PRÉFACE
Le sujet de cette nouvelle est tiré d'une préface ou d'une note des romans de sir Walter Scott, je ne sais pas lequel. Comme toutes les traditions populaires, celle-ci a fait le tour du monde et se trouve partout. C'est le Diable amoureux de toutes les mythologies. Cependant le plaisir de parler d'un pays que j'aime, et de peindre des sentiments que je n'ai pas oubliés; le charme d'une superstition qui
peut-être, la plus jolie fantaisie de l'imagination des modernes;
je ne sais quel mélange de mélancolie douce et de gaieté naïve que
la table originale, et qui n'a pas pu passer entièrement dans
■ imitation : tout cela m'a séduit au point de ne me laisser ni le temps, ni la faculté de réfléchir sur le fond trop vulgaire d'une espèce
imposition dans laquelle il est naturel de chercher avant tout l'attrait do la nouveauté. J'écrivois, au reste, en sûreté de conscience,
[Uôje n'ai lu aucune des nombreuses histoires dont celle de mon lutin a pu donner l'idée, et je me promettois d'ailleurs que mon
. qui diffère nécessairement des contes du môme genre, par tous
létailfl de mœurs <'t de localités, auroit encore, en cela, un peu qui s'attadn» au\ choses nouvelles. Je l'abandonne, quoi
qu'il en soit, aux lecteurs accoutumés des écrits frivoles, avec cette déclaration faite dans l'intérêt de ma conscience, beaucoup plus que dans celui de mes succès. Il n'est pas de la destinée de mes ouvrages d'être jamais l'objet d'une controverse littéraire.
Quand j'ai logé le lutin d'Argail dans les pierres du foyer, et que je l'ai fait converser avec une fileuse qui s'endort, je connoissois depuis longtemps une jolie composition de M. de Latouche, où cette charmante tradition étoit racontée en vers enchanteurs ; et comme ce poëte est, selon moi, dans notre littérature, l'Hésiode des esprits des fées, je me suis enchaîné à ses inventions avec le respect qu'un homme qui s'est fait auteur doit aux classiques de son école. Je serai bien fier s'il résulte pour quelqu'un de cette petite explication que j'étois l'ami de M. de Latouche, car j'ai aussi des prétentions à ma part de gloire et d'immortalité.
C'est ici que cet avertissement devoit finir, et il pourroit même paroître long, si l'on n'avoit égard qu'à l'importance du sujet; mais j'éprouve la nécessité de répondre à quelques objections qui se sont élevées d'avance contre la forme de mon foiblc ouvrage, pendant que je m'amusois à l'écrire, et que j'aurois mauvaise grâce de braver ouvertement. Quand il y a déjà tant de chances probables contre un bien modeste succès, il est au moins prudent de ne pas laisser prendre à la critique des avantages trop injustes ou des droits trop rigoureux. Ainsi, c'est avec raison, peut-être, qu'on s'élève contre la monotonie d'un choix de localité que la multiplicité des excellents romans de sir Walter Scott a rendu populaire jusqu'à la trivialité, et j'avouerai volontiers que ce n'est maintenant ni un grand effort d'imagination, ni un grand ressort de nouveauté, que de placer en Ecosse la scène d'un poeme o 1 d'un roman. Cependant, quoique sir Walter Scott ait produit, je crois, dix ou douze volumes depuis que j'ai trace les premières lignes de celui-ci, distraction rare et souvent négligée de différents travaux plus sérieux, je ne choisirois pas autrement
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le lieu et les accessoires de la scène, si j'avois à recommencer. Go
n'est toutefois pas la manie à la mode qui m'a assujetti, comme tant d'autres, à cette cosmographie un peu barbare, dont [a nomenclature inharmonique épouvante l'oreille et tourmente la prononciation de nos dames. C'est l'affection particulière d'un voyageur pour une contrée qui a rendu à son cœur, dans une suite charmante d'impressions vives et nouvelles, quelques-unes des illusions du jeune âge; c'est le besoin si naturel à tous les hommes de se rebercer, comme dit Schiller, dans les rêves </e leur printemps. 11 y a une époque de la ?ie où la pensée recherche avec un amour exclusif les souvenirs et les imams du berceau, .le q'\ suis pas encore parvenu. 11 y a une époque de la vie où l'âme déjà fatiguée se rajeunit encore dans d'agréables conquêtes sur l'espace et sur le temps. C'est celle-là dont j'ai voulu fixer en courant les sensations prêtes à s'effacer. Que signitieroit, au reste, dans l'état de nos mœurs et au milieu de l'éblouissante profusion de nos lumières, l'histoire crédule des rêveries d'un peuple enfant, appropriée à notre siècle et à notre pays? Nous sommes trop perfectionnés pour jouir de ces mensonges délicieux, et nos hameaux sont trop savants pour qu'il soit possible d'y placer avec vraisemblance aujourd'hui les traditions d'une superstition intéressante. Il faut courir au bout de l'Europe, affronter les mers du Nord et les glaces du pôle, et découvrir dans quelques huttes à demi sauvages une tribu tout à fait isolée du reste des hommes, pour pouvoir s'attendrir sur de touchantes erreurs, seul reste des âges d'ignorance et de sensibilité.
