POUR ÊTRE HEUREUX
— Ce n'est pas tout, observa gravement Saphir. Ce que l'oracle de l'anneau nous prescrit, il faut l'exécuter ponctuellement. Essayons, si tu m'en crois. Le travail n'est peut-être pas plus ennuyeux que l'oisiveté.
— Oh ! pour cela, je l'en défie, répliqua la petite fille. Et puis l'anneau nous réserve certainement quelque autre ressource contre l'ennui. Essayons, comme tu dis. Un mauvais jour est bientôt passé.
Sans être absolument mauvais, comme le craignoit Améthyste, ce jour n'eu! rien d'agréable. On avoil fait
venir les maîtres, si souvent repoussés, et ces gens-là parlent une langue qui paroît maussade parce qu'elle esl inconnue, mais à laquelle on finit par trouver quelque charnic quand on en a pris l'habitude.
Le frère el la sœur n'en étoienl pas là. Vingt fois, pendant chaque leçon, le chaton s'étoit entr' ouvert au mouvement du ressort, et vingt fois l'inscription obstinée s'étoit montrée à la même place. Il n'y avoit pas un mot de changé.
Ce fut toujours la môme chose pendant une longue semaine; ce fut encore la même chose pendant la semaine qui la suivit. Saphir ne se sentoit pas d'impatience. — On a bien raison de dire, murmuroit-il en griffonnant un pensum, que les génies de ce temps-ci se répètent! Et puis, ajoutoit-il, on en conviendra, c'est un étrange moyen pour guérir les gens de l'ennui, que de les ennuyer à outrance!
Au bout de quinze jours, ils s'ennuyèrent moins, parce que leur amour-propre commençoit à s'intéresser à la poursuite de leurs études. Au bout d'un mois, ils s'ennuyèrent à peine, parce qu'ils avoient déjà semé assez pour recueillir. Jls se divertissoient à lire à la récréation, et même dans le travail, des livres fort instructifs, et cependant fort amusants, en italien, en
anglois, en allemand; ils ne prenoient point de part directe à la conversation des personnes éclairées, mais ils en faisoient leur profit, depuis que leurs études les mettoient à portée de la comprendre. Ils pensoient
enfin ; et cette vie de l'âme que l'oisiveté détruit, cette vie nouvelle pour eux leur sembloit plus douce que l'autre, car ils avoient beaucoup d'esprit naturel. Leur grand'mère étoit d'ailleurs si heureuse de les voir étudier sans y être contraints et jouissoit si délicieusement de leurs succès ! Je me rappelle fort bien que le plaisir qu'ils procurent à leurs parents esl la plus pure joie des enfants.
Le ressort joua cependant bien des fois durant la première moitié de l'année; le septième, le huitième-, le neuvième mois, on l'ëxerçoil encore do temps à autre. Le douzième, il étoit rouillé.
Ge l'ut alors (juo le génie revint au château, comme
il s\ étoil engagé. Les génies de cette époque étaient
fort ponctuels dans leurs promesses. Pour cotte nouvelle visite, il avoii déployé un peu plus de pompe, celle d'un sage qui use (\c sa fortune sans l'étaler on vain appareil, parce qu'il sait le moyen d'en faire un meilleur usage. Il sauta au cou de ses jeunes amis. qui ne se formoient pas encore une idée bien distincte du bonheur dont ils lui étoient redevables. Ils l'accueillirent avec tendresse, avant d'avoir récapitulé dans leur esprit ce qu'il avoit fait pour eux. La bonne reconnoissance est comme la bienfaisance : elle ne compte pas.
— Eh bien ! enfants, leur dit-il gaiement, vous m'en avez beaucoup voulu, car la science est aussi de l'ennui. Je l'ai entendu dire souvent, et il y a des savants par le monde qui m'ont disposé à le croire. Aujourd'hui, plus d'études, plus de science, plus de travaux sérieux ! Du plaisir, s'il y en a, des jouets, des spectacles, des [rU>>\ Sathir, vous m'enseignerez le pas le plus à la mode. Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous retenir pour la première contredanse. Je me suis réservé de vous apprendre que vous étiez plus riches que jamais. Ce maudit lac s'est retiré, et le séjour de ces conquérant.^ importuns décuple la fertilité des terres. On a
déblayé les ruines du palais, et on a trouvé dans les fondations un trésor qui a dix fois plus de valeur.
— Les voleurs pourroient le prendre, dit Améthyste.
— Le lac regagnera peut-être le terrain qu'il a perdu! dit Saphir.
Le génie avoit perdu leurs dernières paroles, ou il en avoit l'air. Il étoit dans le salon.
— Ce brave homme est bien frivole pour un vieillard, dit Saphir.
— Et bien bête pour un génie, dit Améthyste. 11 croit peut-être que je ne finirai pas le vase de fleurs que je peins pour la fête de grand'maman. Mon maître dit qu'il voudroit l'avoir fait, et qu'on n'a jamais approché de plus près du fameux monsieur Rabel.
— Je serois fâché, bonne petite sœur, reprit Saphir, d'avoir quelque avantage sur toi ce jour-là; mais j'espère qu'elle aura autant de joie qu'on peut en avoir sans mourir, en comptant mes six couronnes.
— Encore faudra-t-il travailler pour cela, répartit Améthyste, car tes cours ne sont pas finis.
— Aussi faudra-t-il travailler pour finir ton vase do fleurs, répliqua Saphir, car il n'est pas fini non plus.
— Tu travailleras clone? dit AMÉTHYSTE d'une voix caressante, comme si elle avoil voulu implorer de l'indulgence pour elle-même.
— Je le crois bien, dit Saphir, et je ne vois aucune raison pour ne pas travailler, tant que je ne saurai pas tout.
— Nous en avons pour longtemps, s'écria sa sœur en bondissant de plaisir.
Et en parlant ainsi, les jeunes gens arrivèrent auprès de Tropbonxe, qui étoit alors trop heureuse. Saphir s'avança le premier comme le plus déterminé, pour prier sa grand' mère de leur permettre le travail, au moins pour deux ou trois années encore. Le génie, qui essayoit les entrechats et les ronds de jambe, en attendant sa première leçon de danse, partit d'un éclat de rire presque inextinguible, auquel succédèrent pourtant quelques douces larmes.
— Travaillez, aimables enfants, leur dit-il, votre bonne aïeule le permet, et vous pouvez reconnoître à son émotion le plaisir qu'elle éprouve à vous contenter. Travaillez avec modération, car un travail excessif brise les meilleurs esprits, comme une culture trop exigeante épuise le sol le plus productif. Amusez-vous quelquefois, et même souvent, car les exercices du corps sont
nécessaires à votre âge, et tout ce qui délasse la pensée d'un travail suspendu à propos la rend plus capable de le reprendre sans effort. Revenez au travail avant que le plaisir vous ennuie; les plaisirs poussés jusqu'à l'ennui dégoûtent du plaisir. Rendez-vous utiles, enfin, pour vous rendre dignes d'être aimés, et, comme disait le talisman, soyez aimés pour être heureux. S'il existe un autre bonheur sur la terre, je n'en saispas le secret.
SERAPHINE
e plus doux privilège que la nature ait accordé à l'homme qui vieillit, c'est celui de se ressaisir avec une extrême facilité des impressions de l'enfance. A cet âge de repos, le cours de la vie ressemble à celui d'un ruisseau que sa pente rapproche, à travers mille détours, des environs de sa source, et qui
libre enfin de tous les oostacles qui ont embarrassé son voyage inutile, vainqueur des rochers qui l'ont brisé à son passage, pur de l'écume des torrents qui a troublé ses eaux, se déroule et s'aplanit tout à coup pour répéter une fois encore, avant de disparaître, les premiers ombrages qui se soient mirés à ses bords. A le voir ainsi, calme et transparent, réfléchir à sa surface immobile les mêmes arbres et les mêmes rivages, on se demanderait volontiers de quel côté il commence et de quel côté il finit. Il faut qu'un rameau de saule, dont l'orage de la veille lui a confié les débris, flotte un moment sous vos yeux, pour vous faire reconnoître l'endroit vers lequel son penchant l'entraîne. Demain le fleuve qui l'attend à quelques pas l'aura emporté avec lui, et ce sera pour jamais.
Tous les intermédiaires s'effacent ainsi dans les souvenirs de la vieillesse, reposée des passions orageuses et des espérances déçues, quand les longs voyages de la pensée ramènent l'homme, de circuits en circuits, parmi la verdure et les fleurs de son riant berceau. Cette volupté, j'en suis témoin, est une des plus vives de l'âme, mais elle dure peu, et c'est la seule d'ailleurs que puissent envier à ceux qui ont eu le malheur de vivre longtemps ceux qui ont le bonheur de mourir jeunes.
