LOUIS MOLAND
LE
l y avoit autrefois des génies. Il y en auroit bien encore, si vous vouliez croire tous ceux qui se piquent d'être des génies; mais il ne faut pas s'y fier.
Celui dont il sera question ici n'étoit pas d'ailleurs
de la première volée des génies. G'étoit un génie d'en-
solj un pauvre garçon de génie, qui ne siégeoit dans
l'assemblée des génies que par droit de naissance, et sauf le bon plaisir des génies titrés. Quand il s'y présenta pour la première fois, j'ai toujours envie de rire quand j'y pense, il avoit pris pour devise de son petit étendard de cérémonie : Fais ce que dois, advienne que pourra. Aussi l'appela-t-on le génie Bonhomme. Ce dernier sobriquet est resté depuis aux esprits simples et naïfs qui pratiquent le bien par sentiment ou par habitude, et qui n'ont pas trouvé le secret de faire une science de la vertu.
Quant au sobriquet de génie, on en a fait tout ce qu'on a voulu. Gela ne nous regarde pas.
A plus de deux cents lieues d'ici, et bien avant la révolution, vivoit dans un vieux château seigneurial une riche douairière dont ces messieurs de l'école des Chartes n'ont jamais pu retrouver le nom. La bonne dame avoit perdu sa bru jeune, et son fils à la guerre. II ne lui restoit, pour la consoler dans les ennuis de sa vieillesse, que son petit-fils et sa petite-fille, qui sembloient être créés pour le plaisir de les voir; car la peinture elle-même, qui aspire toujours à faire mieux que Dieu n'a fait, n'a jamais rien lait do plus joli. Le garçon, qui avoil douze ans, s'appeloit Saphir; eï la fille, qui ou avoit dix, s'appeloit Améthyste. On croit.
mais je n'oserois l'assurer, que ces noms leur avoieni été donnés à cause de la couleur de leurs yeux, et ceci
me permet de vous apprendre ou de vous rappeler deux choses en passant : la première, c'est que le saphir est une belle pierre d'un bleu transparent, et
que l'améthyste en est une autre qui tire sur le violet. La seconde, c'est que les enfants de grande maison n'étoient ordinairement nommés que cinq ou six mois après leur naissance.
On chercheroit longtemps avant de rencontrer une aussi bonne femme que la grand'mère d'AMÉTiiysiE et de Saphir, elle l'étoit même trop, et c'est un inconvénient dans lequel les femmes tombent volontiers quand elles ont pris la peine d'être bonnes; mais ce hasard n'est pas assez commun pour mériter qu'on s'en inquiète. Nous la désignerons cependant par le surnom de Tropbonne, afin d'éviter la confusion, s'il y a lieu.
Tropbonne aimoit tant ses petits-enfants, qu'elle les élevoit comme si elle ne les avoit pas aimés. Elle leur laissoit suivre tous leurs caprices, ne leur parloit jamais d'études, et jouoit avec eux pour aiguiser ou renouveler leur plaisir quand ils s'ennuyoient de jouer. Il résultoit de là qu'ils ne savoient presque rien, et que, s'ils n'avoient pas été curieux comme sont tous les enfants. ils n'auroieni rien su du tout.
Cependant Tropbonne étoit de vieille date l'amie du génie Bonhomme, qu'elle avoit vu quelque part dans sa jeunesse. Il esl probable que ce n'étoit pas à la cour. Elle s'aerusoil souvent auprès de lui. dans leurs entre-
tiens secrets, de n'avoir pas eu la force de pourvoir à l'instruction de ces deux charmantes petites créatures auxquelles elle pouvoil manquer d'un jour à l'autre. Le génie lui avoil promis d"\ penser quand ses affaires le permettraient, mais il s'occupoii alors de remédier aux mauvais effets de l'éducation des pédants et des charlatans, qui commençoient à être à la mode. Il avoit bien do la besogne.