Lue autre objection dont j'avois à parler, et qui est beaucoup moins naturelle, mais qui vient de plus haut, et qui offroit des consolations trop douces à la médiocrité didactique et à l'impuissance ambitieuse pour n'en être pas accueillie avec empressement, est celle qui s'est nouvellement développée dans les considérations d'ailleurs fort spirituelles sur les usurpations réciproques de la poésie et de
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la peinture, et dont le genre qu'on appelle romantique a été le prétexte. Personne n'est plus disposé que moi à convenir que le genre romantique est un fort mauvais genre, surtout tant qu'il ne sera pas défini, et que tout ce qui est essentiellement détestable appartiendra, comme par une nécessité invincible, au genre romantique; mais c'est pousser la proscription un peu loin que de l'étendre au style descriptif; et je tremble de penser que si on enlève ces dernières ressources, empruntées d'une nature physique invariable, aux nations avancées chez lesquelles les plus précieuses ressources de l'inspiration morale n'existent plus, il faudra bientôt renoncer aux arts et à la poésie. Il est généralement vrai que la poésie descriptive est la dernière qui vienne à briller chez les peuples; mais c'est que chez les peuples vieillis il n'y a plus rien à décrire que la nature qui ne vieillit jamais. C'est de là que résulte à la fin de toutes les sociétés le triomphe inévitable des talents d'imitation sur les arts d'imagination, sur l'invention et le génie. La démonstration rigoureuse de ce principe seroit, du reste, fort déplacée ici.
Je conviens d'ailleurs que cette question ne vient pas jusqu'à moi, dont les essais n'appartiennent à aucun genre avoué. Et que m'importe ce qu'on en pensera dans mon intérêt? C'est pour un autre Chateaubriand, pour un Bernardin de Saint-Pierre à venir, qu'il faut décider si le style descriptif est une usurpation ambitieuse sur l'art de peindre l;i pensée, comme certains tableaux de David, de Gérard etdeGirodet sur l'art de l'écrire; et si l'inspiration circonscrite dans un cercle qu'il ne lui esl plus permis de franchir n'aura jamais le droit de s'égarer sous le frigus opacum et à travers les gelidœ fontium jicrennilales des poêles paysagistes, qui ont trouvé ces heureuses expressions sans la permission de l'Académie.
Ar. IL L'orthographe propre des sites écossois, qui doit être inviolable dans un ouvrage de relation, me paroissant fort indiflerente
dans 110 ouvrage d'imagination qui n'est pas plus destiné à fournir des autorités en cosmographie qu'en littérature, je mo suis permis de l'altérer en quelques endroits, pour éviter do ridicules équivoques de prononciation ou des consonnances désagréables. Ainsi, j'ai écrit Argail pour Argyle, et Balva pour Balvaig, exemples qui seroien! au moins justifiés, le premier par celui de l'Arioste et de ses traducteurs, I»1 second par celui de Macpherson et de ses copistes, mais qui peuvent heureusement se passer de leur appui aux yeux du public sagement économe de son temps qui ne lit pas les préfa< s
La première édition de Trilby est de 4 822. Lorsque Nodier écrivit cette charmante nouvelle, ilétoit sous l'impression toute récente d'un voyage en Ecosse, dont la relation avoit été publiée l'année précédente sous ce titre : Promenade de Dieppe aux montagnes d Ecosse, parCh. Nodier. Paris, Barba, 1821. Petitin-12 de 332 p.
{Noie de l'Éditeur.)
L n'y a personne parmi
vous, mes chers amis,
qui n'ait entendu parler
des drows de Thulé et
des elfs ou lutins familiers
de l'Ecosse, et qui ne sache
qu'il y a peu de maisons rustiques dans ces
contrées qui ne comptent un follet parmi leurs hôtes.
si d'ailleurs un démon plus malicieux que méchant
et plus espiègle que malicieux, quelquefois bizarre et
mutin, souvent doux et serviable, qui a toutes les
bonnes qualités et tous les défauts d'un enfant mal élevé. Il fréquente rarement la demeure des grands et les fermes opulentes qui réunissent un grand nombre de
serviteurs; une destination plus modeste lie sa vïe mystérieuse a la cabane du pâtre ou du bûcheron. Là, mille fois plus joyeux que les brillants parasites de la
fortune, il se joue, à contrarier les vieilles femmes qui médisent de lui dans leurs veillées, ou à troubler de rêves incompréhensibles, mais gracieux, le sommeil <l»%s jeunes filles. Il se plaît particulièrement dans les étables, et il aime à traire pendant la nuit les vaches el les chèvres du hameau, afin de jouir de la douce surprise des bergères matinales, quand elles arrivent d<\s le point du jour, et nt' peuvent comprendre par quelle merveille les jattes rangées avec ordre regorgent de si bonne heure d'un lait écumeux et appétissant; ou bien il caracole sur les chevaux qui hennissent de joie, roule dans ses doigts les longs anneaux de leurs crins flottants, lustre leur croupe polie, ou lave d'une eau pure comme le cristal leurs jambes fines et nerveuses1. Pendant l'hiver
I. Cette croyance aux lutins qui remplissent les humbles et utiles fonctions de valet de ferme, ou celles plus aristocratiques de piqueur ou de jockey, n'est point exclusivement particulière à l'Ecosse ou aux. pays du Nord. « Dans le Perche, dit M. Alfred Maury dans le savant travail : Les Fées du moyen âge, on trouve des croyances analogues : des servants prennent soin des animaux et promènent quelquefois d'une main invisible l'étrille sur la croupe du cheval. Dans la Vendée, moins complaisants, ils s'amusent à leur tirer les crins. Cependant, en général, les soins de tous ces êtres singuliers ne sont qu'à moitié désintéressés; ils se contentent de peu, mais, en général, ils veulent être payés de leurs peines. » Dans Shakspeare, le lutin Robin fjood fellow est chargé à minuit de balayer la maison, de moudre la moutarde; mais si on n'a pas soin de laisser pour lui une
il préfère à tout les environs de l'âtre domestique et les pans couverts de suie de la cheminée, où il fait son
tabitation dans les fentes de la muraille, à côté de la
tasse do crème ou de lait caillé, malheur pour le lendemain, malheur à la ménagère! Son beurre ne prendra pas cl la soupe sera brûlée... Trilby est plus aimable que Robin good felloio. Il est surtout plus complaisant et moins intéressé. Il appartenoit à Nodier d'embellir les lutins et les fées. {Noie de V Éditeur.)