A Page de douze ans. favois achevé les études superficielles des enfants, ei par conséquent je ne savdis rien; mais j*avois heureusement appris ce qu'on apprend rarement au collège : c'est que je ne savois
rien, et qui4 la plupart des savants eux-mêmes ne savoient pas grand'chose. J'étois si avide d'instruction, qu'il m'est souvent arrivé d'épeler avec effort l'alphabet d'une langue inconnue, pour me mettre en état de lire des livres que je ne comprenons pas1; et dans d'autres circonstances que celles où j'ai vécu, cette vague et stérile curiosité seroit devenue peut-être une aptitude. Mais de tous les alphabets écrits ou rationnels que j'essayois de déchiffrer, il n'y en avoit point qui m'inspirât autant de ferveur que celui de la nature. Il me sembloit déjà, car je n'ai pas changé d'opinion, que l'étude approfondie des faits de la création étoit plus digne qu'aucune autre d'exercer une saine intelligence, et que le reste n'étoit guère bon qu'à occuper les loisirs futiles ou extravagants des peuples dégénérés. Un
1 . Cette précocité de Nodier, cette passion d'enfant pour la lecture, sont attestées par les témoignages de toutes les personnes qui l'ont connu. « La première fois que je le vis, dit M. Weiss, il avait huit ans, et portait sous son bras un volume de Montaigne. »
(Note de l'Éditeur.)
séjour de quelques semaines chez un bon ministre de Yinclcnheim en Alsace, fort amateur de papillons, m'avoit aidé à soulever le voile le plus grossier de cette belle Isis dont les secrets délicieux dévoient mêler tant de charmes, quelques années après, aux misères de mon exil. J'étois rentré dans mes montagnes, le filet de gaze à la main, la boîte de fer-blanc doublée de liège dans la poche, la loupe et la pelote en sautoir, riche et fier de quelques lambeaux d'une nomenclature hasardée qui m'initioit du moins au langage d'un autre univers, où je pourrois marcher le cœur libre, la tête haute et les coudées franches, avec plus d'indépendance que ne m'en promettoit le monde factice des hommes. Quand on n'est pas organisé de manière à vivre avec eux, on en reçoit la révélation de bonne heure, et quiconque a reçu cette révélation sans lui obéir ne doit s'en prendre qu'à lui de ses infortunes. 11 a été le seul artisan de sa mauvaise destinée.
Il y avoit alors dans ma ville natale un homme d'une quarantaine d'années qui s'appcloit M. de G...1,
1. M. de Chantrans. Voici ce que dit à ce sujet M. Mérimée : « Parmi les hommes qui exercèrent sur l'enfance de Charles Nodier la plus grande et la plus utile influence, je ne dois point oublier un vieux gentilhomme, officier du génie, homme d'esprit, de savoir,
S i; H A Pli I NE. '27
el qu'au temps dont je parle on appeloit plus communément le citoyen Justin, du nom de son patron, parce que la révolution lui avoit ôté celui de son père. C'étoit un ancien officier du génie, qui avoit passé sa vie en études scientifiques, el qui dépensoit sa fortune en bonnes œuvres. Simple el austère dans ses mœurs, doux el affectueux dans ses relations, inflexible dans ses principes, mais tolérant par caractère, bienveillant pour tout le monde; capable de tout ce qui est bon, digne de tout ce qui est grand, et modeste jusqu'à la timidité au milieu des trésors de savoir qu' avoit amassés sa patience ou devinés son génie; discutant peu, ne pérorant pas, ne contestant jamais; toujours prêt à éclairer l'ignorance, à ménager l'erreur, à respecter la
véritable philosophe pratique à la manière de Xcnophon. A Besançon encore, on ne parle de lui qu'avec attendrissement. M. de Cbantrans, c'était son nom, avait remarqué les dispositions singulières du jeune Charles, et prenait plaisir a les cultiver. Il lui prêtait des livres, il satisfaisait à son inquiète curiosité, et, dans de longues promenades, il développait chez l'enfant le talent inné de l'observation, en lui inspirant un goût précoce pour l'étude de l'histoire naturelle. M. Nodier a fait dans Séraphine un portrait délicieux de ce sage, qu'il chérit toute sa vie, portrait d'une ressemblance achevée, et le seul, m'a-t-on dit, qu'il n'ait pu embellir. »
(Disc, de M Mérimée à l'Académie, le 6 fév. 1845, p. 6 et 7.)
(Noie de l'Éditeur.)
'28 SERAPH11NE.
conviction, à compatir à la folie, il vous auroit rappelé Platon, Fénelon ou Malesherbes; mais je ne le compare à personne : les comparaisons lui feroient tort. Le vulgaire soupçonnoit qu'il étoit fort versé clans la médecine, parce qu'on le voyoit le premier et le dernier au chevet des pauvres malades, et qu'il étoit à son aise, parce qu'il fournissoit les remèdes; mais on le croyoit aussi un peu bizarre, parce qu'il étoit, avec moi, le seul du pays qui se promenât clans la campagne armé d'un filet de gaze, et qui en fauchât légèrement la cime des hautes herbes sans les endommager, pour leur ravir quelques mouches aux écailles dorées, dont personne ne pouvoit s'expliquer l'usage. Cette analogie de goûts rapprocha bientôt nos âges si éloignés. Le hasard vouloit qu'il eût été l'ami de mon père, et je ne tardai pas à trouver en lui un autre père dont le mien fut un moment jaloux; mais ils s'entendirent mieux pour mon bonheur que les deux mères du jugement de Salomon. Jls se partagèrent ma vie pour l'embellir tous les deux. — Il le falloit. Il arriva une terrible loi, de je ne sais plus quel jour de floréal, qui exiloit les nobles des villes de guerre, et le plus sage des sages avoit le tort irréparable d'être noble. Depuis que cette funeste nouvelle s'étoii répandue, je ne vivois
SERAPH1NE. 2«J
plus; je n'embrassois plus mou pauvre père sans le Doyer de mes larmes, parce que mou ami s'en allait. « Console-toi, me dit-il un jour; il ne va pas loin. J'ai obtenu qu'il ne se retirai qu'à trois lieues, j'ai consenti à te laisser partir avec lui, et, avec tes jambes de cerf, tu pourras venir m'embrasser sans pleurer une ou deux fois la semaine. » Je crus que je mourrois de joie, car il me sembloit comme cela ne les quitter ni l'un ni l'autre. Nous partîmes donc; le peuple murmuroit sur notre passage : Voilà encore des nobles qui s'en vont! — Et c'est l'unique fois de ma vie que j'ai pris plaisir à entendre dire que j'étois noble. Nous allâmes habiter un joli village éparpillé sur les deux bords d'une petite rivière qu'on appeloit le Biez, suivant l'usage du pays, et qui étoit garnie de côté et d'autre d'un rang pressé de jeunes peupliers. Ils doivent avoir bien grandi ! Notre maison étoit, dans sa simplicité, la plus magnifique de la commune, et l'appartement que nous occupions au premier et dernier étage auroit fait envie à dix rois que j'ai rencontrés depuis dans les plus méchantes auberges de l'Europe. Il se composoit de deux chambres enduites d'un plâtre blanc et poli, dont la propreté charmoit la vue. Celle du citoyen Justin, qui étoit la plus grande, comme de raison, ne m an-
SERAPHINE.
quoit pas d'un certain luxe d'ameublement, quoique le principal s'y réduisit à une couchette de paille (il
n'avoil jamais d'autre lit, et je me suis fort bien trouvé dès lors d'avoir contracté près de lui cette habitude).
à deux fortes chaises <lr bois de noyer, et à deux grandes tables de la même matière et du même travail, cirées comme des parquets et luisantes comme des miroirs. La première, qui avoit au moins cinq pieds de diamètre, oceupoil de sa \asio circonférence le milieu du superbe salon dont je commence la description avec un sentiment si vif et si présent des localités, cjue j'en reconnoîtrois tous les détails à tâtons, si j'y étois transporté de nuit par la baguette d'une bonne fée, quoiqu'il y ait aujourd'hui, 12 octobre 1831, trente-sept ans, jour pour jour, que j'y ai laissé, à peu de chose près, la petite part de bonheur sans mélange qui devoit m'échoir sur la terre. Celle-là portoit tous nos ustensiles de travail et d'observation journalière, les I nvsses, les pinces, les scalpels, les ciseaux, les poinçons, les loupes, les lentilles, les microscopes, les étoupes, les yeux d'émail, le fd de fer, les épingles, les goupilles, le papier gris, les acides et les briquets, pièces indispensables, s'il en fut jamais, d'un équipage de naturaliste; c'est là qu'on analysoit, qu'on disséquoit, qu'on empailloit les animaux; c'est là que l'on comptoit les articles du tarse ou les parties de la bouche d'un insecte imperceptible à l'œil nu, les ('famines ou les divisions du stigmate d'un végétal, nain
de l'empire de Flore; c'est là qu'après les avoir desséchées, on étendoit les plantes avec une minutieuse précaution sur les blancs feuillets où elles dévoient revivre pour la science, et qu'on assujettissoit leurs pédoncules et leurs rameaux sous de légères bandelettes fixées à la gomme arabique, en prenant garde de faire valoir leurs parties le mieux caractérisées, et de ne pas altérer leur port et leur physionomie; c'est là qu'on essayoit les pierres au contact des houppes nerveuses les plus développées de notre organisme, au choc du fer, aux sympathies de l'aimant, au jeu sensible dos affinités, à l' effervescence et aux décompositions que produisent les réactifs : c' et oit le modeste laboratoire où venoient se révéler l'un après l'autre tous les secrets de la nature.
Sur la paroi du fond , car je suis bien décidé à ne vous faire grâce d'aucun détail, étoit la couchette dont je vous ai parlé, flanquée de nos deux fauteuils de cérémonie, terminée au pied par le mobilier exigu d'une toilette philosophique, et appuyée sur l'arsenal de nos grandes expéditions, freloches de toutes les dimensions, de tontes les formes et de tontes les couleurs, outils à fouir, outils à saper, pieux à sauter des ravins, gaules à frapper lès ramées. Il n'y manqnnil
suivi» m m;. 33
qu'un fusil, mais c'étoit une arme interdite aux naturalistes suspects, et les nôtres n'inspiroient déjà que
trop de défiance dans lés mains d'un philosophe el d'un enfant. Dessous gisoient le marteau à rompre le roc et la pointe à déchausser les racines. Deux bâtons
!> mais noueux, contre tes loups et les serpents, complétoienl ce formidable appareil de guerre. Je puis vous assurer que cela étoit terrible à voir.