Un soir d'été, cependant, Tropbonne s'étoit couchée d<i bonne heure, selon sa coutume : le repos des honnêtes gens est si doux! Améthyste et Saphir s'entretenoient dans le grand salon de quelques-uns de ces riens qui remplissent la fade oisiveté des châteaux, et ils auroient bâillé plus d'une fois en se regardant, si la nature n'avoit pris soin de les distraire par un de ses phénomènes les plus effrayants, et pourtant les plus communs. L'orage grondoit au dehors. De minute en minute, les éclairs enflammoient le vaste espace ou se croisoient en zigzags de feu sur les vitres ébranlées- Les arbres de l'avenue crioient et se fendoient en éclats ; la foudre rouloit dans les nues comme un char d'airain; il n'y avoit pas jusqu'à la cloche de la chapelle qui ne vibrât de terreur et qui ne mêlât sa plainte longue et sonore au fracas des éléments. Gela étoit sublime et terrible.
Tout à coup, les domestiques vinrent annoncer qu'on avoit recueilli à la porte un petit vieillard percé par la pluie, transi de froid, et probablement mourant de faim, parce que la tempête devoit l'avoir écarté beaucoup de sa route. Améthyste, qui s'étoit pressée dans son effroi contre le sein de son frère, fut la première à courir à la rencontre de l'étranger; mais comme Saphir étoit le plus fort et le plus leste, il l'auroit facilement devancée, s'il n' avoit pas voulu lui donner le plaisir d'arriver avant lui, car ces aimables enfants étoient aussi bons qu'ils étoient beaux. Je vous laisse à penser si les membres endoloris du pauvre homme furent réjouis par un feu pétillant et clair, si le sucre fut ménagé clans le vin généreux qu' Améthyste faisoit chauffer pour lui sur un petit lit de braise ardente, s'il eut enfin bon souper, bon gîte, et surtout bonne mine d'hôte. Je ne vous dirai pas môme qui étoit ce vieillard, parce que je veux vous ménager le plaisir de la surprise.
Quand le vieillard fut un peu remis de sa fatigue et de ses besoins, il devint joyeux et causeur, et les jeunes gens y prirent plaisir. Les jeunes gens de ce temps- là ne dédaignoient pas la conversation des vieilles gens, où ils pensoient avec raison qu'on peut apprendre quelque chose. Aujourd'hui, la vieillesse es! beaucoup moins
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respectée, et je n'en suis pas surpris. La jeunesse a si peu de chose à apprendre !
— Vous m'avez si bien traité, leur dit-il, que mou cœur s'épanouil à l'idée de vous savoir heureux. Je suppose que dans ce château magnifique, où tout vous vient à souhait, vous devez couler de beaux jours.
Saphib baissa les yeux.
— Heureux, sans doute! répondit Améthyste. Notre grand'mère a tant de bontés pour nous et nous l'aimons tant ! Rien ne nous manque, à la vérité, mais nous nous ennuyons souvent.
— Vous vous ennuyez! s'écria le vieillard avec les marques du plus vif étonnement. Qui a jamais entendu dire qu'on s'ennuyât à votre âge, avec de la fortune et de l'esprit? L'ennui est la maladie des gens inutiles, des paresseux et des sots. Quiconque s'ennuie est un être à charge à la société comme à lui-même, qui ne mérite que le mépris. Mais ce n'est pas tout d'être doué par la Providence d'un excellent naturel comme le vôtre, si on ne le cultive pas par le travail. Vous ne travaillez donc pas?
— Travailler! répliqua Saphir un peu piqué. Nous sommes riches, et ce château le fait assez voir.
— Prenez garde, reprit le vieillard en laissant échap-
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per à regret un sourire amer. La foudre qui se tait à peine auroit pu le consumer en passant.
— Ma grand'mère a plus d'or qu'il n'en faut pour suffire au luxe de sa maison.
— Les voleurs pourroient le prendre.
— Si vous venez du côté que vous nous avez dit, continua Saphir d'un ton assuré, vous avez du traverser une plaine de dix lieues d'étendue, toute chargée de vergers et de moissons. La montagne qui la domine, du côté de l'occident, est couronnée d'un palais immense qui fut celui de mes ancêtres, et où ils avoient amassé à grands frais toutes les richesses de dix générations.
— Hélas ! dit l'inconnu, pourquoi me forcez-vous à payer une si douce hospitalité par une mauvaise nouvelle? Le temps, qui n'épargne rien, n'a pas épargné la plus solide de vos espérances. J'ai côtoyé longtemps la plaine dont vous parlez. Elle a été remplacée par un lac. J'ai voulu visiter le palais de vos aïeux. Je n'en ai trouvé que les ruines, qui servent tout au plus d'asile aujourd'hui à quelques oiseaux nocturnes et à quelques bêtes de proie Les loutres se disputent la moitié de votre héritage, et l'autre appartient aux hiboux. C'est si pou. mes amis, que l'opulence des hommes.