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cellule harmonieuse du grillon. Combien de fois n'at-on pas vu Trilby, le joli lutin de la chaumière de Dougal, sautiller sur le rebord des pierres calcinées avec sou petit tartan de feu el sou plaid ondoyant couleur de fumée, en essayanl de saisit' au passage les étincelles qui jaillissoienl des lisons et qui montoienl en gerbe brillante au-dessus du foyer! Trilby étoit le plus jeune, le plus galant, le plus mignon des follets. Vous auriez parcouru l'Ecosse entière, depuis l'embouchure du Solway jusqu'au détroit de Pentland, sans en trouver un seul qui put lui disputer l'avantage de l'esprit et de la gentillesse. On ne racontoit de lui que des choses aimables et des caprices ingénieux. Les châtelaines d'Argail et de Lennox en étoient si éprises que plusieurs d'entre elles se mouroient du regret de ne pas posséder dans leurs palais le lutin qui avoit enchanté leurs songes, et le vieux laird de Lutha auroit sacrifié, pour pouvoir l'offrir à sa noble épouse, jusqu'à la claymore rouillée d'Archibald, ornement gothique de sa salle d'armes; mais Trilby se soucioit peu de la claymore d'Archibald, et des palais et des châtelaines. Il n'eût pas abandonné la chaumière de Dougal pour l'empire du monde, car il ''toit amoureux de la brune Jeannie, l'agaçante batelière du lac Beau, et il profitoit de temps en temps do
TFiILBY.
l'absence du pécheur pour raconter à Jeanine les sentiments qu'elle lui avoit inspirés. Quand Jeannie. de retour du lac, avoit vu s'égarer au loin, s'enfoncer dans
une an-<' profonde, se cacher derrière un cap avancé, pâlir dans les brumes de l'eau et du eiel la lumière errante du bateau voyageur qui portoit son mari et les espérances d'une pêche heureuse, elle regardoit encore du seuil de la maison, puis rentroit en soupirant, atti-
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soi! les charbons à demi blanchis par la cendre, el faisoil pirouetter son fuseau de cytise en fredonnant lo cantique de saint Dunslan, ou la ballade du revenant d'Aberfoïl, el des que ses paupières, appesanties par le sommeil, commençoient à voiler ses yeux fatigués, Trîlby, qu'enhardissoil l'assoupissement de sa bienaimée, sautoit légèrement de son trou, bondissoit avec une joie d'enfant dans les flammes, en faisant sauter autour de lui un nuage de paillettes de feu, se rapprochait plus timide de la fileuse endormie, et quelquefois, rassuré par le souffle égal qui s'exhaloit de ses lèvres à intervalles mesurés, s'avançoit, reculoit, revenoit encore, s'élançoit jusqu'à ses genoux en les effleurant comme un papillon de nuit du battement muet de ses ailes invisibles, alloit caresser sa joue, se rouler dans les boucles de ses cheveux, se suspendre, sans y peser, aux anneaux d"or de ses oreilles; ou se reposer sur son sein en murmurant d'une voix plus douce que le soupir de l'air à peine ému, quand il meurt sur une feuille de tremble1 : « Jeannie, ma belle Jeannie, écoute un moment l'amant qui t'aime et qui pleure de t' aimer, parce que tu ne réponds pas à sa tendresse. Prends pitié de Trilby, du
1 . Cette phrase a été indiquée par M. Sainte-Beuve comme l'une des plus parfaites qui se puissent lire.
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pauvre Trilby. Je suis le follet de la chaumière. C'est moi, Jeannie, ma belle Jeannie, qui soigne le mouton que tu chéris, et qui donne à sa laine un poli qui le dispute à la soie et à l'argent. C'est moi qui supporte
le poids de les rames pour l'épargner à tes bras, et qui repousse au loin l'onde qu'elles ont à peine touchée. C'est moi qui soutiens ta barque lorsqu'elle se penche sous l'effort du vent, et qui la fais cingler contre la marée comme sur une pente facile. Les poissons bleus
du lac Long el du lac Beau, ceux qui font jouer aux
rayons du soleil sous les eaux basses ^ la rade les saphirs de leurs dos éblouissants, c'est moi qui les ai apportés des mers lointaines du Japon, pour réjouir les yeux de la première fille que tu mettras au monde, el que tu verras s'élancer à demi de tes bras en sui\an!