La muraille de la droite ouvroit son unique fenêtre sur une source murmurante qui alloit mourir dans le Biez, en bondissant sur les cailloux, et dont je crois entendre encore le fracas mélodieux. Dans la partie de l'appartement qui précédoit cette croisée, nous avions assis sur des consoles trois gracieuses tablettes, dont la première ou l'inférieure supportoit les boîtes de chenilles et de chrysalides, fermées de fins réseaux, qui étoient confiées à mes soins particuliers, et la seconde, les planchettes polies où nous étalions nos papillons, sous des plaques de verre qui conlenoient leurs ailes sans les froisser. La dernière étoit garnie de flacons bouchés à l'émeri, qui renfermoient le camphre destiné à saupoudrer tous les soirs nos boîtes de chasse, l'alcali volatil «ont n' la piqûre des frelons et la morsure des vipères, et l'esprit-de-vin conservateur do> reptiles e! des petits
M SÉKAPHINË.
ovipares. Une armoire pratiquée tout auprès, et dont le citoyen Justin portoit toujours la clef, étoit réservée pour les trésors cent fois plus précieux de la pharmacie domestique.
L'autre côté de la croisée étoit occupé par notre seconde table, dont je n'ai encore rien dit, quoiqu'elle en valût bien la peine; mais j'ai cru devoir sacrifier l'ordre logique à l'ordre descriptif dans cette topographie vraiment spéciale qu'on ne refera pas après moi, car je suis le seul qui m'en souvienne sur la terre, à moins que M. de G... n'ait conservé à quatre-vingts ans quelque mémoire de ces jours d'exil qui furent pour moi des jours d'ineffables délices. Je ne savois pas môme qu'il souffroit, et son attentive bonté me dissimuloit, sous une humeur douce et riante, des chagrins qui auroient empoisonné mon bonheur! — Cette table étoit bien longue, à l'idée cjue je m'en fais aujourd'hui. Toutes nos académies détruites par un vandalisme brutal mais naïf, et qui avoit au moins cette excuse de l'inexpérience qu'il n'aura plus, y siégeoient à mes yeux dans une seule personne. Un homme de génie écrivoil là ces pages admirables, dont quelques rares amis oui reçu la confidence, tirées à dix ou douze exemplaires, el qu'ignorera la postérité, qui ne pourroil
SKUAPHINK. 35
plus les entendre. Devant lui, ses livres favoris étoient amassés sur trois rayons, dont le premier avoit peine à contenir nos auteurs usuels, le Systema naturce* le grave Fabricius, le bon Geoffroy, l'ingénieux Bergmann, Lavoisier, Foùrcroy, Berthollet, Macqùer l'éclectique, e1 Bernardin de Saint-Pierre le poëte. Au-dessus étoienl rangés une bonne édition d'Horace, un gros Sénèque le philosophe, que je ne lus pas alors, lesEssaùdc Montaigne, que je lus deux fois de suite, et quelques volumes dépareillés du Plutarque d'Amyot, que je lisois toujours. Plus haut, il y avoit une grande Gerusalemme liberata, dont je n'ai jamais trop fatigué les marges somptueuses; un Ariosto, qui me fit aimer l'italien; un Don Quichotte espagnol, que je devinois à défaut de comprendre, et cinq ou six tragédies de Shakspeare, qui me transportent d'enthousiasme, quand le citoyen Justin me les traduisoit, au courant de sa lecture, dans nos moments de récréation. — Je n'oublierai pas qu'il avoit profité d'un espace vide pour y glisser son carton de dessins, el qu'à l'extérieur il avoit suspendu son violon.
En face du lit de mon ami étoit pratiquée notre seconde croisée, qui avoit jour sur le Biez, et d'où l'on suivoit au loin ses détours, entre des fabriques charmant''.- et des îlots de verdure, jusqu'aux lieux où son
36 SÉPiAPHINE.
cours aboutissoit à un point brillant qui trembloit longtemps comme un météore, et finissoit par s'éteindre sous les rayons du soleil. — Mais c'étoit à la cloison de gauche que nous avions rassemblé peu à peu toutes les merveilles de notre exhibition, les oiseaux perchés sur leurs baguettes, dans la vivacité de leurs attitudes naturelles, et auxquels il ne manquoil qu'un ramage pour figurer une volière vivante ; les papillons, déployés dans de beaux cadres d'or que nous avions apportés de la ville, et dont l'éclat de leurs ailes elfaçoit la splendeur; le serpenta la bouche béante, qui défendoit notre porte comme le dragon des Hespérides, et les chauvessouris, qui plongeoient leurs regards pétrifiants comme celui des Gorgones, du haut de son chambranle de sapin. Le musée de ce village, quand j'y pense, auroit fait envie à plus d'une ville ; mais ce qu'il y a de plus certain, c'est que son Aristote méritoit un autre Alexandre. Noire journée d'investigations commençoit régulièrement à midi, après le repas du matin, et duroit jusqu'à la nuit; car nous étions d'intrépides marcheurs. Nous allions et nous revenions en courant, moi, questionnant sur tout ce qui se rencontroit; lui, répondant toujours et à tout par des solutions claires, ingénieuses et faciles à retenir. Il n'y avoit pas un lait naturel qui
ne Fournil matière à une leçon, pas une leçon qui ne fit sur moi l'effet d'un plaisir nouveau et inattendu. C'étoit un cours d'études encyclopédiques mis en action, et je suis sur maintenant que tout autre que moi en auroit
tiré grand profit ; mais mon imagination étoit trop mobile pour n'être pas oublieuse. Arrivés aux champs ou aux forets, nous entrions en chasse, et comme mes collections se commençoient à peine, chaque pas me
38 SÉRAPHI1NE.
procuroit une découverte ; je marchois en pays conquis.
Il n'y a point d'expressions pour rendre la joie de ces innocentes usurpations de la science sur la nature rebelle et mystérieuse, et ceux qui ne l'ont pas goûtée auront peut-être quelque peine à la concevoir. Encore aujourd'hui, je me prends quelquefois à frémir d'un voluptueux saisissement en me rappelant la vue du premier car abus auronitens qui me soit apparu dans l'ombre humide que portoit le tronc d'un vieux chêne renversé, sous lequel il reposoit éblouissant comme une escarboucle tombée de l'aigrette du Mogol. Prenez garde à son nom, s'il vous plaît : c'étoit le carabus auronitens lui-même! Je me souviens qu'il me fascina un moment de sa lumière, et que ma main trembloit d'une telle émotion, qu'il fallut m'y prendre à plusieurs fois pour m'en emparer. Que les enfants sont heureux, et que les hommes sont à plaindre, quand il ne leur reste pas assez de sagesse pour se refaire enfants! 11 n'en est pas de môme des autres joies de la vie, lorsqu'elle a péniblement acquis la douloureuse expérience de leur instabilité. J'en ai beaucoup cherché depuis l'âge de vingt ans; j'en ai goûté beaucoup qui faisoient envie aux pins fortunés : pas une seule cependant que ma
bouche n'accueillfl d'un sourire amer, et qui ne pénétrai mon cœur d'une angoisse de désespoir. Que do larmes brûlantes j'ai versées dans [es extases du bonheur, qui ont été comptées pour des larmes de ravissement, parce qu'elles n'étoienl pas comprises! Faites comprendre, si vous le pouvez, à une âme éperdue d'amour, qu'il est un moment de vos jours passés dont sa tendresse ne peut combler le vide éternel, et que cette minute, dont la rivalité impérieuse et triomphante éclipse tous vos plaisirs, est celle où vous avez trouvé le carabus auronitens! 11 n'y a pourtant rien de plus vrai.
Les jours de pluie ou de neige, car en 1794 il y eut dans nos montagnes de la neige à la fin de mai, nous passions le temps à régler la disposition du riche mobilier dont je viens de dresser l'inventaire, ou bien nous lisions alternativement; et, dans nos leçons comme dans nos promenades , chaque fait avoit son instruction. Chaque heure avoit aussi son emploi ; et rien n'est plus propre à enlever au travail sa physionomie sévère que la variété des études. Les mathématiques nous délassoient de la chimie, et les beaux-arts des sciences. Je m'entretenois avec facilité dans le souvenir tout récent de mes études latines par la lecture assidue et passionaée de nos méthodistes, qui avoit pris tant d'empire
il) SÉRAPHINE.
sur mes pensées, que je n'en concevois pas une seule sans qu'elle vînt à se formuler subitement en phrases concises et descriptives, hérissées d'ablatifs, comme celles de Linné; et si je m'étois reconnu depuis ce don caractéristique du talent qu'on appelle le style, je n'aurois pas été embarrassé à en expliquer les qualités et les défauts par ces premières habitudes de ma laborieuse enfance. Il seroit peut-être plein, précis, pittoresque, propre à faire valoir les idées par leurs aspects saillants, mais trop chargé de termes techniques et de figures verbales; abondant en épithètes justes, mais qui n'expriment souvent que des nuances; étranglé comme une proposition arithmétique, toutes les fois que j'essaye d'y faire entrer l'expression sous une forme puissante; complexe et diffus comme une amplification, quand je sens le besoin de l'étendre et de le développer; obscur pour être court ou pâle pour' être clair, mais rappelant partout l'aphorisme dans le tour, et le latinisme dans la parole; un mauvais style, enfin, si c'étoit un style; et il n'y a pas dix hommes par siècle qui aient un style à eux; mais un style sorti, tel qu'il est, de ma singulière éducation, et que les circonstances ne m'onl pas permis de modifier depuis. Cela, c'esl le dernier instrument (Tune existence qui n'a pas eu le choix; et je le jette au
SÊRAPH1NK. '«I
rebut sans regret, quoique j<i o'aie plus ni le temps ni la force d'en changer.
