, que les grandes personnes et même les grands savants ne laissent pas de lire avec délices. Nous n'étions pas fâché, nous l'avouons du reste, de commencer par l'un de ces contes et de finir par l'autre notre recueil : le Génie Bonhomme ouvre la marche et sert d'enseigne au génie de Nodier. Trésor des fèves et Fleur des pois termine le volume que ce joli titre pourrait définir et caractériser.
Séraphine et la Neuvaine de la Chandeleur sont tirés des Souvenirs de jeunesse. Douces visions de l'adolescence, tibleaux ravissants, idylles enchanteresses, ces nouvelles racontent les premières tendresses, les premières passions idéales et pudiques, et aussi les premières douleurs, les premiers désespoirs que plus tard la maturité et la vieillesse surtout aimeront tant à se rappeler. Quelle vie et quelle lumière dans ces récits, où l'auteur a fixé ses premières et ses plus vives émotions! Qui n'a été attendri en écoutant Maxime et Séraphine et leurs aimables gronderies, sur le banc des marronniers, le lendemain de l'es-
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capade nocturne au Trou du hibou? Qui n'a senti toute son enfance lui revenir au cœur, pour ainsi dire, quand Séraphine promène malicieusement son bouquet de cerises sur les lèvres de celui qu'elle croit endormi? Et les premières pages de la Neuvaine de la Chandeleur? quoi de plus expansif et de plus souriant? On croit s'abandonner à ses propres souvenirs en suivant ces réminiscences embellies qui se déroulent, nous enveloppent et nous bercent amoureusement.
Jean- François-les-bas-bleus , les Aveugles de Chamouny, Baptiste Montauban, appartiennent à la série des Contes de la veillée. Dans ces trois récits s'exprime la profonde sympathie de Nodier pour les faibles, les humbles et les souffrants. Baptiste Montauban, Jean-François, sont tous deux des simples d'esprit, des « innocents », comme on dit dans les campagnes, et pourtant ils semblent avoir certaines révélations, certains privilèges qui sont refusés aux intelligences les plus fières et les plus sûres d'ellesmêmes. L'un est en communication familière avec la nature, comme les anciens solitaires qui conversaient avec les animaux des forêts et se faisaient obéir et servir par eux. L'autre est visité d'étranges visions; il a des pressentiments d'une précision inexplicable.
Nodier ne doute pas de ces dons mystérieux qui font une sorte de compensation à la privation des dons naturels et vulgaires. Il choisit de préférence, pour les peindre dans quelque cadre fleuri, ces êtres exceptionnels, inoffensifs, malheureux et protégés du ciel. 11 se passionne pour ces mélancoliques héros; il nous intéresse à leurs
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destinées sacrifiées aussi vivement qu'il s'y intéresse luimême.
Les Aveugles de Chamouny sont victimes d'une autre disgrâce. Quelle touchante pastorale que celle de Gervais et d'Eulalie, privés tous deux de la vue au milieu des plus admirables paysages ! La fin de leur histoire est un peu cruelle, sans doute; mais Nodier ne flatte pas la nature humaine; il n'a point voulu peindre exclusivement des âmes parfaites et des types angéliques. Il n'a garde sans doute d'aller recruter ses personnages parmi ce que la société offre de plus vil et de plus pervers. Il ne se plaît pas à ces avides recherches de la corruption , qui sont devenues à la mode après lui. Mais quand il rencontre le mal, l'ingratitude, le parjure même, dans le cours de ses récits, il ne les dissimule ni les évite. Il sait bien que ce serait un méchant service à rendre aux lecteurs candides que de leur persuader que la nature humaine est exempte de ces taches, et qu'il vaut mieux les prévenir d'abord, puisqu'ils acquerront assez tôt l'expérience du contraire.
La Légende de sœur Bcatrix appartient à la même série. Elle offre toutefois un caractère différent : c'est un poëme mystique, une de ces histoires miraculeuses que le moyen âge raconte dans ses naïves légendes ou qu'il peint, au milieu des nimbes d'or, sur les vitraux des chapelles. Nodier a donné à ce récit un charme inconcevable. Je ne puis m' empêcher toutefois de lui adresser un léger reproche, c'est d'avoir indiqué comme source Bzovius, un auteur du commencement du xvne siècle (mort en 1637), un annaliste moderne, au lieu de citer Gautier de Coinsy,
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et les nombreux trouvères du xme siècle qui ont rimé ce conte sous le titre de la Soucrctaine (la Sacristaine), devanciers lointains dont quelques-uns, par la naïveté et la grâce de leur récit, ne sont pas indignes d'être comparés à leur brillant imitateur.
Trilby produisit une vive sensation lorsqu'il parut D IS'1'2. Victor Hugo le salua par une ballade :
C'est toi, Lutin! — Qui t'amène?
Sur le rayon du couchant
Es-tu venu? Ton haleine
Me caresse en me touchant.
A mes yeux tu te révèles.
Tu m'inondes d'étincelles,
Et tes frémissantes ailes
Ont un bruit doux comme un chant.
Ta voix, de soupirs mêlée, M'apporte un accent connu.
Dans ma cellule isolée, Beau Trilby, sois bien venu!
Ma demeure hospitalière N'a point d'humble batelière Dont ta bouche familière Baise le sein demi-nu!
Viens-tu, dans l'àtre perfide, Chercher mon Follet qui fait, Et ma fée et ma sylphide, Qui me visitent sans bruit, Et m'apportent, empressées, Sur leurs ailes nuancées,
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Le jour de douces pensées Et de doux rêves la nuit!...
Celui qui de ta montagne T'a rapporté dans nos champs, Eut comme toi pour compagne L'Espérance aux vœux touchants.
Longtemps la France, sa mère, Vit fuir sa jeunesse amère Dans l'exil, où, comme Homère, Il n'emportait que ses chants.
A la fois triste et sublime, Grave en son vol gracieux, Le poëte aime l'abîme Où fuit l'aigle audacieux, Le parfum des fleurs mourantes, L'or des comètes errantes Et les cloches murmurantes Qui se plaignent dans les deux!
11 aime un désert sauvage Où rien ne borne ses pas; Son cœur, pour fuir l'esclavage, Vit plus loin que le trépas.
Quand l'opprimé le réclame, Des peuples il devient l'àme, Il est pour eux une flamme Que le tyran n'éteint pas.
Tel est Nodier, le poè'le!
Va, dis à ce noble ami Que ma tendresse inquiète Do tes périls a frémi ;
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Dis-lui bien qu'il te surveille; De tes jeux charme sa veille, Enfant! El lorsqu'il sommeille, Dors sur son front endormi!...
Trilby est une merveille de style, le triomphe de la plume amusée et incroyablement flexible de Charles Nodier. Il faudra toujours relire ces pages, lorsque l'on voudra apprendre comment on peut exprimer l'indéfinissable dans notre langue française, sans la violenter jamais, en lui laissant, au contraire, toute sa limpidité et toute sa grâce.
Telle est la gerbe que nous avons coupée. Nous espérons qu'elle sera agréable à tous les amateurs de bonne et belle littérature. Elle sera surtout appréciée, croyonsnous, par les esprits jeunes et par les cœurs honnêtes et purs. A tous ses autres mérites Nodier joint, en effet, celui d'être irréprochable dans sa pensée comme dans son style, et il le sentait si bien qu'il a dit lui-même : « Permettez aux petits de venir, car il n'y a pas de danger pour eux à écouter nos récits, et vous me connaissez assez pour me croire. »