leurs mouvements agiles et les reflets variés de leurs
écailles brillantes. Les fleurs que tu t'étonnes de trouver
le matin sur ton passage dans la plus triste saison de
Tannée, c'est moi qui vais les dérober pour toi à des
campagnes enchantées dont tu ne soupçonnes pas
l'existence, et où j'habiterois, si je l'avois voulu, de
riantes demeures, sur des lits de mousse veloutée que
la neige ne couvre jamais, ou dans le calice embaumé
d'une rose qui ne se flétrit que pour faire place à des roses plus belles. Quand tu respires une touffe de thym enlevée au rocher, et que tu sens tout à coup tes lèvres
surprises d'un mouvement subit, comme l'essor d'une abeille qui s'envole, c'est un baiser que je te ravis en paêsant. Les songes qui te plaisent le mieux, ceux dans lesquels tu vois un enfant qui te caresse avec
tant d'amour . moi seul je te les envoie, et je suis l'enfant dont tes lèvres pressent les lèvres enflammées dans ces doux prestiges de la nuit. Oh ! réalise le bonheur de nos rêves! leannie, ma belle Jeannic, enchantement délicieux de mes pensées, objet de souci et d'espérance . de trouble et de ravissement, prends
pitié du pauvre Trilby, aime un peu le follet de la chaumière. »
Jeannie aimoit les jeux du follet, et ses flatteries caressantes, et les rêves innocemment voluptueux qu'il lui apportait dans le sommeil. Longtemps elle avoit pris plaisir à cette illusion sans en faire confidence à Dougal, et cependant la physionomie si douce et la voix si plaintive de l'esprit du foyer se retraçaient souvent à sa pensée, dans cet espace indécis entre le repos et le
MO
réveil où le cœur se rappelle malgré lui les impressions qu'il s'est efforcé d'éviter pendant le jour. Il lui sembloit voir Trilby se glisser dans les replis de ses rideaux, ou l'entendre gémir et pleurer sur son oreiller. Quelquefois
même, elle avoit cru sentir le pressement d'une main agitée, l'ardeur d'une bouche brûlante. Elle se plaignit enfin à Dougal de l'opiniâtreté du démon qui l'aimoit et cjui n'étoit pas inconnu au pécheur lui-même, car ce rusé rival avoit cent fois enchaîné son hameçon ou lié les mailles de son filet aux herbes insidieuses du lac. Dougal l'avoit vu au-devant de son bateau, sous l'appa-
rence d'un poisson énorme, séduire (Tune indolence trompeuse l'attente de sa pèche nocturne, ei puis plonger, disparaître, effleurer le lac sous la forme (Tune mouche ou d'une phalène, et se perdre sur le rivage avec VHope-Clover dans les moissons profondes de la
luzerne. C'est ainsi que Trilby égaroit Dougal, et prolongeant longtemps son absence.
Pendant que Jeannie, assise à l'angle du foyer, racoiïtoit à son mari les séductions du follet malicieux , qu'on se représente la colère de Trilby, et son inquiétude, ei ses terreurs! Les tisons lançoient des flammes
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blanches qui dansoient sur eux sans les toucher; les charbons étinceloient de petites aigrettes pétillantes, le farfadet se rouloit dans une cendre enflammée et la faisoit voler autour de lui en tourbillons ardents. — Yoilà qui est bien, dit le pêcheur. J'ai passé ce soir le vieux Ronald, le moine centenaire de Balva, qui lit couramment dans les livres d'église, et qui n'a pas pardonné aux lutins d'Argail les dégâts qu'ils ont faits l'an dernier dans son presbytère. Il n'y a que lui qui puisse nous débarrasser de cet ensorcelé de Trilby, et le reléguer jusque dans les rochers d'Inisfaïl, d'où nous viennent ces méchants esprits.
Le jour n'étoit pas arrivé que l'ermite fut appelé à la chaumière de Dougal. Il passa tout le temps que le soleil éclaira l'horizon en méditations et en prières, baisant les reliques des saints, et feuilletant le Rituel et la Clavicule. Puis, quand les heures de la nuit furent tout à fait descendues, et que les follets égarés dans l'espace rentrèrent en possession de leur demeure solitaire, il vint se mettre à genoux devant l'àtrc embrasé, \ jeta quelques frondes de houx bénit, qui brûlèrent en craquetant, épia d'une oreille attentive le chant mélancolique du grillon qui prèssentoii la perte de son ami, et reconnut Trilby à ses soupirs. Jeannie venoit d'entrer.
TR1LBY.
Alors le vieux moine se releva, el prononçanl trois fois le nom de Trilln d'une voix redoutable . — Je t'adjure, lui dit-il. par le pouvoir que j'ai reçu des sacrements, de sortir de la chaumière de Dougal le pécheur,
quand j'aurai chanté pour la troisième fois les saintes litanies de la Vierge. Comme tu n'avois jamais donné lieu, Trilby, à une plainte sérieuse, et que tu étois même connu en Argail pour un esprit sans méchanceté; comme lis d'ailleurs par les livres secrets de Salomon, dont
l'intelligence est en particulier réservée à notre monastère de Bal va, que tu appartiens à une race mystérieuse dont la destinée à venir n'est pas irréparablement fixée, et que le secret de ton salut ou de ta damnation est encore caché dans la pensée du Seigneur, je m'abstiens de prononcer sur toi une peine plus sévère. Mais qu'il te souvienne, Trilby, que je t'adjure, au nom du pouvoir que les sacrements m'ont donné, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur, quand j'aurai chanté pour la troisième fois les saintes litanies de la Vierge !