Les matinées étoienl à moi. C'esl le temps où le citoyen Justin alloil vaquera l'arpentage de la commune, visiter ses pauvres, soigner ses malades, ou prêter aux cultivateurs des environs le secours de ses lumières agronomiques. Il lui resjtoil à peine une heure avant midi pour reconnoître les espèces qu'il avoit recueillies la veille, observer sous la lentille du microscope l'économie intérieure de ces républiques d'animalcules inconnus jusqu'à lui, qu'il avoit découvertes dans les conferves et les byssus, ou ajouter quelques lignes à sa correspondance hebdomadaire avec la société Philomathique de Paris, seule dépositaire alors de toutes ces brillantes acquisitions des sciences physiques dont l'Institut a recueilli l'héritage. Mon ministère particulier se bornoit à pousser des reconnoissances autour du village, sur tous les points où quelque accident favorable à de certains développements nous promettoit une abondante récolte de genres nouveaux. Je savois à ne pas m'y tromper le petit bouquet d'aunes ou de bouleaux qui balançoit à ses feuilles tremblantes des eumolpes bleus comme le saphir el (\<>> chrysomèles vertes comme l'émeraude; la jolie coudraie qu'affectionnoient ces élégants
attelabes d'un rouge de laque, si semblables aux graines d'Amérique dont les sauvages font des colliers ; la plantation de jeunes saules où le grand capricorne musqué venoit déployer les richesses de son armure d'aventurine, et répandre ses parfums d'ambre et de rose; la flaque d'eau voilée de nénuphars aux larges tulipes et de petites renoncules aux boutons d'argent, où nageoit le ditique aplati comme un bac, et du fond de laquelle Y hydrophile s'élevoit sur son dos arrondi comme une carène, tandis qu'une peuplade entière de donacies faisoient jouer les reflets de tous les métaux sur leurs étuis resplendissants, à travers les feuilles des iris et des ménianthes. Je savois le chêne où les cerfs -volants vivoient en tribu, et le hêtre, à l'écorce d'un blanc soyeux, où gravissoient lourdement les priones géants. Il y a quelque chose de merveilleusement doux dans celte étude de la nature, qui attache un nom à tous les êtres; une pensée à tous les noms, une affection et des souvenirs à toutes les pensées; et l'homme qui n'a pas pénétré dans la grâce de ces mystères a peut-être manqué d'un sens pour goûter la vie. Les nomenclatures elles-mêmes, œuvre d'un génie tout poétique, et qui sont probablement la dernière poésie du genre humain, ont un clin nue Inexprimable à cet âge d'imagination où
la fable ei l'histoire n'ont pas encore perdu leur prestige.
Voyez-vous ces brillantes familles de papillons qui ne sonl que des papillons pour le vulgaire? C'est une féerie
44 SEUAPHINE.
complète d'enchantements et de métempsycoses pour l'enfant d'un esprit un peu cultivé, qui les poursuit de son léger réseau. Ceux-là sont les chevaliers grecs et troyens. A sa cotte de mailles échiquetée de jaune et de noir, vous reconnoissez le prudent Machaon, fils presque divin du divin Esculape, et fidèle, comme autrefois, au culte des plantes qui recèlent de précieux spécifiques pour les maladies et les blessures : il ne manquera pas de s'arrêter sur le fenouil. Si vous descendez aux pacages, ne vous étonnez pas de la simplicité de leurs habitants. Ces papillons sont des bergers, et la nature n'a fait pour eux que les frais d'un vêtement rustique. C'est Tytire, c'est Myrlil, c'est Corydon. Un seul se distingue parmi eux à l'éclat de son manteau d'azur, sous lequel rayonnent des yeux innombrables comme les astres de la nuit dans un ciel étoile; mais c'est le roi des pâturages, c'est Argus, qui veille toujours à la garde des troupeaux. Avez-vous franchi d'un pas curieux la lisière des bois, défendue par Silène et les satyres : voici la bande des sylvains, qui s'égarent au milieu (\<*< solitudes, et les nymphes, encore plus légères, qui se jouent do votre poursuite, laissent bientôt un ruisseau entre ellesel vous, et disparoissent, comme Lycoris, sans redouter d'être vues, derrière les arbrisseaux du
SÊRAPHINE. ib
rivage opposé. Tentez-vous le sommet des montagnes les plus élevées : vous n'aurez pas de peine à vous \ rappeler l'Olympe et le Parnasse, car vous y trouverez les héliconiens el les dieux : Mars, qui se distingue à sa cuirasse d'acier bruni,' frappée par le soleil de glacis transparents el variés; Yulcain , flamboyant de lingots d'un rouge ardent comme le fer dans la fournaise, ou bien Apollon dans sou plus superbe appareil, livrant aux airs sa robe d'un blanc de neige, relevée de bandelettes de pourpre. Je jouissois avec un enthousiasme que je ne pourrois plus exprimer de toutes ces ravissantes harmonies, mais je ne jouissois de rien au monde autant que de ma propre existence. On a peint toutes les voluptés intimes de l'âme; je regrette qu'on n'ait pas décrit la volupté immense qui saisit un cœur de douze ans , formé par un peu d'instruction et par beaucoup de sensibilité à la connoissance du monde vivant, et s'emparant de lui comme d'un apanage, dans une belle matinée de printemps. C'est ainsi qu'Adam dut voir le monde fait pour lui, quand il s'éveilla d'un sommeil d'enfant au souffle de son Créateur. Oh! que la terre me paroissoit belle! oh! comme je suspendois mon haleine pour écouter l'air des bois et les bruits du ruisseau! Que j'aimois le pépiment des oiseaux sous la
fouillée et le bourdonnement des abeilles autour des fleurs! et j'étois là, comme une autre abeille, caressant du regard toutes les fleurs qu'elles caressoient, et je
nommois toutes ces fleurs, car je les connoissois toutes pur leur nom, soit qu'elles s'arrondissent en ombelles tremblantes, soit qu'elles s'épanouissent en coupes ou retombassent en grelots, soi! qu'elles émaillassenl le
gazon, comme de petites étoiles tombées du firmament. Les cheveux abandonnés au vent, je courois pour me convaincre de ma vie et de ma liberté; je perçois les buissons, je franchissois les Fossés, j'escaladois les talus, je bondissois, je criais, je riois, je pleurais de joie, et puis je tombais d'une fatigue pleine de déliôes, je me roulois sur lès pelouses élastiques et embaumées, je m'enivi'ois de leurs émanations, et, couché, j'embrassois l'horizon bleu d'un regard sans envie, en lui disant avec une conviction qui ne se retrouve jamais : « Tu n'es pas plus pur et plus paisible que moi !... » C'étoit pourtant moi qui pensois cela!...
Dieu tout-puissant! que vous ai-je fait pour ne pas nîe rendre, au prix de ce qui, me reste de vie, une de
minutes de mon enfance ! Hélas ! tout homme qui a éprouvé comme moi l'illusion du premier bonheur et des premières espérances a subi, sans l'avoir mérité, le châtiment du premier coupable. Nous aussi nous avons perdu un paradis!
Le dimanche, c'étoit autre chose. Tout en chassant, tout en herborisant, tout en devisant, nous allions visiter nos voisins, causer histoire avec un vieux rentier goutteux (fui s'étoit sagement réfugié au village contre les tempêtes de la ville, et qui savoit sur l'ongle toutes les
alliances de toutes les familles priricières, depuis Robert le Fort et Gontran le Riche; causer botanique et matière médicale avec un brave chirurgien qui estropioit intrépidement la langue des sciences naturelles (heureux ses malades s'il n'avoit estropié que cela!) ; causer économie politique avec un gros fermier qui avoit fait une fortune considérable aux affaires, et qui étoit tout fier, dans son patriotisme de publicain, de frayer de temps en temps avec le patriciat tombé en roture. Je me souviens que celui-ci avoit une fille de vingt ans, d'une beauté remarquable, élevée aux beaux-arts et au beau monde, nourrie de toute la belle prose et de toute la belle poésie de l'an II de la République, et si romanesque, si sentimentale, si nerveuse, que je l'ai regardée longtemps comme une exception. Cinq ou six ans après, je m'aperçus que l'exception n'étoit pas là : elle étoil déjà dans les cœurs naturels et simples qui sentent plus qu'ils ne peuvent exprimer, et qui ne font pas étalage d<i leurs émotions.
.Mais nos visites de prédilection étoient pour un vieux château éloigné tout au plus d'une lieue du village ([in' nous habitions, et qui se trouvoit, par un heureux hasard, sur la route de nos excursions familières. Il est vrai qu'au boni do quelque temps ce hasard
SERAPHINS. W
étoit devenu si infaillible el si régulier, qu'on auroit pu
\ voir reflet d'un plan prémédité. Le voyage en valoit la point1. Là résidoient trois aimables sœurs, exilées,
comme M. de C pour lo crime de leur naissance, et
(jni composoient, avec un vieux domestique et une petite négresse fort éveillée, toute la population du vénérable manoir. Je ne parlerai pas des deux aînées, qui m'occupoient très-peu, quoiqu'elles fussent charmantes, et que je n'occupois pas du tout. La plus jeune s'appeloit Séraphine; elle avoit près de quatorze ans, ce qui suiïisoil pour lui donner sur moi tout l'ascendant . d'une grande fille sur un petit garçon; mais la nature avoit pourvu à la compensation de nos âges par la délicatesse de sa constitution fragile et par le développement prématuré de mon organisation déjà presque adolescente. L'habitude d'un exercice actif et stimulant, qui fortifioit tons les jours mon enfance robuste; la pratique des rudes travaux de la marche, de la course et de l'escalade, par vaux, par monts et par rochers; l'assiduité des études obstinées, qui imprime à la pensée un caractère viril dont les facultés physiques subissent l'influence, m'avoient donné sur les enfants mêmes de la campagne, ordinairement si supérieurs à nous, un avantage prononcé de vigueur, d'adresse et d'audace. Je n'étois pas
50 SÉRAPHI1NE.
redouté; cette triste gloire empoisonneroit tous les souvenirs de ma vie; mais on s'appuyoit volontiers de mon amitié, parce que la foiblesse et la timidité sont portées d'une affection d'instinct vers le courage et la force. Comme je ne manquois pas de vanité, et je m'aperçois, à la complaisance avec laquelle je reviens sur ces détails, que je ne suis pas complètement guéri de cette honteuse infirmité de l'esprit, je prenois plaisir à multiplier, surtout devant les femmes, et sans savoir pourquoi, les aventureux exploits de mon habileté gymnastique. Elles aiment la témérité. Quand on les étonne, on les intéresse, et quand on les intéresse on est bien près de leur plaire. J'ai compris tout cela depuis.