LE GÉNIE BONHOMME. Il
Les enfants se regardèrent*
— Il n"\ a qu'un bien, poursuivit le vieillard comme s'il ne les avoil pas remarqués, qui motte la vie à l'abri de ces dures vicissitudes, e1 on ne se le procure que par l'étude el le travail. Oh! contre celui-là, c'esl en vain que les eaux se débordent, el que la terre se soulève, et que le ciel épuise ses fléaux. Pour qui possède celui-là. il n'y a point de revers qui puisse démonter son courage, tant qu'il lui reste une faculté dans l'âme ou un métier dans la main. L'aimable science des arts est la plus belle dot des fiancés. L'aptitude aux soins domestiques est la couronne des femmes. L'homme qui possède une industrie utile ou des connoissances d"une application commune, est plus réellement riche que les riches, ou plutôt il n'y a que lui de riche et indépendant sur la terre. Toute autre fortune est trompeuse et passagère. Elle vaut moins et dure peu.
Améthyste et Saphir n'avoient jamais entendu ce langage. Ils se regardèrent encore et ne répondirent pas. Pendant qu'ils gardoient le silence, le vieillard se transfiguroit. Ses traits décrépits reprenoient les grâces du bel âge, et ses membres cassés, l'attitude saine et robuste de la force. Ce pauvre homme étoit un génie bienfaisant avec lequel je vous ai déjà fait faire con-
noissance. Nos jeunes gens ne s'en étoient guère doutés, ni vous non plus.
— (( Je ne vous quitterai pas, ajouta-t-il en souriant, sans vous laisser un foible gage de ma reconnoissance, pour les soins dont vous m'avez comblé. Puisque l'ennui seul a jusqu'ici troublé le bonheur que la nature vous dispensoit d'une manière si libérale, recevez de moi ces deux anneaux, qui sont de puissants talismans. En poussant le ressort qui en ouvre le chaton, vous trouverez toujours dans l'enseignement qui y est caché un remède infaillible contre cette triste maladie du cœur et de l'esprit. Si cependant l'art divin qui les a fabriqués trompoit une fois mes espérances, nous nous reverrons dans un an, et nous aviserons alors à d'autres moyens. En attendant, les petits cadeaux entretiennent l'amitié, et je n'attache à celui-ci que deux conditions faciles à remplir : la première, c'est de ne pas consulter l'oracle de l'anneau sans nécessité, c'est-à-dire avant que l'ennui vous gagne. La seconde, c'est d'exécuter ponctuellement tout ce qu'il vous prescrira. »
En achevant ces paroles, le génie Bonhomme s'en alla, ei un auteur doué d'une imagination plus poétique vous diroii probablement qu'il disparut. C'est la manière dont les génies prenoient congé.
LK GÉNIB BONHOMME.
Améthyste ei Saphir ne s'ennuyèrent pas cette nuit-là. el j'imagine cependant qu'ils dormirent pou. Vis pensèrent probablement à leur fortune perdue, à leurs années d'aptitude et d'intelligence plus irréparablement perdues encore. Ils regrettèrent tant d'heures passées dans de vaincs dissipations, et qui auroient pu devenir profitables et fécondes s'ils avoient su les
employer. Ils se levèrent tristement, se cherchèrent en craignant de se rencontrer, et s'embrassèrent à la hâte en se cachant une larme. Au bout d'un moment d'embarras, la force de l'habitude l'emporta pourtant encore une fois. Ils retournèrent à leurs amusements accoutumés et s'amusèrent moins que de coutume.
— Je crois que tu t'ennuies, dit Améthyste.
— J'ai lois t' adresser la môme question, répondit
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Saphir; mais j'ai eu peur que l'ennui ne servit de prétexte à la curiosité.
— Je te jure, reprit Améthyste eri poussant le ressort du chaton, que je m'ennuie à la mort!
Et au même instant elle lut, artistement gravée sur la plaque intérieure, cette inscription que Saphir lisoit déjà de son côté :