Et le vieux moine chanta pour la première fois, accompagné des répons de Dougal et de Jeannie dont le cœur commençoit à palpiter d'une émotion pénible. Elle n'étoit pas sans regret d'avoir révélé à son mari les timides amours du lutin, et l'exil de l'hôte accoutumé du foyer lui faisoit comprendre qu'elle lui étoit plus attachée qu'elle ne l'avoit cru jusqu'alors.
Le vieux moine prononçant de nouveau par trois fois le nom de Trilby : — Je t'adjure, lui dit-il, de sortir de la chaumière de Dougal le pécheur, et afin que tu ne le Halles pas de pouvoir éluder le sens de mes paroles, car ce n'est pas d'aujourd'hui que je connois votre malice, je le signifie que cette sentence est irrévocable à jamais. ..
— Hélas! dit tout bas leannie.
— A moins, continua le vieux moine, que Jeannie oe te permette d"\ revenir.
leannie redoubla d'attention.
— Et que Dougal lui-même no t\ envoie.
— Hélas! répéta Jeannie.
— El qu'il to souvienne, Trilby, que je t'adjure, au aom du pouvoir que les sacrements m'ont donné, de sortir de la chaumière de Dougal le pécheur, quand j'aurai chanté deux fois encore les saintes litanies de la Vierge.
Et le vieux moine chanta .pour la seconde fois, accompagné des répons de Dougal et de Jeannie qui ne prononçoit plus qu'à demi-voix, et la tête à demi enve- [oppée de sa noire chevelure, parce que son cœur étoit gonflé de sanglots qu'elle cherchoit à contenir, et ses yeux mouillés de larmes qu'elle cherchoit à cacher. Trilby. se disoit-elle, n'est pas d'une race maudite; ce moine vient lui-même de l'avouer; il m'aimoit avec la même innocence que mon mouton ; il ne pouvoit se passer de moi. Que deviendra-t-il sur la terre quand il sera privé du seul bonheur de ses veillées? Etoit-ce un si grand mal, pauvre Trilby, qu'il se jouât le soir avec mon fuseau, quand, presque endormie, je le laissois érhap-
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per de ma main, ou qu'il se roulât en le couvrant de baisers dans le fil que j'avois touché?
Mais le vieux moine répétant encore par trois fois le nom de Trilby , et recommençant ses paroles dans le même ordre : — Je t'adjure, lui dit-il, au nom du pouvoir que les sacrements m'ont donné, de sortir de la chaumière de Dougal le pêcheur , et je te défends d'y rentrer jamais, sinon aux conditions que je viens de te prescrire, quand j'aurai chanté une fois encore les saintes litanies de la Vierge.
Jeannie porta sa main sur ses yeux.
— Et crois que je punirai ta rébellion d'une manière qui épouvantera tous tes pareils! je te lierai pour mille ans, esprit désobéissant et malin, dans le tronc du bouleau le plus noueux et le plus robuste du cimetière '.
— Malheureux Trilby! dit Jeannie.
— Je le jure sur mon grand Dieu, continua le moine, et cela sera fait ainsi.
Et il chanta pour la troisième fois, accompagné des répons de Dougal. Jeannie ne répondit pas. Elle s'étoil laissée tomber sur la pierre saillante qui borde le foyer, et le moine et Dougal attribuoient son émotion au trouble naturel que doit faire naître une cérémonie
imposante. Le dernier répons expira; la flamme des tisons pâlit; une lumière bleue courut sur la braise
«'teinte et s'évanouit. Un long cri retentit dans la cheminée rustique. Le follet n'y étoit plus.
— Où est Trilby? dit Jeannie en revenant à elle,
— Parti, dit le moine avec orgueil. — Parti! s'écriat— elle, d'un accent qu'il prit pour celui de l'admiration et de la joie. Les livres sacrés de Salomon ne lui avoient pas appris ces mystères.
A peine le follet avoit quitté le seuil de la chaumière de Dougal, Jeannie sentit amèrement que l'absence du pauvre Trilby en avoit fait une profonde solitude. Ses chansons de la veillée n'étoient plus entendues de personne , et, certaine de ne confier leurs refrains qu'à des murailles insensibles, elle ne chantoit que par distraction ou dans les rares moments où il lui arrivoit de penser que Trilby, plus puissant que la Clavicule et le Rituel, avoit peut-être déjoué les exorcismes du vieux moine et les sévères arrêts de Salomon. Alors, l'œil fixé sur l'âtre, elle cherchoit à discerner, dans les figures bizarres que la cendre dessine en sombres compartiments sur la fournaise éblouissante, quelques-uns des traits que son imagination avoii prêtés à Trilby; elle n' apercevait qu'une ombre sans forme el sans \i<i qui rompoit çà et là l'uniformité du rouge enflammé du foyer, et se dissipoit à la moindre agitation de la touffe de bruyères sèches qu'elle faisoil siffler devanl le feu pour le ranimer. Elle laissoil tomber son fuseau, elle abandonnoil son fil, mais Trilby
ne chassoil plus devant lui le fuseau roulant comme pour le dérober à sa maîtresse, heureux alors de I»1 ramener jusqu'à elle et de se servir du til à peine ressaisi, pour s'élever à la main de Jeannie ei y déposer un baiser rapide, après lequel il étoit si prompt à retomber, à s'enfuir et à disparaître, qu'elle n'avoit jamais eu le temps de s'alarmer et de se plaindre. Dieu! que les
temps étoient changés î que les soirées étoient longues, et que le cœur de Jeannie étoit triste !