Les liaisons de cet âge sont bientôt faites ; il est sans défiance parce qu'il est sans expérience. Il faut avoir surpris quelque mauvaise pensée dans son cœur pour en soupçonner dans celui clés autres. Après nous être vus deux fois, Séraphine et moi, nous aurions voulu ne plus nous quitter. Nos plaisirs nous étoient si purs, nos entretiens étoient si doux, nous pleurions ensemble avec tant d'abandon, et il est si doux de pleurer! C'est qu'elle avoit bien du chagrin! Sa mèreétoii en prison à dix lieues, son père m prison à cinquante : de ses quatre frères, il y en avoil trois proscrits, errants, sans rcs-
SI- lïAPIUNK. 51
sources, en Irais pays différents de L'Europe; l'autre étoil détenu à Paris, sous le couteau du tribunal qui avoil égorgé dix de ses parents; et autour d'elle rugissoit chaque jour une populace armée de piques et de brandons d'incendie, qui la menaçoil elle-même, pauvre fille craintive el sans défense, dont les grâces touchantes auroienl apprivoisé des panthères affamées! — Va, va, lui disois-je, console-toi, le règne des assassins ne sera pas long. Ma famille est républicaine, mais je me ferai aristocrate pour te venger! Je ne suis pas loin du moment de manier, comme un autre, une épée ou un poignard, et, puisqu'il faut du sang, je verserai sans pitié le sang de tes ennemis ! — Ne parle pas comme cela, me répondoit Sérapliine ; je serois plus malheureuse encore si je craignois de te voir devenir méchant. Les méchants sont plus à plaindre que nous ! Continue à bien acquérir du savoir et de la réputation, et quand tu seras assez grand pour te faire écouter de ces messieurs les patriotes, fais ce que tu pourras pour empêcher qu'on ne nous tue, car si on me tue aussi, quelle est la femme qui t" aimera jamais autant que moi?
Ce besoin d'être ensemble étoit devenu si vif, qu'il absorbôit toutes nos pensées. C'étoit l'objet, le but, la vie de notre sic. et jamais l'un de nous deux n'arrivoit jus-
SERAPH1IVE.
qu'à l'autre sans trouver l'autre qui le cherchât. Quand je descendois de la montagne, j'étais sûr de voir de loin son voile blanc qui flottoit à l'air, ou son chapeau de paille qui voloit au hasard, sans qu'elle s'arrêtât pour reconnoître l'endroit où il iroit tomber, pendant
qu'elle couroit à ma rencontre. Mais que je lui épargnois de détours en me précipitant au-devant d'elle, fendanl les hTies labourées, sautant les haies, écartant les broussailles, débusquant d'un taillis au moment où elle me pherchoi] encore derrière! et je n'aurois pas allongé ma course d'un pas pour éviter un fossé de dix
SÊRAPHINK. ï»3
pieds de largeur. La terre élastique obéissoit à mou essor comme la raquette au volant, et j'arrivois, si preste ei si joyeux, les bras autour de sou cou et les lèvres sur sa joue, qu'elle n'avoii pas le temps de s'effrayer. Le temps se passoit trop vite, hélas! de mou côté en lutineries innocentes, du sien, eu causeries tendres et sérieuses. Mon expansion étourdie se contraignoit alors, parce que je me rappelois que Sérapliinc étoit triste, et qu'elle ne pouvoit s'associer sans effort aux turbulentes saillies de ma joie et de mon bonheur sans souci. Mes idées, si riantes et si frivoles, se fàçonhoierit peu à peu, au contraire, aux habitudes de sa mélancolie, et de ces deux éléments incompatibles en apparence il se formoit en moi une combinaison étrange de caractère, qui a tour à tour assombri ma jeunesse de sympathies douloureuses, et égayé mon âge mûr des instincts et des goûts d'un enfant. Tous les développements de mon âme datent de ces jours éloignés. Je n'ai rien acquis ni rien perdu; mais si j'étois mort en ce temps-là, ma vie n'auroit pas été moins complète. La vie est complète quand on a aimé une fois. Il faut cependant que je m'explique sur cet amour, auquel le perfectionnement de notre langue et de nos mœurs n'a pas encore donné un nom. Rien ne ressemble
5,4 SÈKAPH1NE.
moins à l'amour comme les hommes le comprennent, et c'est cependant un sentiment très-distinct des affections de la famille et des amitiés de collège. Cette différence, je la sentois sans l'expliquer. Je l'avouerai, comme si j'écrivois sous l'empire de mes idées de douze ans, je m'étois fait une singulière opinion de l'amour des romanciers et des poètes, que j'avois lus avec avidité, dans la ferme persuasion que les passions qu'ils décrivaient si bien étoient des fictions comme leurs sujets et leurs fables. Je le prenois pour une image fantastique des émotions simples de deux époux qui s'étoient aimés enfants, comme j'aimois Séraphine et comme j'en étois aimé, qui se trouvoient heureux de passer leur vie ensemble, et auxquels le mariage accordoit le délicieux privilège de prolonger le charme de cette douce intimité jusque dans les mystères de la nuit et la solitude du sommeil. J'admirois comment, de cette effusion de tendresse qui confondoit en un seul deux êtres bien assortis, résultait l'existence d'un être nouveau, éclos sous des caresses et des baisers, fruit d'harmonie et d'amour; et je voyois dans ce phénomène moral, (fui entretenoit à jamais la reproduction d'une espèce vierge, le signe le plus évident de la supériorité de l'homme sut- les animaux. Je n'ai pas la prétention
d'avoir inventé en ce temps-là une conjugalité plus solennelle que celle de Dieu, mais c'est celle que je m'étois faite, et les bonheurs de la jeunesse ne m' oui rien appris qui me consolât (Ton avoir perdu l'illusion. Que dis-je? le regret <lo mon erreur a survécu à ces fiévreuses réalités du plaisir qui enivrent les sens aux dépens de l'âme, et qui la précipitent des hauteurs du ciel dans les misères de la volupté. Que de fois ai-je redouté d'être heureux comme les autres dans l'accomplissement de mes désirs, heureux que j'étois dans l'enchantement de mes espérances ! Aujourd'hui même, il n'y a pas une de mes larmes d'amant qui ne m'ait laissé de meilleurs souvenirs que tous ces ravissements d'un bonheur sans lendemain, sur lesquels retombent les tristes convictions de la vie, comme le rideau d'un spectacle fini, comme l'obscurité de la nuit sur un feu d'artifice éteint. C'est probablement dans ce sens qu'on a dit que la première inclination •'toit la meilleure. Son charme est dans son ignorance1.
I. On peut rapprocher de ce passage, si plein de grâce et de fraîcheur, le remarquable morceau de Nodier: De l'amour et de son influence comme sentiment sur la société actuelle. Les sentiments du poète seront de la sorte élucidés et complétés par la délicate analyse du penseur.
[Note de V Éditeur.)
SÈKAPHINE.
J'aimois ainsi Séraphine avec la naïveté d'une impression tout idéale, toute poétique, et dont l'innocence devoit avoir quelque chose de l'amour des anges. Aussi pure que moi, je suppose que Séraphine étoit un peu plus savante, et on vient de voir que cela n'éioit pas difficile. Elle étoit mon aînée de près de deux ans,
elle étoit femme, elle vivoit depuis le berceau dans le monde que je n'avois fait qu'entrevoir. Sa conversation ingénue me laissoit souvent des doutes vagues à travers lesquels j'avois peine à retrouver le fil égaré de ma doctrine. Je méditais seul sur ce que je n'avois pas compris; mais je ne méditois pas longtemps, parce que
je n'étois pas curieux, parer que je cfoyois fermemenl dans mes Idées, et surtout parce que j'aimois mieux penser à elle que de perdre lé temps à me bâtir des systèmes inutiles. Elle étoil partout avec moi; je savois
la faire entrer dans tous mes entretiens, la lier en souvenir ou en projel à toutes mes actions, la ramener dans tous mes songes. Rêver toujours, et ne rêver que d'elle, eVtoit un bienfait de mon sommeil, une faculté que j'avois, que j'ai conservée longtemps, et qui m'a dédommagé de bien des douleurs! J'étois parvenu à fixer dans mon esprit une des scènes les plus communes de nos jolies matinées : celle-là m'est aussi présente que si j'y étais encore. Après m'ôtre fatigué deux heures à la chercher où elle n'étoit pas, je tombois ordinairement de lassitude sur le canapé du salon, et je feignois de dormir pour la piquer de mon indifférence ou ne pas la contrarier dans sa malice. Elle arrivoit alors, légèrement soulevée sur la pointe des pieds, allongeant ses pas suspendus avec précaution, frissonnant au bruit du parquet avant qu'il eût gémi, et une corbeille au bras, ses cheveux s'échappant de toutes parts en ondes dorées sous le chapeau de paille mal attaché qui ne les contenoit plus, la tête un peu penchée sur l'épaule, l'œil fixe et craintif, la bouche
entr'ouverte, le bras étendu pour gagner de l'espace, elle promenoit doucement sur mes lèvres un bouquet de cerises moins vermeilles que les siennes. Je la voyois toujours ainsi, blanche mais animée, charmante de ses grâces et de son émotion d'enfant, arrêtant sur moi ses rondes prunelles d'un bleu transparent comme le
cristal, qui plongeoient des regards de feu à travers mes paupières demi-closes pour surprendre à propos le moment de mon réveil, et me caressant tout près de son haleine de fleurs comme pour me défier de l'embrasser : c'éloil là que je l'attendois, et, quand elle pensoil à, fuir, elle étoit prise. Alors, c'étaient des cris, dos gémissements, (h^ bouderies à n'en pas finir;
SÉRAPH1NE. M
oient I»1- sœurs qui arrivoienl au secours; c'étoil Lila, sa petite Africaine, qui m'arrachoil les cheveux el qui me menaçoil les yeux. Un baiser de plus payoit les trais de sa rançon; mais elle me détestoit pendanl une heure au moins; el je m'en allois, je revenois, je pleurois, je demandois pardon, je ne l'obtenois pas, je repartois encore en courant vers le canal pour m'y précipiter dans un abîme de dix pouces de profondeur, jusqu'au moment où une petite voix, qui vibroit comme un timbre d'argent, daignoit enchaîner mon désespoir, et j'avois été malheureux d'un malheur affreux, d'un malheur pire que la mort, d'un malheur qu'on voudroit goûter, aujourd'hui, au prix de l'incendie d'un royaume! — J'étois loin d'imaginer sous quel aspect m'apparoîtroient avant peu ces angoisses du premier amour. Je n'avois pas vingt ans que je résolus de mettre un clou à ma roue, comme dit Montaigne, et de ne plus vieillir d'un moment. Je m'en suis assez bien trouvé, mais j'aurois mieux fait de m' arrêter à douze.
J'ai dit que ma petite amie étoit d'une santé délicate. Je ne me doutois guère que toutes les jeunes filles fussent plus ou moins malades vers l'âge de quatorze ans. Ce mystère passoit la portée de ma science. — Séraphine était sujette à des maux de tête, à des
éblouissements , à des hallucinations subites, à des mouvements de fièvre. Un soir, je l'avois laissée souffrante; je souffrois de son mal, que mes craintes exagéroient. Je me couchai tout habillé; je ne dormis pas; je me tournois sur mon lit de paille comme sur les pointes d'acier de Régulus ou les charbons de Guatimozin. Je me levai pour me promener dans ma chambre; je la trouvai trop étroite : j'ouvris ma fenêtre; le ciel aussi me parut trop étroit. On ne voyoit pas le château. Je mesurai la hauteur de ma croisée : une quinzaine de pieds tout au plus, si je m'en souviens. J'étois bien loin; je ne sais si je courois ou si la terre fuyoit derrière moi; mais je ne mis peut-être pas un quart d'heure à gagner la grille du parc.
Ce n'étoit pas tout. Le seul endroit où la clôture fut accessible, étoit défendu par un bassin revêtu de larges dalles, où aboutissaient les eaux du canal, après avoir arrosé le jardin. Là elles dormoient à fleur de terre dans l'abreuvoir, puis se perdoient un moment sous la route, et alloient resurgir à quelques pas, mais libres et capricieuses, entre les saules de la prairie. Nous appelions cela le bassin des salamandres, parce qu'on y en voyoit un grand nombre frapper l'eau immobile de leur queue en rame, ou se traîner sur le pavé, en livrant
SÉRAP.HINE. (il
de temps en temps aux caprices de la lumière leurs marbrures d'un jaune brillant; mais on ne les voyoit pas à l'heure dont je vous parle; on ne voyoit rien du tout. La nuit étoii calme et tiède, mais obscure, et je ne pouvois apprécier que de mémoire la largeur du réservoir qu'il falloit franchir. J'étois seulement bien sur qu'il navoit pas plus d'un pied de rebord du côté où j'allois tomber, et que je courois risque, selon la portée de mon élan, de me rompre la tête contre le mur, si je m'y abandonnois à l'étourdie, ou, si je le modérois trop, d'épouvanter de la chute d'un nouveau Phaéton le peuple des salamandres endormies. Dieu, l'amour ou l'adresse aidant, je descendis au but comme si j'y avois été porté par les ailes d'un oiseau. J'atteignis d'un bond la hauteur de la muraille, je gagnai d'un saut le niveau du jardin. Il restoit encore une haie de troènes, forte et serrée comme une palissade , mais sur laquelle j'appuyois facilement la main en me dressant mi peu, et je ne la touchai pas d'une autre partie de mon corps pour la laisser derrière moi. J'étois dans la grande allée de marronniers, qui se terminoit tout juste au pied de la tourelle où couchoit Séraphine; mais sa fenêtre, élevée d'un étage au-dessus de la terrasse, m'étoit cachée par l'épaisseur du feuillage; et le temps que je
SÉRAPIIINE.
fus obligé de mettre à chercher la clarté qui en jaillit enfin par rayons épars, entre les dernières branches, me parut plus long que tout le reste du voyage. Alors je m'arrêtai contre un marronnier pour reprendre haleine,
car j'étois déjà tranquille* Cette lumière étoit celle d'une bougie dont la blanche flamme trembloit contre lès vitresj à côté de l'endroit où Séraphine suspendoit 1<* petit miroir qui servoil à sa toilette de nuit. Elle y élnit
debout, légèrement vêtue, souriant à sa gentillesse, roulant ses cheveux avec une grâce coquette, et puis, prenant plaisir à les dérouler pour les voir ondoyer encore. le restai là tant que la bougie ne s'éteignit
point, et je ne sais si ce fut une minute ou une heure; mais je sais que cela vaut toute la vie, et qu'il n'> auroit que l'espoir d*\ retrouver quelques instants pareils qui put me décider à la recommencer.
Je mis plus de temps au retour. Le jour étoit tout près de se lever, quand je m'aperçus que l'accès de ma chambre étoit infiniment plus difficile que la descente. L'extérieur de la maison ressembloit à l'intérieur. Il étoit si propre, si uni, si soigneusement recrépi, que les mouches avoient peine à y fixer leurs crochets. Pas une pierre saillante, pas une fissure dans le plâtre. pas un interstice à glisser les doigts, qui pût servir a me hisser jusqu'à la banquette! et ajoutez à cela que le Biez couloit trop près derrière mes talons pour me permettre de prendre du champ. Un train de charrue au rebut, qu'il fallut amener de loin, me servit enfin d'échelle. J'arrivai, je dormis comme on dort à douze ans. quand on n'a point de chagrin, et je dormois encore quand M. de C... m'avertit pour la troisième fois qu'il étoit temps d'aller s'informer de la santé de
Séraphine, dont j'étais si inquiet la veille. — Bon, bon! dis— je en me frottant les yeux et en étendant les bras, cela n'est pas dangereux! — M. de C... me regarda d'un air étonné. C'étoit la première fois, je m'en flatte, qu'il m'avoit trouvé si insoucieux sur mes amitiés; et ma tendresse de troubadour ou de paladin, qui prêtoit à des plaisanteries de tous les jours, rendoit cette indifférence inexplicable. 8a méprise m'égaya; et, comme je n'aurois pas osé faire connaître à mon ami les motifs de ma sécurité, je trouvai piquant de l'accompagner, en me divertissant à toutes les bagatelles du chemin, et sans lui parler de Séraphine, jusqu'à l'angle d'un hallier bien fourré, où elle nous attendoit d'habitude, pour nous surprendre d'une espièglerie ou nous effrayer d'un cri. Elle y étoit, et j'avois, comme on sait, mes raisons pour n'en pas douter. Elle tomba dans mes bras, retomba dans les siens, revint à moi, fit sauter mon chapeau, se sauva pour être attrapée, et finit par se laisser prendre, en criant de dépit et de joie.
— Vous aviez raison tout à l'heure, quand je vous lirai d'un si bon sommeil, me dit M. de G... en riant. Cela n'étoit pas dangereux.
Je vous demande si ce fut là un grand sujet de colère, mais de colère morne, silencieuse et méprisante!
Séraphine prit l'avance avec dignité, en se donnant ces manières dédaigneuses que les jeunes filles nobles apprennent je crois, en naissant; et quand nous fumes parvenus à l'allée des marronniers, elle s'assit sur notre passage, au bout du long banc de pierre sur lequel nous causions presque tous les jours. J'allai l'y rejoindre, elle courut à l'autre extrémité; je l'y suivis, elle reprit sa première place, et moi aussi; mais je l'y fixai d'un bras sur lequel je l'avois soulevée cent fois, et dont elle connoissoit la puissance !
— Halte-là, grondeuse! lui dis-je en feignant d'être sérieusement fâché. Mademoiselle, pourquoi boudez-vous?
— Moi, monsieur, bouder? Et à quel propos, s'il vous plaît? On ne boude que ceux qu'on aime et dont on est aimé. Je ne vous boude pas, parce que vous ne m'aimez pas, parce que je ne vous aime pas. C'est naturel. On n'est pas forcé d'aimer quelqu'un.
— Ah ! je ne t'aime pas, et tu ne m'aimes pas, Séraphine? C'est très-joli!...
— Non certainement, je ne vous aime pas, puisque je vous déteste, puisque je vous ai en exécration, monsieur! Et je voudrois bien savoir, par exemple, pourquoi vous prenez la liberté de me tutoyer! Je vous le
défends!... Mais voyez donc, ajouta-t-elle en s' efforçant de rire, ne faudroit-il pas bouder monsieur, qui dort si bien quand on est malade à la mort, et qui s'excuse en disant que cela n'est pas dangereux? Si vous aviez été malade, vous, je n'aurois pas été si tranquille! Mais, lâchez-moi, je vous en prie! làchezmoi tout de suite, ou je ferai du bruit! j'appellerai Lila... je vais pleurer!...