Les nuits de Jeannie avoient perdu leur charme comme sa vie, et s' attristaient encore de la secrète pensée que Trilby, mieux accueilli chez les châtelaines d'Argail, y vivoit paisible et caressé, sans crainte de leurs fiers époux. Quelle comparaison humiliante pour la chaumière du lac Beau ne devoit pas se renouveler pouT lui à tous les moments de ses délicieuses soirées.
sous les cheminées somptueuses où les noires colonnes de Stafla s'élançoient des marbres d'argent de Firkin, et aboutissoient à des voûtes resplendissantes de cristaux de mille couleurs! Il y avoit loin de ce magnifique appareil à la simplicité du triste foyer de Dougal. Que cette comparaison étoit plus pénible encore pour Jeannie, quand elle se représentoit ses nobles rivales, assemblées autour d'un brasier dont l'ardeur étoit entretenue par des bois précieux et odorants qui remplissoient d'un nuage de parfums le palais favorisé du lutin! quand elle détailloit dans sa pensée les richesses de leur toilette, les couleurs brillantes de leurs robes à quadrilles, l'agrément et le choix de leurs plumes de ptarmigan et de héron, la grâce apprêtée de leurs cheveux, et qu'elle croyoit saisir dans l'air les concerts de leurs voix mariées avec une ravissante harmonie! — Infortunée Jeannie, disoit-clle, tu croyois donc savoir chanter! et quand tu aurois une voix plus douce que celle de la jeune fille de la mer que les pêcheurs ont quelquefois entendue le matin, qu'as-tu fait, Jeannie, pour qu'il s'en souvînt? Tu chantois comme s'il n'étoit pas là, comme si l'écho seul t'avoit écoutée, tandis que toutes ces coquettes ne chantent que pour lui; elles ont d'ailleurs tant d'avantages sur toi : la fortune, la
ooblesse, peut-être même la beauté! Tu es brune, Jeannie, parce que ton front découverl à la surface resplendissante des eaux brave le ciel brûlant de l'été. Regarde tes bras : ils sont souples el nerveux, mais ils n'ont ni délicatesse ni fraîcheur. Tes cheveux manquent peut-être de grâce, quoique noirs, longs, bouclés et superbes, lorsque, flottant sur tes épaules, tu les abandonnes aux fraîches brises du lac; mais il m'a vue si rarement sur le lac, et n'a-t-il pas oublié déjà qu'il m'a vue?
Préoccupée de ces idées, Jeannie se livroit au sommeil bien plus tard que d'habitude, et ne goûtoit pas le sommeil même, sans passer de l'agitation d'une veille inquiète à des inquiétudes nouvelles. Trilby ne se présentoit plus dans ses rêves sous la forme fantastique du nain gracieux du foyer. A cet enfant capricieux avoit succédé un adolescent aux cheveux blonds, dont la taille svelte et pleine d'élégance le disputoit en soupiesse aux joncs élancés des rivages; c'étoient les traits fins et doux du follet, mais développés dans les formes imposantes du chef du clan des Mac-Farlane, quand il gravit le Cobler en brandissant l'arc redoutable du chasseur, ou quand il s'égare dans les boulingrins d'Argail, fii faisant retentir d'espace en espace les cordes de la
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harpe écossoise; et tel devoit être le dernier de ces illustres seigneurs, lorsqu'il disparut tout à coup de son château après avoir subi l'anathème des saints religieux de Balva, pour s'être refusé au payement d'un ancien tribut envers le monastère. Seulement les regards de Tribly n'avoient plus l'expression franche, la confiance ingénue du bonheur. Le sourire d'une candeur étourdie ne voloit plus sur ses lèvres. Il considéroit Jeannie d'un œil attristé, soupiroit amèrement, et ramenoit sur son front les boucles de ses cheveux, ou l'enveloppoit dos longs replis de son manteau; puis se perdoit dans les vagues ombres de la nuit. Le cœur de Jeannie étoit pur, mais elle souffroit de l'idée qu'elle ('toit la seule cause des malheurs d'une créature charmante qui ne l'avoit jamais offensée, et dont elle avoit trop vite redouté la naïve tendresse. Elle s'imaginoit, dans l'erreur involontaire des songes, qu'elle crioit au follet de revenir, et que, pénétré de reconnoissance, il s'élançoit ;i ses pieds et les couvroit de baisers et de larmes. Puis, en le regardant sous sa nouvelle forme, elle comprenoit qu'elle ne pouvoit plus prendre à lui qu'un intérêt coupable, el déploroit son exil sans oser désirer son retour.