— Non vraiment, tu ne pleureras pas, laide et méchante que tu es! et je voudrois bien voir qu'on s'avisât de pleurer!...
— Qu'on s'avisât de pleurer! Gomme vous dites, c'est fort joli, c'est de très-bon ton! d'ailleurs, je suis une laide maintenant! et qu'est-ce que cela vous fait qu'une laide pleure quand elle veut pleurer? M'empêcherez-vous de pleurer et de crier, si cela me fait plaisir? Vous ne me permettrez pas de pleurer, peutêtre, quand vous m'étouffez! Vous êtes bien avantageux!...
Avantageux étoit un de ces mots de salon qui me déconcertoient toujours. Je passai l'autre bras autour d'elle, et je me hâtai de m'expliqucr...
— As-tu pu croire, Séraphinc, que j'aurois dormi sans m'assurer que cela ri étoit pas dangereux, et que
SKRAPIIINE. 07
tu te portois bien? Mais écoute-moi un instant, et n'essaye [vis de te sauver, cela ne te réussiroit pas! Croistu que l'étal de ma douce el belle Séraphine étoit bien dangereux^ quand elle venoit à minuit, derrière la fenêtre de la tourelle, tresser autour de ces jolis petits doigts, que je baiserai tout à l'heure, ces longues mèches de blonds cheveux que je baise maintenant malgré toi — ou malgré vous; — quand elle ouvroit sa croisée et s'appuyoit en silence, pour écouter le rossignol, qui n'avoit garde de chanter, parce que je l'avois effrayé, et quand elle le défioit des cadences tendres et perlées de sa romance favorite :
Amour, on doit bénir tes chaînes, Quant deux amants ont à souffrir...
— Quelle horreur! s'écria Séraphine; vous m'épiez, monsieur?...
— Tu appelleras cela comme tu voudras; mais, quand tu es malade, j'ai peur, et, quand j'ai peur pour toi, je ne sais plus ce que je fais.
Elle réfléchit un moment. Je sentis que je n'avois plus besoin de la retenir. A quoi' devinc-t-on cela? Mes bras s'étoient relâchés. Elle dégagea les siens, les étendit un peu pour les dégourdir, et les jeta autour de mon cou.
— Pauvre ami que j'accuse et que j'inquiète! repritelle en appuyant sont front sur mon épaule... Il ne me le pardonnera peut-être pas! Avec cela que vous êtes bien capable, étourdi comme je vous connois, d'avoir passé par le trou du hibou ?. . .
— Le chemin n'est pas beau, mais c'est le plus court, et j'étois trop pressé pour prendre l'autre.
— C'est à faire trembler, à ce que l'on dit! un sentier taillé dans le rocher sur un précipice épouvantable ! . . .
— Un sentier large comme la petite allée du potager, sur un précipice profond comme la terrasse, depuis la mansarde de ton pavillon.
— Eh bien, n'est-ce pas rassurant! il y arrive tous les ans des malheurs en plein jour! et situ rencontrois le hibou?...
— Je l'cmporterois dans ma freloche comme un papillon de nuit. Oh! je voudrois bien que ce fût seulement un moyen-duc ! il y a trois mois que je l'aurois empaillé; mais un méchant hibou de son espèce n'est bon qu'à déployer comme un épouvantail sur la porte du château.
— Attendez, attendez, dit-elle en composant tout à coup sa jolie figure pour prendre un air solennel,
el en s'éloignant d'un pouce ou doux, avec une admirable dignité. Ce n'esl pas tout, monsieur, ce n'est rien! ce qu'il > a d'inexcusable dans votre conduite,
si que vous n'avez pas pensé au danger de me compromettre !
Compromettre étoit bien autre chose (\uavantageuXj ma foi ! compromettre me foudroya.
— Te compromettre,, Séraphine ! Je serois au désespoir de te compromettre ; mais... je ne sais pas au juste ce que c'est.
Elle laissa tomber sur moi le sourire d'une supériorité indulgente.
— Il suffit, monsieur, continua-t-elle, que je ne veux pas absolument qu'on se permette d'être de nuit dans le parc. Aujourd'hui je vous fais grâce, ajouta Séraphine en me tendant sa main à baiser, parce que je sais que votre cœur est pur ; mais que cela n'arrive plus jamais ! le monde est si pervers !
Il faut noter que pervers avoit un pied et demi dans la bouche de Séraphine. C'étoit le verbum sesquipedale de mon Horace.
— Eh ! que m'importe le monde pervers ! qu'a-t-il à dire à ma tendresse et à mes inquiétudes? Il lui siéroit bien, au monde pervers, de trouver mauvais
que je fusse en peine de Séraphine, quand Séraphine est malade ! Craindre pour ta vie, et ne pas tout entrer prendre, ne pas tout braver pour te voir ! certainement, je ne promettrai pas cela!
— Bien, bien, dit-elle en prenant ma main, si j'étois vraiment en danger! Crois-tu que je voudrois, moi, mourir sans te revoir? Ce seroit pis que la mort!
Au même instant ses sœurs et mon ami nous rejoignoient et nous nous embrassâmes devant eux pour la première fois de la journée.
Les moments dont je parle étoient si doux, qu'il n'est pas surprenant que je m'abandonne au plaisir de
les raconter longuement. Cela dura quatre ou cinq mois, et puis cela finit à toujours.
Au commencement d'octobre, je ne sais plus quel jour c'étoit de brumaire, nous vîmes arriver Chapuis, un ancien domestique de M . de C. . . , vieillard honnête , fidèle , et même affectueux, mais dont la figure sévère et rébarbative ne m'avoit jamais paru propre qu'à porter de mauvaises nouvelles. Celles qui me çoncernoient alors
SERAPH1NE. 71
étoietit accablantes. Mes parents, enchantes cle quelques progrès qu'ils croyoienl remarquer dans mes études, étoienl convenus de m'en témoigner leur satisfaction en me taisant passer un hiver à Paris sous les yeux (run homme aimable et sage, dont ils avoieni ('prouvé rattachement. Le 9 thermidor venoit de mettre un terme aux sacrifices sanglants des druides de la révolution. La France, enivrée de son affranchissement, commençoit à se reposer des convulsions de la terreur dans une atmosphère plus pure. Elle renaissoit aux sciences, aux beaux-arts, aux loisirs des peuples civilisés. Elle renaissoit presque au bonheur; car tout pouvoit sembler bonheur le lendemain de l'anarchie. Je ne connoissois de la terre tout entière que la nature agreste et simple de nos solitudes. Il s'agissoit de me faire voir les collections, les bibliothèques, les monuments, les hommes, le monde enfin dans lequel l'imagination du meilleur des pères m'assignoit en espérance une position agréable, et peut-être distinguée. Tout cela m'auroit souri comme à lui dans des circonstances où ce voyage n'auroit rien coûté à mon cœur; mais l'exil des nobles subsistoit toujours, et je me sentois défaillir à l'idée de quitter pour si longtemps mon ami, car la longueur d'un hiver est quelque chose d'incommensurable aux
enfants. Je ne sais s'il vous en souvient. Je ne clisois pas tout cependant ; mais la pensée de m'éveiller vingtcinq fois par une matinée de dimanche, sans pouvoir me promettre de voir Séraphine et de finir la journée auprès d'elle, me navroit si cruellement, que je ne m'accoutumois à la supporter que sous la condition d'en mourir. Vingt-cinq dimanches, hélas! j'étois bien loin de mon compte!
Il falloit pourtant se soumettre. M. de G..., qui mesuroit mieux le temps, et qui savoit mieux ce qu'il vaut, me parloit de ces longs mois d'absence comme d'un jour que j'allois passer en plaisirs. Nous devions seulement des visites à tous nos voisins, avant l'époque qui étoit fixée pour mon départ, et dont je ne m'informois point, parce que je tremblois de le savoir. Ce projet de visites me consoloit un peu; il devoit me ramener au château, et je me démontrois bien à part moi que cinq heures de l'amitié, des regrets et des caresses de Séraphine dédommageroient assez ma vie de cinq mois de douleurs. Je m'aperçus dès le lendemain que nos lentes promenades m'éloignoicnt de plus en plus de l'unique objet de mes pensées, mais je ne m'affligeai point. Je sus au contraire un gré infini à M. de G... d'avoir donné cette direction à notre cérémonieux itinéraire.
SI RAPHINE. 73
— Tani mieux, disois-je tout bas, c'est par elle que nous finirons! son baiser d'adieu sera le dernier que j'emporterai sur mes lèvres, et je l'y conserverai avec tant de soin, qu'il en sera de ce voyage comme si je no Pavois pas quittée!...
Il \ avoit six jours que nous courions ainsi le pays, presque sans nous parler. M. de G... paroissoit amèrement triste, et. si je ramenois, selon mon usage, le nom de Séraphine au travers de nos courts entretiens, il se hâtoit d'en détourner la conversation comme d'une idée inquiétante et fâcheuse. Je me perdois à chercher le motif de cette réticence nouvelle entre nous; car il aimoit Séraphine presque autant qu'il m'aimoit, et j'aurois trouvé tout naturel qu'il l'aimât davantage.
Comme nous occupions le seul logement dont on pût disposer dans la maison, nous avions établi Chapuis dans ma chambre, où il dressoit tous les soirs son pliant au devant de ma croisée. Le jour dont il est question, Chapuis me trouva comme à l'ordinaire occupé à tenir note sur mon journal des espèces que j'avois ramassées en chemin, et il se crut obligé de m'interrompre pour m'engager à dormir. Cette précaution inaccoutumée me surprit.
— C'est, voyez-vous, dit-il, que nous partons
demain, à six heures précises, pour nous trouver au relais de la diligence de Paris, et, quoique j'aie déjà emballé toutes vos petites hardes clans la voiture, il est possible qu'il vous reste quelque chose à faire avant d'y monter. Vous n'avez donc que le temps de vous reposer un peu en attendant que je vous réveille.
— Demain à six heures ! m'écriai-je. Cela n'est pas possible! je ne partirai certainement point sans avoir
vu Séraphine!...
— Il le faut bien cependant, repartit Ghapuis, car la diligence n'attend pas; et, quand vous resteriez, pensez-vous que M. de G... vous permette de voir mademoiselle Séraphine dans l'état où est la pauvre enfant! Il craindroit trop pour vous les effets de la contagion, comme on l'appelle. Il n'a pas eu d'autre raison pour vous éloigner d'ici toute la semaine.
— Séraphine est malade, et je ne le savois pas ! Expliquez-vous, mon ami, je vous en supplie!
— Malade, malade! répondit Ghapuis en hochant la tête. On m'avoit défendu de vous le dire, mais il faut bien que vous l'appreniez un jour ou l'autre; c'est que les nouvelles d'aujourd'hui n'étoient pas bonnes! Heureusement, la providence de Dieu est grande, surtout
pour les jeunes gens, et. si elle le permet, vous retrouverez au printemps mademoiselle Séraphine plus vive et plus gentille que jamais. Et puis, on ne manquera pas de vous écrire sa guérison à Paris, et vous en aurez la consolation sans avoir eu le chagrin de la quitter malade.
Pendant qu'il parloit ainsi, Chapuis tourna la clef, la retira de la serrure, la mit dans sa poche, ferma la fenêtre, et se glissa dans son lit sans se déshabiller, pour être plus tôt prêt le matin.
— Que faites-vous, Chapuis? Vous fermez cette fenêtre, et vous savez que je ne puis me passer d'air! Je vous l'ai dit assez souvent!
— Bon, bon, reprit-il en s' enfonçant sous sa couverture, les voyageurs ne doivent-ils pas s'accoutumer à tout? Vous serez bien plus à l'étroit dans la voiture, ma foi ! Vous imaginez-vous, mon (cher jeune homme, que vous aurez toujours vos aises? On vous en donnera, dans votre pension, des fenêtres ouvertes en octobre! D'ailleurs, monsieur est trop bon [pour ne pas avoir égard à mon rhumatisme, par le froid qu'il fait maintenant; c'est une vraie soirée d'hiver!
Je n'avois point d'ojections contre ce dernier raisonnement. Ma situation étoit horrible. J'éteignis ma
lumière et je ne me couchai pas. J'attendois qu'il dormît pour tenter de tourner l'espagnolette, et tomber d'un bond dans la rue par-dessus le pliant maudit, au risque de me rompre le cou. Le moment que j'espérois ne tarda pas; mais le sommeil de Chapuis étoit aussi léger que soudain, et, au moindre mouvement, j'étois averti par un qui-vive brutal de la vigilance de mon inexorable sentinelle. Je revins dix fois aux approches, et dix fois je fus dépisté. Pendant ce temps-là, Séraphine m'appeloit peut-être! Ce fut une épouvantable nuit.
Enfin la pendule sonna quatre heures (c'étoit plus que je ne me croyois capable d'en compter encore), et le carillon du réveil m'avertit que Chapuis avoit choisi cette heure-là pour aller faire les préparatifs du départ. Je me roulai comme en sursaut sur ma paille bruyante, pour lui donner acte de ma présence pendant qu'il battoit méthodiquement le briquet, et qu'il éclairoit sa lanterne sourde. Je crus qu'il n'en fmiroit pas. Qu'il me parut long dans ses opérations, et que je maudis la maladresse et les lenteurs de la vieillesse ! Il sortit cependant, et j'entendis la clef retourner sur moi à l'extérieur. Je ne m'en souciois guère. Son dernir cri couvrit fort à propos le bruit de la croisée qui s'ouvroit.
A\ani que le prudent Chapuis fût à l'écurie, j'étois, moi, de l'autre côté du village.
Il ue falloil rien moins que mon habitude du pays pour me diriger dans les ténèbres de cette rigoureuse
matinée. Il n'\ avoit pas dans toute la nature un atome de lumière. Les objets les plus opaques et les plus obscurs ne dessinoient pas le plus foiblc contour sur l'horizon obscur comme eux. Il ne tomboit pas de pluie, mais l'atmosphère étoit inondée d'une brume noire, épaisse, presque palpable, qui pénétroit mes vêtements et enveloppoit mes membres comme un bain glacé. Je n'avois rien vu, rien deviné, rien imaginé jusqu'alors qui me donnât une idée aussi effrayante de l'Érèbe et du chaos. Je trébuchois contre tous les obstacles, je tombois, je me relevois, je sondois la route du pied et la nuit du regard. Je n'étois orienté que par ma mémoire ou par mon cœur; je disois : Ce doit être là et j'allois toujours.
Quand j'arrivai au trou du hibou, je ne le reconnus qu'aux saillies du roc, qui surplomboit dans de certains endroits de manière à m' obliger de baisser la tête, et que je suivois en tâtonnant pour ne pas m'exposer à perdre un pas hors du sentier; car il y alloit de ma vie. Ce sentier étoit effectivement assez large, comme
je l'avois dit à Séraphine, pour donner place, dans les passages les plus étroits, à deux paires de pieds comme les miens; mais il étoit coupé dans la pierre vive, et le suintement des eaux qui l'humectoient sans cesse avoit sensiblement incliné sa pente et dégradé son bord exté-
rieur, dont je rencontrois à tout moment les inégalités, quand j'essayois de prendre un peu de terrain pour me délasser de ma contrainte. La bruine se congeloit d'ailleurs en cachant sa surface froide et polie, et le tapissoit d'un verglas glissant, où je n'assurois ma
marche qu'avec d'incroyables efforts, on introduisant mes doigts dans toutes les ânfractuosités du rocher, en me cramponnant de temps en temps à celles qui étoient assez profondes pour me soutenir, pendant que je reprenois. à la pensée de Séraphine, quelque force et quelque courage. — Tout à coup, j'entendis un bruit singulier, et mes joues furent battues d'un lourd frémissement d'ailes, deux circonstances qui, dans la disposition de mon esprit, n'étoient pas propres à diminuer ma terreur; mais je pensai à l'instant que ce devoit être le hibou, dont mes tracasseries nocturnes avoient troublé la solitude, et bientôt je n'en doutai plus. Il alla s'abattre pesamment à quelques pas de moi, en fixant sur l'usurpateur de ses périlleux domaines des yeux ronds et lumineux.
— Je te remercie, lui dis-je, de venir prêter deux flambeaux à mon voyage; mais je ne m'y fierai qu'autant qu'il le faut pour ne pas te donner l'impitoyable joie de m' entraîner dans les fossés de ta maison de plaisance. Je sais que tu es un hôte insidieux, et je connais, grâce au ciel, pour les avoir toisées de l'œil plus d'une fois, les profondeurs qui nous séparent.
Il me précéda ainsi pendant longtemps encore, voletant, caracolant, miaulant comme un chat, sifflant
80 SÉRAPH1NE.
comme une couleuvre, s' abattant d'espace en espace à des intervalles mesurés, avec un gémissement lamentable, qui auroit figé le sang dans les veines d'une femme. — Je ne craignois plus rien. La route s'étoit élargie. Je courois, je sautois, j'espérois, j'étois content, j'allois la revoir. — Et toutefois, je me promettais bien de revenir par une route plus sûre. J'arrivai à l'allée des marronniers.
La feuillée s'étoit éclaircie depuis mon dernier voyage, et je vis de plus loin vaciller entre les rameaux la foible et pâle lueur qui venoit d'une certaine croisée de la tourelle. Du feu chez Séraphine! pensai-je. Elle est donc malade encore! Je ne m'arrêtai point, je parcourus la terrasse, je cherchai, je trouvai la porte qui s'ouvroit de ce côté; elle céda sous ma main : elle était entr'ouverte ; cela m'étonna. Je gagnai le corridor ; j'atteignis l'entrée du petit escalier en volute qui conduisoit chez Séraphine. Cet escalier était aussi éclairé, contre l'usage. Après deux ou trois tours de spirale, je vis que cette clarté provenoit d'une bougie posée sur une marche au-dessus de ma tête, celle de Lila, de la pauvre Lila, qui étoit assise à côté, les coudes sur ses genoux, la tête dans ses mains noires, et qui paroissoit dormir, sans doute parce qu'elle avoit veillé, et que la
fatigue venoit de la surprendre en descendant. Je passai près d'elle à petit bruit pour ne pas la déranger de son sommeil. Une lumière encore blanchissoit le palier; elle sortoit de la chambre de Séraphine. Les deux battants
de la porte étoient appuyés aux murailles. La lampe étoit par terre; derrière elle, je discernai deux vieilles femmes que j'avois vues souvent demander l'aumône au château; elles se tenoient accroupies, muettes, occu-
pées, et au mouvement de leurs bras il me sembla qu'elles cousoient quelque chose. Je m'élançai. Elles ne levèrent pas la tête. Je courus à l'alcôve; le lit de Séraphine étoit défait, l'oreiller renversé, les couvertures pendantes : il étoit vide.
Assailli d'idées vagues, confuses, impénétrables, je me retournai vers l'endroit où j'avois vu ces vieilles femmes, pour prendre d'elles des informations sur Séraphine et sur le motif qui l'avoit fait changer de lit; mais il ne me resta plus de forces pour entendre leur réponse. Leur réponse, je la savois déjà. Ce qu'elles cousoient, c'étoit un drap blanc, et ce qu'elles cousoient dans ce drap, c'étoit Séraphine.
On m'a souvent demandé depuis pourquoi j'étois triste.