Ainsi se passoient les nuits de Jeannie, depuis le
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départ du lutin; èl son cœur, aigri par un juste repentir ou par un penchant involontaire, toujours repoussé, toujours vainqueur, ne s'entretenoit que d<> mornes soucis qui troubloient le repos de la chaumière. Dougal, lui-même, étoit devenu Inquiet et rêveur. Tl y a do* privilèges attachés aux maisons qu'habitent les follets! Kilos sont préservées dos accidents de l'orage et des ravages de l'incendie, car le lutin attentif, n'oublie jamais, quand lé monde est livre au repos, de faire sa rondo nocturne autour du domaine hospitalier qui lui donne un asile contre le froid des hivers. Il resserre les chaumes du toit à mesure qu'un vent obstiné les divise, ou bien il fait rentrer dans ses gonds ébranlés une porte agitée par la tempête. Obligé à nourrir pour lui la chaleur agréable du foyer, il détourne de temps en temps la cendre qui s'amoncelle; il ranime d'un souffle léger une étincelle qui s'étend peu à peu sur un charbon prêt à s'éteindre, et finit par embraser toute sa noire surface. 11 ne lui en faut pas davantage pour se réchauffer; mais il paye généreusement le loyer de ce bienfait, en veillant à ce qu'une flamme furtive ne vienne pas à se développer pendant le sommeil insouciant de ses hôtes; il interroge du regard tous les recoins du manoir, toutes les fentes de la cheminée
antique; il retourne le fourrage clans la crèche, la paille sur la litière; et sa sollicitude ne se borne pas aux soins de l'étable; il protège aussi les habitants pacifiques de la basse-cour et de la volière auxquels la Providence n'a donné que des cris pour se plaindre, et qu'elle a laissés sans armes pour se défendre. Souvent le chatpard, altéré de sang, qui étoit descendu des montagnes en amortissant sur les mousses discrètes son pas qui les foule à peine, en contenant son miaulement de tigre, en voilant ses yeux ardents qui brillent clans la nuit comme des lumières errantes ; souvent la martre voyageuse qui tombe inattendue sur sa proie, qui la saisit sans la blesser, l'enveloppe comme une coquette d'embrassements gracieux, l'enivre de parfums enchanteurs et lui imprime sur le cou un baiser qui donne la mort; souvent le renard même a été trouvé sans vie à côté du nid tranquille des oiseaux nouveau-nés, tandis qu'une mère immobile dormoit la tête cachée sous I aile, en rêvant à l'heureuse histoire de sa couvée tout éclose, où il n'a pas manqué un seul œuf. Enfin l'aisance de Dougal avoil été fort augmentée par la pêche de ces jolis poissons bleus qui ne se laissoient prendre que (huis ses filets; et depuis le départ de Trilby, les poissons bleus avoient disparu. Aussi n'arrivoit-il plus
au rivage sans être poursuivi des reproches de tous les onfants du clan de Mac-Farlane, qui lui crioient : — r/ost affreux, méchant Dougal! c'est vous qui aveï enlevé tous les jolis petits poissons du lac Long et du lac Beau; nous ne les verrons plus sauter à la surface de Peau, en faisant semblant de mordre à nos hameçons, ou s'arrêter immobiles comme des fleurs couleur du temps, sur les herbes roses de la rade. Nous ne tes verrons plus nager à côté de nous quand nous nous baignons, et nous diriger loin des courants dangereux, en détournant rapidement leur longue colonne bleue; et Dougal poursuivoit sa route en murmurant; il se disoit même quelquefois : — C'est peut-être, en effet, une chose bien ridicule que d'être jaloux d'un lutin; mais le vieux moine de Balva en sait là-dessus plus que moi.
Dougal enfin ne pouvoit se dissimuler le changement qui s'étoit fait depuis quelque temps dans le caractère de Jeannie, naguère encore si serein et si enjoué; et jamais il ne remontoit par la pensée au jour où il avoit vu sa mélancolie se développer, sans se rappeler au même instant les cérémonies de l'exorcisme et l'exil de Trilby. À force d'y réfléchir, il se
Miada que les inquiétudes qui l'obsédoient dans son
ménage, et la mauvaise fortune qui s'obstinoit à le poursuivre à la pêche, pourroient bien être l'effet d'un sort, et sans communiquer cette pensée à Jeannie dans des termes propres à augmenter l'amertume des soucis auxquels elle paroissoit livrée, il lui suggéra peu à peu le désir de recourir à une protection puissante contre la mauvaise destinée qui le persécutoit. G'étoit peu de jours après que de voit avoir lieu, au monastère de Balva, la fameuse vigile de saint Golombain , dont l'intercession étoit plus recherchée qu'aucune autre des jeunes femmes du pays, parce que, victime d'un amour secret et malheureux, il étoit sans doute plus propice1 qu'aucun des autres habitants du séjour céleste aux peines cachées du cœur. On en rapportoit des miracles de charité et de tendresse dont jamais Jeannie n'avoit entendu le récit sans émotion, et qui depuis quelque temps se présentaient fréquemment à son imagination parmi les rêves caressants de l'espérance. Elle se rendit d'autant plus volontiers aux propositions de Dougal, qu'elle n'avoit jamais visité le plateau du Calender, cl que, dans celle contrée nouvelle pour ses yeux, elle croyoii avoir moins do souvenirs à redouter qu'auprès du loyer do la chaumière, où tout l'entretenoit des grâces touchantes et de l'innocent amour
de Trilby, Un seul chagrin se mêloii à ridée de ce pèlerinage : c'esl que l'ancien du monastère, cet inflexible Ronald dont les exorcismes cruels avoient banni Trilln pour toujours de son obscure solitude, descendrait probablement lui-même de son ermitage des montagnes, pour prendre pari à la solennité anniversaire de la toi*1 du saint patron; mais Jeannie, qui craignoit avec trop de raison d'avoir beaucoup de pensées Indiscrètes ei peut-être jusqu'à des sentiments coupables à se reprocher, se résigna promptement à la mortification ou au châtiment de sa présence. Qu'alloit-elle, d'ailleurs, demander à Dieu, sinon d'oublier Trilby, ou plutôt la fausse image qu'elle s'en étoii faite; et quelle haine pouvoit-elle conserver contre ce vieillard, qui n'avoit fait que remplir ses vœux et que prévenir sa pénitence?
— Au reste, reprit-elle à part soi, sans se rendre compte de ce retour involontaire de son esprit, Ronald avoit plus de cent ans à la dernière chute des feuilles, et peut-être est-il mort.
Dougal, moins préoccupé, parce qu'il étoit bien plus fixé sur l'objet de son voyage, calculoit ce que devoii lui rapporter à l'avenir la pêche mieux entendue de ces poissons bleus dont il avoit cru ne voir jamais
finir l'espèce; et comme s'il avoit pensé que le seul projet d'une pieuse visite au sépulcre du saint abbé pouvoit avoir ramené ce peuple vagabond dans les eaux basses du golfe, il les sondoit inutilement du regard, eu parcourant le petit détour de l'extrémité du lac Long, vers les délicieux rivages de Tarbet, campagnes enchantées dont le voyageur môme qui les a traversées, le cœur vide de ces illusions de l'amour qui embellissent tous les pays, n'a jamais perdu le souvenir. C'étoit un peu moins d'un an après le rigoureux bannissement du follet. L'hiver n'étoit point commencé, mais l'été finissoit. Les feuilles, saisies par le froid matinal, se rouloient à la pointe des branches inclinées, et leurs bouquets bizarres, frappés d'un rouge éclatant, ou jaspés d'un fauve doré, sembloient orner la tête des arbres de fleurs plus fraîches ou de fruits plus brillants que les fleurs et les fruits qu'ils ont reçus de la nature. On auroit cru qu'il y avoit des bouquets de grenades dans les bouleaux, et que des grappes mûres pendoient à la pâle verdure des frênes, surprises de briller entre les fines découpures de leur feuillage léger. Il y a dans ces jours de décadence de l'automne quelque chose d'inexplicable qui ajoute à la solennité de tous les sentiments. Chaque pas que fait le temps imprime alors
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sur les champs qui se dépouillent, ou au front dos arbres qui jaunissent, un nouveau signe de caducité plus grave et plus imposant . On entend sortir du fond dos bois une sorte de rumeur menaçante qui se compose du cri des branches sèches, du frôlement des feuilles qui tombent, de la plainte confuse des bêtes de proie que la prévoyance d'un hiver rigoureux alarme sur leurs petits, de rumeurs, de soupirs, de gémissements, quelquefois semblables à des voix humaines, qui étonnent l'oreille et saisissent le cœur. Le voyageur n'échappe pas même à l'abri des temples aux sensations qui le poursuivent. Les voûtes des vieilles églises rendent les mêmes bruits que les profondeurs des vieilles forêts, quand le pied du passant solitaire interroge les échos sonores de la nef, et que l'air extérieur qui se glisse entre les ais mal joints, ou qui agite le plomb des vitraux rompus, marie des accords bizarres au sourd retentissement de sa marche. On diroit quelquefois le chant grêle d'une jeune vierge cloîtrée qui répond au mugissement majestueux de l'orgue; et ces impressions se confondent si naturellement en automne, que l'instinct même des animaux y est souvent trompé. On a vu des loups errer sans défiance, à travers les colonnes d'une chapelle abandonnée, comme entre les fûts blan-
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chissants des hêtres; une volée d'oiseaux étourdis descend indistinctement sur le faîte des grands arbres, ou sur le clocher pointu des églises gothiques. A l'aspect de ce mât élancé, dont la forme et la matière sont dérobées à la forêt natale, le milan resserre peu à peu les orbes de son vol circulaire, et s'abat sur sa pointe aiguë comme sur un plat d'armoiries. Cette idée auroit pu prémunir Jeannie contre l'erreur d'un pressentiment douloureux, quand elle arriva sur les pas de Dougal à la chapelle de Glenfallach , vers laquelle ils s'étoient dirigés d'abord, parce que c'est là qu'étoit marqué le rendez-vous des pèlerins. En effet, elle avoit vu de loin un corbeau à ailes démesurées s'abaisser sur la flèche antique, et s'y arrêter avec un cri prolongé qui exprimoit tant d'inquiétude et de souffrance, qu'elle ne put s'empêcher de le regarder comme un présage sinistre. Plus timide en s'approehant davantage, elle égaroit ses yeux autour d'elle avec un saisissement involontaire, et son oreille s'effrayoit au foible bruit des vagues sans vent qui viennent expirer au pied du monastère abandonné.
C'est ainsi que, de ruines en ruines, Dougal et Jeannie parvinrent aux rives étroites du lac Kattrinn; car, dans ce temps reculé, les bateliers étoienl plus